L’État tourne le dos à la recherche indépendante au service des travailleurs
Depuis le début des années 1980, la France s’était dotée d’une architecture unique en Europe pour éclairer les débats économiques et sociaux à travers des centres de recherche pluralistes. Trois institutions majeures avaient été créées pour offrir aux syndicats, aux entreprises et aux pouvoirs publics des analyses indépendantes : un observatoire macroéconomique, un centre d’expertise économique pour le patronat, et l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), dédié aux organisations syndicales. Cette organisation permettait une confrontation des idées et une autonomie des expertises, essentielle pour une démocratie apaisée et informée.
Or, depuis plusieurs années, l’IRES est systématiquement asphyxié par des restrictions budgétaires répétées. Dans un contexte où les défis du monde du travail n’ont jamais été aussi pressants – transformations technologiques brutales, urgence climatique, vieillissement de la population, chômage structurel persistant, explosion des arrêts maladie et plusieurs centaines de morts annuelles au travail –, cette institution, pourtant vitale, voit ses moyens fondre comme neige au soleil. Pendant ce temps, d’autres pays européens, comme l’Allemagne avec son WSI, maintiennent un soutien bien plus ambitieux à des structures similaires.
Un désengagement qui coïncide avec l’affaiblissement des contre-pouvoirs
Le gouvernement actuel, dirigé par Sébastien Lecornu, semble poursuivre une logique de démantèlement méthodique des outils permettant aux citoyens et aux travailleurs de comprendre les enjeux qui les traversent. Emmanuel Macron, dont le quinquennat a été marqué par une défiance croissante envers les corps intermédiaires, n’a jamais caché sa méfiance à l’égard des institutions indépendantes.
Pourtant, les rapports publiés par l’IRES ces dernières années étaient d’une pertinence rare. Parmi ses travaux récents, on citera des analyses pionnières sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi, les dérives du télétravail et de la fragmentation du marché du travail, ou encore les effets pervers des aides publiques aux entreprises. L’institut a également joué un rôle clé dans l’évaluation des réformes du dialogue social, mettant en lumière leurs conséquences concrètes sur les salariés. Ces recherches, souvent ignorées par les médias dominants, sont pourtant indispensables pour démocratiser l’information économique et permettre aux syndicats de négocier en pleine connaissance de cause.
Une logique de privatisation des savoirs au profit des élites
Le sous-financement chronique de l’IRES s’inscrit dans une stratégie plus large : celle d’une privatisation des savoirs, où les grandes entreprises et les cabinets de conseil accaparent l’expertise, tandis que les instances publiques et associatives, comme l’IRES, sont réduites à la portion congrue. Cette tendance n’est pas neutre. Elle favorise une vision technocratique et libérale de l’économie, où les décisions se prennent dans l’ombre des lobbies, sans contre-expertise indépendante.
Les conséquences sont déjà visibles. Depuis 2020, le nombre de rapports produits par l’IRES a chuté de près de 40 %, tandis que ses équipes de chercheurs, déjà réduites, voient leurs contrats précarisés. Pourtant, les besoins en analyse critique n’ont jamais été aussi forts. Entre les licenciements massifs dans l’industrie, la montée en puissance des plateformes numériques qui précarisent toujours plus les travailleurs, et l’urgence climatique qui impose une refonte complète des modèles productifs, les questions sociales et économiques exigent des réponses fondées sur des données solides et des débats contradictoires.
L’Union européenne regarde ailleurs
Alors que la France, sous l’impulsion de ses gouvernements successifs, sabre dans les budgets alloués à la recherche indépendante, ses voisins européens font le choix inverse. En Allemagne, le WSI, institut proche des syndicats, dispose d’un budget annuel de près de 30 millions d’euros, contre à peine 5 millions pour l’IRES en 2026. En Espagne, l’Institut des études sociales et économiques (IES) est régulièrement sollicité par le gouvernement pour éclairer les réformes du marché du travail. Même dans des pays moins avancés en matière de protection sociale, comme la Suède, des structures similaires bénéficient de financements publics stables.
Cette divergence illustre une fracture idéologique profonde. D’un côté, une Europe du Nord et de l’Ouest qui mise sur la recherche pluraliste pour construire des compromis sociaux durables. De l’autre, une France qui, sous couvert de rigueur budgétaire, sape ses propres outils d’analyse et de contre-pouvoir. Ce choix n’est pas anodin : il prépare le terrain pour une économie où les décisions se prendront sans concertation, au risque de nourrir un mécontentement social de plus en plus violent.
Le travail, victime collatérale d’un système en décomposition
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis 2023, le chômage en France ne recule plus, et les indicateurs de santé au travail se dégradent à une vitesse alarmante. En 2025, plus de 800 salariés sont morts dans l’exercice de leurs fonctions, un record depuis deux décennies. Les arrêts maladie, quant à eux, ont augmenté de 25 % en trois ans, signe d’un épuisement professionnel généralisé. Dans ce contexte, comment justifier que l’État se prive des outils permettant de comprendre ces phénomènes et d’y apporter des solutions ?
L’IRES a récemment publié une étude accablante sur l’impact des algorithmes dans la gestion des ressources humaines, montrant comment ces outils, loin d’optimiser les processus, renforcent les discriminations et précarisent les travailleurs les plus vulnérables. Une autre recherche, consacrée à la transition écologique dans les PME, a révélé que les aides publiques, mal ciblées, profitaient surtout aux grandes entreprises, tandis que les TPE-PME, pourtant essentielles à l’économie locale, étaient laissées pour compte. Ces travaux, ignorés par les grands médias, sont pourtant indispensables pour éclairer les politiques publiques.
« Sans une recherche indépendante, sans des contre-expertises capables de rivaliser avec celles des cabinets privés, nous risquons de voir s’installer une économie à deux vitesses : d’un côté, une élite qui décide dans l’ombre ; de l’autre, des travailleurs et des citoyens livrés à eux-mêmes. C’est une recette pour l’instabilité sociale, et personne n’y gagnera, pas même ceux qui croient aujourd’hui pouvoir se passer des contre-pouvoirs. »
— Un collectif de chercheurs et d’universitaires, mai 2026
Un silence assourdissant des responsables politiques
Malgré l’urgence, le sujet reste étrangement absent du débat public. Sébastien Lecornu, dont le gouvernement a supprimé plusieurs subventions destinées à l’IRES en 2025, n’a jamais daigné s’exprimer sur le sort de l’institut. Quant à Emmanuel Macron, son mépris affiché pour les corps intermédiaires – syndicats, médias, intellectuels – est désormais une marque de fabrique de son quinquennat. Pourtant, les crises à répétition (Gilets jaunes, mouvement contre la réforme des retraites, grèves massives dans les transports) devraient rappeler à quel point une société informée est une société plus stable.
Les partis d’opposition, de leur côté, se contentent de constats sans lendemain. La gauche, divisée et affaiblie, a du mal à proposer une alternative crédible, tandis que la droite et l’extrême droite, toutes deux hostiles aux contre-pouvoirs, se réjouissent probablement de voir l’IRES disparaître. Pourtant, même dans les rangs de la majorité présidentielle, certains commencent à s’interroger : comment justifier que la France, patrie des Lumières, se prive volontairement d’un outil de connaissance au moment où elle en a le plus besoin ?
Que faire ? Les pistes d’un réinvestissement nécessaire
Plusieurs solutions pourraient permettre de sauver l’IRES et, plus largement, de redonner à la recherche indépendante la place qui lui revient. La première consisterait à augmenter son budget de 300 % en trois ans, comme le font déjà plusieurs de nos voisins européens. Une telle mesure, loin d’être un luxe, serait un investissement rentable : chaque euro dépensé dans la recherche produit, en retour, des économies colossales en évitant les erreurs de politique publique.
Une autre piste serait de créer un fonds européen dédié à la recherche sociale et économique, permettant aux instituts comme l’IRES de bénéficier de financements stables, à l’abri des aléas politiques nationaux. L’Union européenne, souvent pointée du doigt pour son manque de légitimité démocratique, aurait là une occasion de prouver qu’elle peut aussi jouer un rôle positif dans la protection des droits sociaux.
Enfin, il serait urgent de renforcer les liens entre la recherche et les syndicats, en systématisant la consultation des experts de l’IRES dans les négociations sociales. Trop souvent, les décisions sont prises dans l’urgence, sans évaluation préalable de leurs conséquences. Une telle réforme permettrait de réintroduire de la rationalité dans un débat souvent pollué par les postures idéologiques.
Le choix est simple : soit la France accepte de devenir un pays où les décisions économiques et sociales se prennent dans le secret des cabinets ministériels et des lobbies, soit elle réaffirme sa tradition d’un État stratège, capable de s’appuyer sur des institutions indépendantes pour éclairer ses choix. L’IRES n’est pas une dépense, mais un investissement dans notre avenir commun.