La psychiatrie, nouvelle arme de la lutte antiterroriste ?
Alors que l’Assemblée nationale s’apprête à examiner, lundi 13 avril 2026, une proposition de loi controversée, le débat sur l’instrumentalisation de la psychiatrie dans la lutte contre le terrorisme prend une tournure alarmante. Porté par un député de la majorité présidentielle, ce texte prévoit d’étendre de manière inédite les pouvoirs des préfets en matière d’hospitalisation et de surveillance des individus suspectés de radicalisation, y compris en l’absence de consentement éclairé. Une mesure qui, selon ses détracteurs, fragilise davantage les principes républicains au profit d’une logique sécuritaire toujours plus intrusive.
Des attentats récents instrumentalisés pour justifier l’extension des pouvoirs de l’État
Le texte s’appuie sur une série d’attentats récents pour légitimer une approche radicale. Parmi eux, l’attaque au couteau de Mulhouse, survenue le 22 février 2025, où un individu de nationalité algérienne, déjà sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français et souffrant de troubles psychiques, avait tué une personne et blessé sept autres. Autre cas emblématique : l’attentat du pont de Bir-Hakeim, à Paris, le 2 décembre 2023, commis par Armand Rajabpour-Miyandoab, un homme sorti de prison après avoir été suivi en psychiatrie, qui avait tué un touriste et blessé deux autres personnes.
Des drames qui, pour ses défenseurs, justifient un durcissement des mesures. Pourtant, les professionnels du secteur dénoncent une dérive inquiétante :
« On assiste à une médicalisation à outrance de la déviance politique, où la psychiatrie devient un outil de contrôle social plutôt que de soin. »Une analyse partagée par de nombreux psychiatres et défenseurs des droits humains, qui y voient une atteinte aux libertés individuelles et une confusion dangereuse entre pathologie et radicalisation.
Des mesures controversées : surveillance accrue et hospitalisations forcées
Le projet de loi, porté par un élu Renaissance, prévoit plusieurs dispositions choc :
- L’élargissement des pouvoirs des préfets, qui pourront désormais ordonner des examens psychiatriques ou des hospitalisations sans consentement, sans même l’aval d’un juge. Une mesure qui rappelle les dérives des régimes autoritaires et qui, pour ses opposants, sape l’indépendance de la justice au profit d’une logique administrative.
- Un suivi post-peine renforcé pour les personnes condamnées pour terrorisme ou radicalisées en prison. Une disposition qui, couplée à une surveillance accrue, pourrait conduire à des mesures de contrôle à vie, sans contrepartie réelle en termes de réinsertion.
- La surveillance des individus sous « mesures individuelles de contrôle administratif », une catégorie floue qui laisse planer le risque d’arbitraire et de ciblage politique. Faut-il rappeler que ces mesures, initialement conçues comme exceptionnelles, tendent à se banaliser ?
Pour les critiques, ces mesures renforcent un État policier sous couvert de sécurité.
« On est en train d’instaurer un régime où la suspicion suffit à justifier une privation de liberté », s’inquiète un psychiatre parisien, sous couvert d’anonymat. « C’est la porte ouverte à tous les abus. »
Un contexte politique tendu : la majorité présidentielle en quête de fermeté
Ce texte s’inscrit dans une stratégie plus large du gouvernement Lecornu II, qui mise sur une image de fermeté pour contrer la montée des tensions sociales et politiques. Avec une popularité en berne et une opposition divisée, l’exécutif cherche à verrouiller le débat sécuritaire, au risque de sacrifier les principes fondamentaux de l’État de droit.
D’autant que les exemples étrangers ne manquent pas pour illustrer les dangers d’une telle approche. En Hongrie, par exemple, l’instrumentalisation de la psychiatrie à des fins politiques a servi de catalyseur à une dérive autoritaire. En Turquie, des opposants ont été incarcérés sous prétexte de troubles mentaux. Des parallèles trop souvent ignorés par les partisans de la loi française.
Les professionnels de santé en première ligne contre la loi
Les syndicats de psychiatres, les associations de défense des droits humains et une partie de la gauche parlementaire s’opposent farouchement au texte. Pour eux, la psychiatrie ne doit pas devenir un instrument de répression, mais rester un outil de soin et de prévention.
« On ne soigne pas la radicalisation par la contrainte. On l’aggrave. »Une position partagée par plusieurs organisations, dont la Ligue des droits de l’Homme et le Syndicat des psychiatres français.
Pourtant, le gouvernement semble déterminé à faire adopter le texte, quitte à ignorer les alertes des experts. Une obstination qui interroge, alors que les solutions alternatives existent : renforcement des moyens alloués à la psychiatrie, amélioration des dispositifs de prévention, et surtout, une approche globale qui ne se limite pas à la répression.
Vers une société sous surveillance ?
Au-delà des débats techniques, c’est l’avenir de nos libertés qui se joue. En élargissant les pouvoirs de l’État au nom de la sécurité, le gouvernement prend le risque de normaliser des pratiques dignes des régimes les plus autoritaires. Une pente glissante qui, une fois engagée, sera difficile à remonter.
Alors que l’Assemblée nationale doit se prononcer dans les prochains jours, la question reste entière : la France veut-elle devenir un État où la suspicion prime sur la présomption d’innocence ? Une interrogation qui dépasse largement le cadre de la psychiatrie, pour toucher à l’essence même de notre démocratie.
La radicalisation, nouveau prétexte à l’affaiblissement des droits fondamentaux
Si les attentats de ces dernières années ont choqué l’opinion publique, ils ne doivent pas servir de couverture à une remise en cause systématique des libertés individuelles. La lutte contre le terrorisme ne peut justifier l’abandon des principes qui fondent notre République : la présomption d’innocence, le droit à un procès équitable, et l’indépendance de la justice.
Pourtant, avec cette loi, c’est bien une logique de suspicion généralisée qui s’installe. Une logique où l’État se dote de pouvoirs exorbitants, au mépris des garde-fous démocratiques. Une logique qui, si elle n’est pas stoppée, pourrait bien ouvrir la voie à des dérives bien plus graves.
Un texte qui divise même au sein de la majorité présidentielle
Alors que le gouvernement Lecornu II affiche une unité de façade, des voix discordantes se font entendre au sein de la majorité. Certains élus, conscients des risques juridiques et éthiques, tentent de freiner l’adoption du texte. Mais leur influence reste limitée face à la détermination de l’exécutif.
Une détermination qui interroge, alors que les alternatives existent. Pourquoi ne pas renforcer les moyens alloués à la prévention, à la déradicalisation, et à la réinsertion ? Pourquoi préférer la répression à l’accompagnement ? Les réponses, si elles existent, restent floues.
Conclusion : une loi qui interroge l’avenir de la démocratie française
À l’heure où les questions sécuritaires dominent le débat public, cette proposition de loi cristallise les tensions entre sécurité et liberté. Pour ses détracteurs, elle représente une menace sans précédent pour nos droits fondamentaux. Pour ses défenseurs, elle est un mal nécessaire dans un contexte de menace terroriste persistante.
Une chose est sûre : le débat ne fait que commencer. Et les choix qui seront faits dans les prochains jours pourraient bien dessiner le visage de la France de demain. Une France où la psychiatrie devient un outil de contrôle, où la suspicion prime sur la présomption d’innocence, où l’État de droit cède peu à peu la place à un État policier.
Le vote de lundi s’annonce comme un moment charnière. À chacun de se demander : quel héritage veut-on laisser aux générations futures ?