Rassemblement National : Bardella et Le Pen face à un patronat divisé entre pragmatisme et rejet après leurs offensives économiques

Par Decrescendo 22/04/2026 à 02:01
Rassemblement National : Bardella et Le Pen face à un patronat divisé entre pragmatisme et rejet après leurs offensives économiques

Bardella et Le Pen multiplient les rencontres avec le patronat, mais leurs contradictions économiques et les réactions divisées des chefs d'entreprise, comme Catherine MacGregor (Engie), menacent leur crédibilité avant 2027.

# Rassemblement National : Jordan Bardella et Marine Le Pen multiplient les initiatives envers le monde patronal dans une stratégie de légitimation économique, mais se heurtent à des réactions contrastées, entre ouverture conditionnelle et rejet historique ## Une offensive économique doublée d’une stratégie de communication Lundi 20 avril 2026, **Jordan Bardella** a déjeuné avec le comité exécutif du **Medef** à Paris, adoptant un discours résolument pro-business pour séduire les grands patrons français. *« Je ne suis pas de gauche. Je n’ai pas l’entreprise honteuse. On a besoin des entreprises françaises »*, a-t-il lancé, vêtu d’un costume trois-pièces, selon les comptes-rendus de la rencontre. Ce dîner de travail, organisé dans un hôtel parisien, a duré près de deux heures et s’est déroulé *« dans un climat constructif, sans tabou »*, selon plusieurs participants interrogés par *franceinfo*. *« Ce n’est ni une audition ni un grand oral. Il faut qu’il y ait un dialogue »*, a souligné **François Durvye**, conseiller spécial de Bardella et ancien cadre du secteur privé, qui incarne cette nouvelle orientation libérale du parti. Quelques jours plus tôt, le 7 avril, **Marine Le Pen** avait pour sa part dîné avec des dirigeants du **CAC 40** lors d’un événement organisé par le club **Entreprise et Cité**, réunissant des figures comme **Bernard Arnault** (LVMH), **Sébastien Bazin** (Accor) ou **Patrick Pouyanné** (TotalEnergies). *« Après un premier propos d’introduction pro-entreprise, elle est restée très étatiste »*, confie un proche d’un participant, révélant les tensions internes au RN entre une ligne libérale portée par Bardella et une approche plus dirigiste héritée des campagnes présidentielles passées de Le Pen. ### Une lettre ouverte pour masquer les divergences ? Ces rencontres s’inscrivent dans une séquence de rapprochement inédit avec le monde économique, alors que le RN tente de briser son image historique d’hostilité envers les entreprises. Une **lettre ouverte aux chefs d’entreprise**, cosignée par Bardella et Le Pen et publiée le même jour que le déjeuner de Bardella, affirme vouloir *« associer les chefs d’entreprise à leur réflexion visant à identifier et lever les verrous normatifs freinant le développement économique de la France »*. Un texte qui masque à peine les divergences persistantes entre les deux leaders, comme l’a confirmé la présence de deux lignes distinctes lors de leurs prises de parole respectives. Le RN a également annoncé la création d’une **mission dédiée** aux fédérations professionnelles, confiée à **Alexandre Loubet** (député de Moselle), **Ambroise de Rancourt** (directeur de cabinet de Le Pen) et **François Durvye**. Leur objectif : *« rencontrer les principales fédérations professionnelles françaises ainsi que les organisations représentant le monde économique afin d’identifier, avec elles, les normes néfastes à l’activité du pays »*. Une initiative qui confirme la volonté du parti de s’ancrer dans une démarche pragmatique, loin des postures idéologiques traditionnelles. ## Le patronat divisé : entre pragmatisme et rejet historique ### Les grands groupes du CAC 40 entre ouverture conditionnelle et méfiance persistante Le monde patronal, longtemps marqué par une hostilité farouche envers le RN, affiche aujourd’hui un pragmatisme nuancé. **Patrick Martin**, président du Medef, a tenu à démentir toute proximité idéologique avec le parti d’extrême droite lors d’une conférence de presse le 15 avril. *« Je veux crever cette baudruche selon laquelle le patronat aurait massivement pris parti pour le Rassemblement national : c’est faux »*, a-t-il martelé, tout en reconnaissant que *« tous les chefs de parti représentés au Parlement seront reçus par le comité exécutif »*. Cette évolution contraste avec l’époque de **Laurence Parisot**, ancienne présidente du Medef, qui publiait en 2011 un ouvrage intitulé *Un piège bleu Marine*, qualifiant le RN de *« menace pour la France »*. Aujourd’hui, le patronat semble moins dogmatique, même si des lignes rouges subsistent. *« La question est de savoir qui épousera nos convictions de manière convaincante »*, a souligné Martin, rappelant que le Medef reste *« pro-européen, libéral et favorable à une démocratie apaisée »*. Pourtant, des voix dissidentes persistent. **Catherine MacGregor**, PDG d’**Engie**, a confirmé mardi 21 avril avoir assisté début avril au dîner avec Marine Le Pen, mais pour *« défendre les intérêts de son entreprise contre des idées du RN mauvaises pour la France »* en matière d’énergie. *« Nous ne pouvons pas laisser ces idées qui sont mauvaises pour la France, pour la sécurité énergétique du pays, pour les prix de l’électricité et pour la décarbonation, se cristalliser et prendre forme »*, a-t-elle déclaré lors d’un événement organisé par l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF). Elle faisait notamment référence aux propositions du RN sur la renégociation de la participation de la France au marché européen de l’électricité, la renonciation aux objectifs de transition écologique de l’UE ou la suppression d’un régulateur indépendant, qu’elle avait déjà critiquées dans une tribune en juin 2024. *« À ce moment-là, les mesures associées au RN sur l’énergie prenaient forme. Nous autres énergéticiens, on s’était dit “oh my god, on a un problème” »*, a-t-elle ajouté. **Pascal Démurger**, directeur général de la MAIF et coprésident du **Mouvement Impact France**, a dénoncé dans une tribune publiée dans *Le Monde* le 12 avril *« la marque supplémentaire de respectabilité donnée par ces rencontres »*. *« Beaucoup le font avec le souci de limiter la casse, ou plus cyniquement pour quelques-uns de ménager leurs arrières, mais c’est une erreur tactique autant qu’une illusion politique »*, écrit-il. Une critique que partage **François Asselineau** (président de l’UPR), pour qui cette stratégie relève *« d’une opération de communication pour masquer l’incohérence du programme économique du RN »*. ### Les PME et artisans, cibles historiques du RN, toujours en attente de preuves Si les grands patrons du CAC 40 ont été sollicités, les **petites et moyennes entreprises (PME)** ainsi que les **artisans** restent des cibles traditionnelles du RN depuis les années 1980. **Michel Picon**, président de l’**U2P** (Union des entreprises de proximité), reconnaît que *« certains secteurs sont proches du RN »*, mais tempère : *« Il y a aussi des LFIstes. Le RN a peut-être les yeux de Chimène envers les artisans, mais ceux-ci ne sont pas des donateurs généreux »*, ironise-t-il. Pourtant, certains représentants patronaux défendent l’idée d’un dialogue nécessaire. **Bernard Cohen-Hadad**, président de la **CPME Paris**, a publié une tribune dans *La Nouvelle Revue politique* pour affirmer : *« Nous ne sommes plus au temps des excommunications de salons parisiens, mais à celui des bilans comptables et des défis de terrain. Échanger avec un chef de parti, ce n’est pas l’approuver ni encore moins l’adouber : c’est l’écouter et l’informer, le défier, voire le corriger »*. Une position pragmatique qui reflète l’évolution des mentalités au sein du patronat, même si les contradictions du RN suscitent encore des réserves. Un patron ayant participé au déjeuner de Bardella avec le Medef a confirmé à *franceinfo* : *« On sent quand même qu’il y a une différence entre lui et Marine Le Pen. Là, on est face à des gens pro-business. Ça s’est bien passé, on a poussé nos idées. Après, il y a des divergences, c’est normal »*. ## Contradictions et ambiguïtés : le RN peut-il vraiment convaincre les entrepreneurs ? ### Un programme économique encore flou malgré les efforts de modération Si **Jordan Bardella** et **François Durvye** défendent une ligne plus libérale (baisse des impôts de production à 3,6 % du PIB, réduction de la pression normative), les positions du RN restent marquées par des contradictions. **Laurent Jacobelli**, porte-parole du parti, insiste sur la nécessité d’un *« État fort qui protège nos entreprises face à une concurrence déloyale, notamment chinoise »*, tout en prônant une baisse des charges pour les entreprises. Une ambiguïté qui interroge jusqu’au sein du Medef. *« Il est difficile de se faire une idée du programme économique du RN. Leur comportement au Parlement est un peu attrape-tout »*, estime **Michel Picon**. *« Ils votent avec LFI pour des augmentations de taxes, tout en affichant une ligne pro-business. C’est déroutant »*, poursuit-il. Cette instabilité programmatique constitue un frein majeur à la crédibilité du parti auprès des entrepreneurs. ### La question cruciale du financement : comment concilier baisse d’impôts et équilibre budgétaire ? Le RN n’a jamais détaillé comment il comptait financer ses baisses d’impôts (impôts de production, charges sociales) sans aggraver le déficit public, déjà proche de **110 % du PIB**. Une inconnue majeure qui pèse sur sa crédibilité économique. *« Comment concilier protectionnisme, baisse des impôts et maintien dans l’euro ? »*, s’interroge un économiste proche du gouvernement. De plus, la question monétaire reste en suspens. Si **Marine Le Pen** a longtemps défendu la sortie de l’euro, **Bardella** s’est montré plus nuancé, évoquant une *« Europe des nations »* plus souple. *« Le RN joue la carte de la modération pour rassurer les modérés, tout en gardant un discours identitaire et souverainiste pour mobiliser sa base »*, analyse un politologue. Une tactique déjà employée par d’autres partis d’extrême droite en Europe, comme le FPÖ autrichien ou la Lega italienne. ### La ligne « Parisot » toujours active : entre rejet et pragmatisme Malgré l’évolution du discours patronal, une frange du monde économique maintient une ligne de rejet ferme. **Pascal Démurger** (MAIF) et **François Asselineau** (UPR) incarnent cette opposition, estimant que les rencontres avec le RN relèvent d’une *« illusion politique »*. À l’inverse, des figures comme **Bernard Cohen-Hadad** (CPME Paris) défendent une approche pragmatique, soulignant que *« le regard des patrons a évolué sur la politique du RN parce que celui-ci a évolué sur ses propositions économiques »*. ## L’ombre de 2027 : un pari risqué pour le RN ### Une présidentielle dans un contexte d’instabilité politique et d’affaiblissement des partis traditionnels Avec **Emmanuel Macron** affaibli et une gauche divisée, le RN caracole en tête des intentions de vote pour 2027. Une victoire qui placerait la France dans une situation inédite : celle d’un pays dirigé par un parti ostracisé pendant des décennies. Pourtant, le parti doit encore prouver sa capacité à gérer l’économie. *« Le RN ne peut plus se contenter de critiquer le système, il doit proposer une alternative crédible »*, estime un ancien ministre de l’Économie. ### L’affaire du Parlement européen : un risque pour Marine Le Pen D’ici juillet 2026, la Cour d’appel de Paris devra trancher sur l’affaire du Parlement européen impliquant **Marine Le Pen**. Une condamnation pourrait l’empêcher de se présenter à la présidentielle, laissant le champ libre à **Jordan Bardella** pour incarner une ligne plus libérale, voire pro-européenne modérée. Une issue que certains patrons pourraient accueillir avec soulagement, lassés par l’instabilité politique. ### Le défi de la crédibilité : des actes plutôt que des promesses *« En politique comme en économie, les promesses ne suffisent pas : il faut des actes »*, rappelle un économiste. Le RN a encore beaucoup à faire pour convaincre les entrepreneurs. **Patrick Martin** (Medef) résume l’attente : *« La question n’est pas de savoir qui nous va bien, mais qui épousera de manière convaincante nos convictions »*. Pour l’instant, le dialogue se poursuit, mais les réponses concrètes manquent cruellement. ## En bref - **Jordan Bardella** a déjeuné avec le Medef le 20 avril, adoptant un discours pro-business pour séduire les entrepreneurs, tandis que **Marine Le Pen** a dîné avec des dirigeants du CAC 40 le 7 avril, restant sur une ligne plus interventionniste. - **Catherine MacGregor** (Engie) a confirmé sa participation à ce dîner, mais pour défendre ses intérêts contre les propositions énergétiques du RN qu’elle juge *« mauvaises pour la France »*. - Une **lettre ouverte commune** aux patrons a été cosignée par les deux leaders pour marquer leur unité, malgré leurs divergences. - Le patronat reste divisé : **Patrick Martin** (Medef) prône le pragmatisme, tandis que **Pascal Démurger** (MAIF) et **François Asselineau** (UPR) dénoncent une stratégie de légitimation illusoire. - Les **contradictions du RN** (protectionnisme vs libéralisme, sortie de l’euro vs Europe des nations) alimentent le scepticisme des économistes. - La présidentielle de 2027 pourrait offrir au RN une légitimité inédite… à condition de ne pas effrayer ceux qui financent l’économie française. ### Pour aller plus loin - [RN en quête d’alliance avec le patronat : vers un assouplissement des normes ?](https://politique-france.info/articles/rn-en-quete-dalliance-avec-le-patronat-vers-un-assouplissement-des-normes) - [RN en quête de candidat : qui tirera les ficelles en 2027 ?](https://politique-france.info/articles/rn-en-quete-de-candidat-qui-tirera-les-ficelles-en-2027) *Sources : lemonde.fr, franceinfo, déclarations publiques des acteurs cités.*

À propos de l'auteur

Decrescendo

J'ai couvert les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les soignants en colère. J'ai vu des CRS charger des infirmières. J'ai vu des préfets interdire des manifestations au mépris du droit. J'ai vu des ministres mentir effrontément à la télévision. Cette violence institutionnelle, je la dénonce sans relâche. On me traite parfois d'extrémiste parce que je rappelle simplement ce que dit la Constitution. Tant pis. Je préfère être un démocrate radical qu'un complice.

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Commentaires (5)

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Avocat du diable 2023

il y a 4 jours

Et vous trouvez ça normal ? Un parti qui prône la préférence nationale dans l’emploi ET qui courtise les patrons avec des baisses d’impôts ? Vérifiez vos contradictions avant de voter.

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WebSurfer

il y a 4 jours

@bordon-velu Encore... Bon, perso j’ai vu passer le même cirque en 2022 avec LR. Toujours la même recette : du beurre dans les épinards pour les patrons avant les législatives, et après, on fait genre on a rien vu. Lassitude garantie.

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B

Bourdon Velu

il y a 4 jours

non mais sérieux ??? on se moq de nous là ??? le RN qui parle pro-business ??? ils veulent nous faire avaler quoi encore ??? mdr... mais c'est PATHETIQUE. en 2027 ils vont nous sortir des mesures bien sympa pour les patrons... et après les elections : paf ! retour au nationalisme éco et à l'isolationnisme. C'EST DU JEU VIDE POUR EUX.

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G

Geoffroy de Hyères

il y a 4 jours

Mouais. Encore une tentative de normalisation ‘à la sauce Le Pen’. Mais entre nous, qui croira encore à leurs promesses après les U-turns de 2012 et 2017 ? Le patronat a la mémoire longue, et les chiffres aussi : leur déficit commercial s’est creusé sous leurs mandats locaux. Bof.

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P

Ploumanach

il y a 4 jours

Le RN joue une partition classique : promouvoir un libéralisme économique mesuré pour séduire les entrepreneurs, tout en maintenant l'héritage protectionniste et anti-immigration du parti. La stratégie ressemble étrangement à celle de certains partis de droite radicale en Europe (cf. FPÖ en Autriche dans les années 2000). Le problème ? Les patrons français, même libéraux, savent pertinemment que l'idéologie frontiste reste incompatible avec une politique économique cohérente à long terme. #RealismePolitique

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