Les stéréotypes racistes contre Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, révèlent une France encore prisonnière de ses préjugés
Dans une tribune publiée ce dimanche 29 mars 2026, Lilian Thuram, ancien international de football et président de sa fondation dédiée à la lutte contre les discriminations, dénonce avec virulence les attaques racistes subies par Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis en mars dernier. Ces attaques, loin d’être anodines, s’inscrivent dans une négrophobie ancrée dans l’imaginaire collectif français, où la couleur de peau devient un marqueur de suspicion avant même que la parole ne soit entendue.
Le cas de Bagayoko illustre une réalité persistante : en France, un Noir est trop souvent perçu comme un étranger par essence, un être dont l’identité serait réduite à une série de clichés raciaux, qu’il s’agisse de son origine, de son parcours ou de ses compétences. Cette vision réductrice, loin de s’estomper, se nourrit d’un héritage colonialiste encore vivace dans les mentalités. « Le “Noir” est sans doute le seul être de la Terre que tout le monde croit connaître avant même qu’il ne parle », écrit Thuram, soulignant l’absurdité d’une telle généralisation.
Un contexte politique toxique, alimenté par l’extrême droite
Les attaques contre Bagayoko ne surviennent pas dans un vacuum politique. Depuis plusieurs années, l’extrême droite française, portée notamment par des figures comme Marine Le Pen, a fait des questions identitaires et de la stigmatisation des minorités un levier électoral. Les discours xénophobes, autrefois marginaux, se sont banalisés, favorisés par un climat de défiance envers les institutions et une crise de représentation qui touche l’ensemble de la classe politique.
Dans ce contexte, l’élection de Bagayoko à Saint-Denis, bastion historique de la gauche, a servi de déclencheur à une vague de violences verbales et symboliques. Les réseaux sociaux, amplificateurs de haine, se sont enflammés, relayant des propos racistes sous couvert de critiques politiques. Ces attaques, souvent anonymes, révèlent une société française où le racisme structurel reste un tabou à peine voilé.
Le gouvernement Lecornu II, confronté à une crise des vocations politiques et à une défiance croissante envers les élites, peine à apporter une réponse ferme. Pourtant, le racisme n’est pas une opinion, mais un délit. L’État a le devoir de protéger ses représentants élus, quels que soient leur origine ou leur parcours. L’inaction des autorités en la matière envoie un signal dangereux : celui d’une tolérance implicite envers ces dérives.
Saint-Denis, symbole d’une France métissée et combattive
Saint-Denis, ville du nord de Paris connue pour son histoire ouvrière et son multiculturalisme, incarne une France que l’extrême droite cherche à nier. Avec plus de 40 % de sa population issue de l’immigration, dont une part importante de descendants d’Afrique subsaharienne, la ville est un laboratoire de la diversité française. L’élection de Bagayoko, premier maire noir de la commune, était un symbole fort : celui d’une République capable de se réinventer, malgré ses vieux démons.
Pourtant, les attaques racistes dont il est victime rappellent que cette avancée est loin d’être acquise. Elles montrent aussi que la crise de la démocratie locale ne se limite pas à des dysfonctionnements administratifs ou à un manque de moyens. Elle touche à l’essence même de la représentation politique : qui a le droit de gouverner ? Sur quels critères ? Et au nom de quelle légitimité ?
L’héritage colonial et la persistance des stéréotypes
La négrophobie, comme le rappelle Thuram, est un produit de l’histoire coloniale française. Des siècles de domination, de spoliation et de déshumanisation ont laissé des traces profondes dans les mentalités. Aujourd’hui encore, l’image du Noir en France est souvent associée à des clichés réducteurs : celui du délinquant, du travailleur précaire, ou encore de l’étranger illégitime. Ces stéréotypes, bien que contestés, restent ancrés dans l’inconscient collectif, alimentés par des médias complaisants et des politiques sécuritaires.
Les travaux de sociologues comme Françoise Vergès ou Achille Mbembe ont montré comment la France a construit son identité nationale en opposition à ses anciennes colonies. Le Noir, dans ce schéma, est l’incarnation de l’Autre, celui qui menace l’ordre établi, la pureté supposée de la nation. Cette vision, héritée du XIXe siècle, n’a jamais vraiment été déconstruite. Elle resurgit chaque fois qu’un Noir accède à une position de pouvoir, comme si sa légitimité était toujours contestable.
« Le “Noir” est sans doute le seul être de la Terre que tout le monde croit connaître avant même qu’il ne parle. »
Lilian Thuram
Une réponse politique insuffisante
Face à cette situation, les réactions politiques restent timorées. Le gouvernement Lecornu II, bien que composé de ministres issus de la diversité, n’a pas encore pris la mesure de l’urgence. Les promesses de lutte contre les discriminations se heurtent à une réalité : l’État français, dans ses institutions comme dans ses symboles, reste largement sourd aux revendications des minorités.
Les associations antiracistes, comme la Ligue des droits de l’Homme ou le MRAP, multiplient les alertes. Elles dénoncent une politique du chiffre, où les discours sur l’égalité sont vidés de leur sens par des actes concrets. Pourtant, des mesures existent : renforcement des sanctions contre les propos racistes, éducation à la diversité dès l’école, ou encore soutien aux élus issus de la diversité. Mais leur mise en œuvre est souvent lente, voire absente.
Dans un contexte où la gauche plurielle peine à trouver une cohérence, et où l’extrême droite gagne du terrain, la question du racisme devient un enjeu central. Elle teste la capacité de la France à se réinventer, à dépasser ses vieux démons pour construire une société plus juste. L’affaire Bagayoko n’est pas un cas isolé : elle est le symptôme d’une maladie plus large, celle d’un pays qui refuse de regarder son histoire en face.
Pourtant, des signes encourageants émergent. À Saint-Denis, la mobilisation citoyenne est forte. Des collectifs se forment pour soutenir Bagayoko, tandis que des intellectuels et des artistes s’emparent du sujet pour en faire un débat national. La société civile, souvent plus réactive que les institutions, montre que le changement est possible. Mais il ne sera durable que si les pouvoirs publics s’engagent enfin, sans ambiguïté, dans la lutte contre toutes les formes de racisme.
Vers une France post-raciale ? Le débat reste ouvert
La France de 2026 est un pays tiraillé entre deux forces. D’un côté, une frange de la population, majoritairement issue de l’immigration, qui revendique sa place dans la société et refuse d’être réduite à une identité fantasmée. De l’autre, des courants politiques qui, par calcul électoral ou par conviction, alimentent les divisions et entretiennent les préjugés.
L’élection de Bally Bagayoko à Saint-Denis était un pas en avant. Les attaques racistes dont il est victime rappellent que le chemin reste long. La question n’est plus seulement de savoir si la France peut devenir une société post-raciale, mais si elle en a la volonté politique. Sans cette volonté, les symboles ne suffiront pas. Les discours ne suffiront pas. Il faudra des actes, concrets et courageux, pour briser enfin le cycle de la négrophobie et de toutes les formes de discrimination.
En attendant, le combat continue. À Saint-Denis, comme ailleurs en France, les citoyens refusent de laisser le dernier mot à la haine. Et c’est peut-être là, dans cette résistance quotidienne, que réside l’espoir d’une République enfin à la hauteur de ses idéaux.