La bataille des héritages : comment les politiques se disputent l'héritage gaullien à un an de l'élection
À moins d'un an du scrutin présidentiel de 2027, le général de Gaulle s’impose comme la figure politique la plus convoitée de l’Hexagone. Mais derrière les déclarations d’allégeance et les références historiques, se cache une réalité plus complexe : chacun des principaux acteurs tente d’accaparer son héritage à son profit, quitte à en distordre la pensée.
Entre récupération politique et instrumentalisation mémorielle, le gaullisme devient le terrain d’une lutte d’influence où les mots comptent plus que les actes. Une analyse des discours récents révèle des stratégies divergentes, parfois contradictoires, pour s’approprier une figure dont l’ombre plane sur la Ve République.
À droite, l’héritage gaullien revisité : souveraineté et État fort
Sur les bancs de la droite parlementaire, l’évocation de Charles de Gaulle sert souvent à légitimer une vision centralisatrice et souverainiste de l’État. Édouard Philippe, figure montante de la majorité présidentielle, n’hésite pas à s’en réclamer lorsqu’il martèle son attachement à l’indépendance nationale face aux pressions européennes ou aux crises géopolitiques. Dans ses discours, les termes « souveraineté », « État » et « pays » reviennent en boucle, comme pour ancrer son discours dans une tradition gaullienne où la France doit rester maîtresse de son destin.
Plus à droite, Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, insiste sur la dimension institutionnelle du gaullisme. Pour lui, le général incarne avant tout la refonte des institutions, avec des expressions comme « majorité absolue », « nation » ou « constitution ». Un héritage qu’il mobilise pour justifier ses positions sur la réforme des retraites ou le renforcement des pouvoirs exécutifs, loin des clivages traditionnels.
Pourtant, cette appropriation ne convainc pas tous les observateurs. « Le gaullisme n’est pas un catalogue de recettes à piocher selon ses besoins », rappelle un constitutionnaliste proche de la Fondation Charles de Gaulle. « De Gaulle incarnait une vision globale : une France indépendante, une Europe des nations, mais aussi une certaine morale de l’action publique. » Une vision que certains, à droite, semblent oublier lorsqu’ils réduisent son héritage à une simple doctrine de l’État fort.
À gauche, Mélenchon et l’esprit de résistance gaullienne
Si la droite s’accapare volontiers l’héritage institutionnel du général, la gauche n’est pas en reste. Jean-Luc Mélenchon, leader de la NUPES, puise dans le gaullisme une rhétorique de la résistance et de la rébellion nationale. « La France, la belle rebelle », cette formule qu’il reprend à son compte, résonne comme un écho à l’appel du 18 juin. Pour lui, de Gaulle incarne moins un homme d’État classique qu’un symbole de l’insoumission face aux dominations étrangères ou aux élites déconnectées.
Dans cette lecture, le général devient un ancêtre spirituel des luttes sociales et écologiques. « Il ne s’agit pas de faire de lui un révolutionnaire, mais un homme qui a su dire non aux puissants quand la patrie était en danger », explique Mariette Darrigrand, sémiologue spécialisée dans l’analyse des discours politiques. Une stratégie qui permet à Mélenchon de s’inscrire dans une filiation historique tout en évitant l’écueil d’un réformisme trop modéré.
Pourtant, cette récupération n’est pas sans ambiguïté. Comment concilier l’héritage gaullien avec une politique étrangère résolument pro-européenne, alors que de Gaulle lui-même envisageait une Europe des États souverains, mais sans supranationalité ? Mélenchon esquive la question en mettant l’accent sur la justice sociale et l’écologie, deux thèmes qui, selon lui, prolongent l’esprit de 1940.
Marine Le Pen et la conversion paradoxale au gaullisme
L’extrême droite, historiquement hostile à de Gaulle – considéré comme un traître par certains milieux d’extrême droite pour avoir « abandonné » l’Algérie française –, opère depuis quelques années un virage spectaculaire. Marine Le Pen, désormais en quête de respectabilité, se présente comme l’héritière du général, reprenant à son compte son image de chef de la France face aux crises.
« C’est un retournement historique », souligne Mariette Darrigrand. « Pendant des décennies, l’extrême droite a vu dans de Gaulle un symbole de la décadence gaullienne, notamment à cause de son opposition à l’Algérie française. Aujourd’hui, elle en fait un modèle de fermeté et de rupture avec l’Union européenne. » Cette conversion s’accompagne d’un discours sur la souveraineté nationale et la lutte contre l’immigration, thèmes chers à l’extrême droite, mais présentés sous un jour gaullien.
Pourtant, les spécialistes de l’histoire politique soulignent l’absurdité de cette filiation. « De Gaulle aurait été horrifié par les positions de l’extrême droite actuelle », rappelle Arnaud Teyssier, président du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. « Son gaullisme était avant tout un humanisme républicain, une vision de la France comme puissance médiatrice, pas une France repliée sur elle-même. » Une contradiction que l’extrême droite préfère ignorer, préférant retenir de Gaulle comme un symbole de l’État fort plutôt que de la cohésion nationale.
Zemmour et la récupération démagogique de l’appel du 18 juin
En 2021, Éric Zemmour choisit une stratégie encore plus directe en brandissant l’appel du 18 juin comme étendard de sa campagne. « Il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », déclare-t-il, reprenant mot pour mot la rhétorique de De Gaulle en 1940. Une comparaison qui avait alors provoqué l’indignation de la Fondation Charles de Gaulle, laquelle avait rappelé que le général n’aurait jamais cautionné les thèses de l’extrémiste d’extrême droite.
Cette récupération n’est pas anodine : elle illustre la course à la légitimité historique dans laquelle s’engagent les candidats à l’élection présidentielle. Pour Zemmour, s’approprier de Gaulle, c’est s’inscrire dans une lignée de « sauveur » de la nation, une posture qui séduit une frange de l’électorat en quête de figures autoritaires.
Pourtant, cette instrumentalisation soulève une question centrale : peut-on vraiment être gaullien sans souscrire à l’ensemble de sa pensée ? La Fondation Charles de Gaulle, gardienne de son héritage, est formelle : « On ne peut pas faire son marché avec De Gaulle. Il faut prendre tout. » Autrement dit, la souveraineté ne se réduit pas à une fermeture des frontières, l’État ne se limite pas à la répression, et la cohésion nationale implique plus que le rejet de l’autre.
L’Europe face à l’ombre de De Gaulle : entre admiration et rejet
L’héritage gaullien ne divise pas seulement les forces politiques françaises. Il pose aussi la question de la place de la France en Europe, un sujet qui cristallise les tensions depuis des décennies. Pour les partisans d’une Europe fédérale, De Gaulle reste un symbole de l’obscurantisme souverainiste, celui qui a bloqué l’adhésion du Royaume-Uni et prôné une « Europe des patries ». À l’inverse, ses défenseurs y voient le garant d’une Europe respectueuse des identités nationales, loin des dérives technocratiques.
Dans le contexte actuel, marqué par les tensions avec la Hongrie de Viktor Orbán et les débats sur l’élargissement de l’UE, la référence à De Gaulle resurgit comme un argument de poids. Emmanuel Macron, lui-même souvent présenté comme un héritier modernisé du gaullisme européen, tente de concilier ces deux visions : une Europe souveraine, mais intégrée. Une gageure que certains analystes qualifient de « gaullisme light », une version édulcorée de la pensée du général.
Pourtant, les puristes rappellent que De Gaulle aurait probablement regardé avec méfiance les compromis actuels, notamment sur la défense européenne ou la politique migratoire. « Son Europe était une Europe des coopérations, pas une Europe des abandons », souligne un historien spécialiste de la Ve République. Une nuance que la classe politique actuelle préfère souvent occulter.
Le gaullisme comme miroir de nos divisions
À quelques mois de l’élection présidentielle, la bataille des références historiques révèle bien plus qu’un simple débat intellectuel. Elle expose les fractures d’une société en quête de repères, où chacun cherche dans le passé les arguments pour justifier ses choix présents. Le gaullisme, en particulier, devient un marqueur idéologique qui dépasse les clivages traditionnels : droite souverainiste, gauche insoumise, extrême droite en quête de respectabilité, tous s’en réclament, mais pour des raisons opposées.
Cette instrumentalisation pose une question essentielle : la référence à De Gaulle sert-elle encore l’intérêt général, ou n’est-elle qu’un outil de communication pour masquer des projets politiques divergents ? La réponse semble se trouver dans la déclaration même de la Fondation Charles de Gaulle : « On ne peut pas faire son marché avec De Gaulle. » Un rappel salutaire à l’heure où les discours politiques tendent à réduire l’histoire à un supermarché de citations.
Dans ce contexte, une chose est sûre : à l’approche de 2027, le général de Gaulle restera au cœur des débats, qu’il le veuille ou non. Entre récupération et trahison, son héritage continue de hanter la République, comme un fantôme bien plus présent que dans les discours.
Les fondamentaux gaulliens : une doctrine introuvable ?
Pourtant, au-delà des querelles politiciennes, quels sont les véritables fondamentaux du gaullisme ? Arnaud Teyssier, président du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, en liste plusieurs : la souveraineté nationale, bien sûr, mais aussi l’État fort, la cohésion sociale et une dimension morale de l’action publique. Des principes qui, aujourd’hui, semblent avoir bien peu de points communs avec les projets portés par ceux qui s’en réclament.
Pour Teyssier, l’erreur est de croire que le gaullisme peut être réduit à une doctrine figée. « De Gaulle était un pragmatique. Il adaptait ses méthodes à son époque, mais ses principes restaient intangibles. » Une flexibilité que ses héritiers contemporains semblent avoir oubliée, préférant extraire du gaullisme les éléments qui servent leur agenda immédiat.
Dans un pays où la défiance envers les élites politiques atteint des sommets, cette récupération à outrance pourrait bien se retourner contre ceux qui l’utilisent. Car si les Français ont soif de figures historiques, ils n’en sont pas moins méfiants envers ceux qui manipulent l’histoire pour servir des intérêts partisans. Le gaullisme, s’il veut rester autre chose qu’un simple mot d’ordre, devra un jour ou l’autre affronter cette question : peut-on vraiment se réclamer de De Gaulle sans en assumer l’intégralité de l’héritage ?
À l’heure où les sondages annoncent une campagne présidentielle particulièrement tendue, une chose est certaine : le général n’a pas fini de faire parler de lui.