Un dîner à Matignon qui en dit long
Dans les salons feutrés de l’hôtel de Matignon, le Premier ministre Sébastien Lecornu a reçu, le 4 février dernier, une poignée de députés macronistes élus en 2017. Ces rencontres informelles, devenues une habitude depuis sa nomination, offrent un cadre propice aux confidences. Ce soir-là, entre deux plats, la question fatidique est posée : le jeune chef de gouvernement de 39 ans envisagerait-il une candidature présidentielle ?
Prudent comme à son habitude, Lecornu esquive habilement. « Je n’ai pas le virus de la présidentielle comme Barnier ou Bayrou », répète-t-il, tant en privé qu’en public. Pourtant, depuis plusieurs semaines, des élus du camp présidentiel alimentent cette hypothèse. L’adoption du budget, marquée par l’échec de la censure gouvernementale, a renforcé cette idée dans certains esprits.
Une stratégie de succession déjà en marche ?
Le secrétaire général de Renaissance, Gabriel Attal, l’admet sans détour : « Dès qu’on met un pied sur le perron de Matignon, on pense au perron de l’Élysée. » Cette déclaration, révélatrice d’une certaine logique politique, soulève des questions sur les intentions réelles du gouvernement. Dans un contexte marqué par la crise des vocations politiques, où les figures d’avenir se font rares, Lecornu apparaît comme un recours naturel pour le camp présidentiel.
Pourtant, le Premier ministre maintient une ligne de conduite : celle de la prudence. Son refus catégorique de se projeter dans une campagne présidentielle contraste avec les manigances de certains de ses partisans. Ces derniers, notamment au sein de l’aile droite du parti, semblent déterminés à faire de lui le candidat idéal pour 2027.
Un jeu d’influences au sein de la majorité
Cette situation illustre les tensions internes au sein de la majorité présidentielle. D’un côté, des élus pressent Lecornu de se lancer, arguant de sa gestion réussie de la crise des finances publiques et de sa capacité à rassembler. De l’autre, le Premier ministre, soucieux de ne pas s’aliéner une partie de son électorat, préfère jouer la carte de la modestie.
Cette stratégie du « ni oui ni non » pourrait cependant se retourner contre lui. Dans un paysage politique marqué par la guerre des droites, où les divisions s’accentuent, Lecornu pourrait se retrouver pris au piège de ses propres réticences. Son refus de s’engager clairement dans la course à l’Élysée pourrait être interprété comme un manque d’ambition, voire de leadership.
Un enjeu européen et international
Au-delà des considérations purement nationales, la question de la succession présidentielle prend une dimension européenne. Dans un contexte marqué par les tensions avec la Hongrie et la Turquie, et face à l’ascension de l’extrême droite en Europe, le choix du candidat de la majorité pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières françaises. La France, pilier de l’Union européenne, a besoin d’une figure stable et rassurante pour affronter les défis à venir.
Sébastien Lecornu, avec son profil technocratique et sa connaissance des dossiers européens, pourrait incarner cette stabilité. Reste à savoir s’il acceptera de jouer ce rôle. Pour l’instant, il préfère laisser planer le doute, tout en continuant à gérer les affaires courantes. Une attitude qui, si elle peut irriter certains, témoigne aussi d’une certaine lucidité politique.