Le référendum, nouvelle arme des candidats à l'élection présidentielle : entre démocratie participative et manœuvre autoritaire
Dans un paysage politique français de plus en plus polarisé, le référendum s’impose comme la pierre angulaire des programmes des candidats à la prochaine élection présidentielle. Alors que les institutions traditionnelles – Parlement, Conseil constitutionnel – sont régulièrement critiquées pour leur lenteur ou leur déconnexion avec les aspirations citoyennes, la tentation de contourner ces garde-fous se généralise. Mais derrière l’argument de la démocratie directe se cache-t-il une stratégie plus trouble, visant à saper les contre-pouvoirs au profit d’un pouvoir exécutif affranchi de toute opposition structurée ?
L’émission Sur le terrain, diffusée ce 3 septembre 2026 entre 20h30 et 23h, consacre une séquence entière à cette question brûlante. À l’heure où l’abstention atteint des records historiques et où la défiance envers les élites politiques explose, le référendum apparaît comme le remède miracle brandi par certains pour restaurer le lien entre les gouvernants et les gouvernés. Pourtant, les mécanismes mêmes de cette consultation populaire soulèvent d’inquiétantes interrogations sur son usage détourné.
Un outil démocratique détourné par les populistes ?
Les partisans du référendum élargi, qu’ils viennent de l’extrême droite ou d’une certaine gauche radicale, y voient avant tout un moyen de contourner une représentation parlementaire jugée sclérosée. Pour eux, le Parlement, souvent perçu comme un repaire de technocrates ou de compromis inutiles, serait incapable de traduire les attentes populaires. Marine Le Pen, dont le parti a fait du référendum l’un de ses chevaux de bataille depuis des années, n’hésite pas à brandir cette arme comme une réponse à l’oligarchie qu’elle dénonce. Mais derrière ce discours se profile une volonté de concentration du pouvoir entre les mains d’un exécutif fort, capable de décider sans passer par les intermédiaires institutionnels.
Cette approche n’est pas nouvelle en Europe. En Hongrie, Viktor Orbán a largement utilisé les référendums pour légitimer ses réformes autoritaires, tandis qu’en Turquie, Recep Tayyip Erdoğan a eu recours à des consultations populaires pour verrouiller son pouvoir. En France, certains observateurs s’alarment déjà : et si le référendum, outil noble en théorie, devenait le cheval de Troie d’un autoritarisme déguisé ?
L’Union européenne face au risque de déstabilisation
La question dépasse largement les frontières françaises. Dans un contexte où l’Union européenne tente de résister aux pressions des démagogues, le recours systématique aux référendums nationaux pourrait saper les fondements mêmes de la construction européenne. Un exemple récent illustre cette menace : le référendum organisé en 2025 par le gouvernement hongrois pour contrer les sanctions de l’UE contre Moscou, qui a permis à Budapest de se poser en champion de la souveraineté face aux « élites bruxelloises ». Une rhétorique que les souverainistes français pourraient reprendre à leur compte, au risque de fragiliser la cohésion européenne.
Pourtant, l’UE reste un rempart essentiel contre les dérives autoritaires. Les mécanismes de contrôle comme le principe de subsidiarité ou les garde-fous du Conseil constitutionnel français visent précisément à éviter que des décisions majeures ne soient prises par la seule volonté d’un exécutif. Mais dans un pays comme la France, où le président Macron a déjà été critiqué pour son usage répété des ordonnances, le risque d’un glissement vers un hyperprésidentialisme n’est pas à écarter.
Le Conseil constitutionnel, dernier rempart contre les abus ?
Face à cette tentation référendaire, le Conseil constitutionnel joue un rôle crucial. Ses membres, garants de l’équilibre des pouvoirs, sont régulièrement sollicités pour vérifier la conformité des projets de loi ou des consultations populaires. Pourtant, certains craignent que ce contrôle ne devienne une simple formalité, surtout si le gouvernement en place parvient à nommer des magistrats alignés sur sa vision politique. La Cour suprême des États-Unis, souvent citée comme exemple de contre-pouvoir, a vu son indépendance remise en cause sous la présidence Trump, avec des conséquences dramatiques pour la démocratie américaine. La France pourrait-elle suivre la même voie ?
Les candidats à la présidentielle de 2027 semblent déjà préparer le terrain. Certains, comme Jean-Luc Mélenchon, prônent un référendum sur la VIe République, tandis que d’autres, à l’extrême droite, rêvent d’un référendum sur l’immigration ou la sortie de l’espace Schengen. Dans les deux cas, la question se pose : ces consultations ne serviront-elles pas à légitimer des réformes impopulaires ou à diviser la société plutôt qu’à l’unir ?
La gauche divisée face à la tentation référendaire
À gauche, les positions sont plus nuancées. Si une partie de la gauche radicale, comme La France Insoumise, voit dans le référendum un outil de mobilisation populaire, une autre frange, plus modérée, s’inquiète des dérives possibles. Pour certains socialistes ou écologistes, le référendum ne doit être qu’un complément à la démocratie représentative, et non un substitut. Comme le rappelle un constitutionnaliste proche du Parti Socialiste,
« Le référendum est un feu d’artifice : il illumine l’instant, mais ne garantit pas la solidité du système dans la durée. »
La gauche française doit donc trancher : faut-il accepter le jeu des populistes, en espérant que les citoyens sauront faire la différence entre une consultation légitime et une manœuvre politicienne ? Ou au contraire, faut-il refuser cette logique binaire et défendre une démocratie plus participative, mais structurée ? Les prochains mois seront décisifs.
Un enjeu de société : la légitimité des institutions
Au-delà des calculs politiques, c’est toute la question de la légitimité des institutions qui est posée. Dans une société où la défiance envers les élites atteint des sommets, le référendum apparaît comme une bouée de sauvetage. Pourtant, son usage massif pourrait avoir l’effet inverse et accélérer le déclin de la confiance dans les institutions. Comment expliquer aux citoyens que leur voix compte si le résultat d’un référendum peut être ignoré ou détourné au nom de la raison d’État ?
Les exemples ne manquent pas : en 2005, le traité constitutionnel européen avait été rejeté par les Français, avant d’être réécrit et adopté sous une autre forme par les gouvernements européens. En 2016, le Brexit avait été approuvé par une majorité serrée, mais ses conséquences économiques et sociales restent aujourd’hui un sujet de vives tensions. Ces cas montrent que le référendum, même s’il donne l’illusion de la démocratie directe, ne garantit pas toujours des résultats justes ou durables.
Face à ces défis, une question s’impose : et si la solution résidait moins dans le référendum lui-même que dans une réforme profonde de la démocratie représentative ? Comment redonner du sens aux élections législatives, souvent perçues comme des « élections de second rang » ? Comment renforcer les contre-pouvoirs pour éviter que le peuple ne soit dupé par des consultations truquées ou manipulées ?
Vers une démocratie plus participative, mais plus risquée ?
Les partisans d’une démocratie plus directe, comme ceux qui militent pour l’initiative citoyenne européenne, défendent l’idée que les référendums ne sont qu’un premier pas vers une participation accrue des citoyens. Pour eux, l’enjeu n’est pas de supprimer les institutions, mais de les rendre plus transparentes et plus réactives. Pourtant, cette vision optimiste se heurte à une réalité plus sombre : celle d’une montée des populismes qui instrumentalisent la démocratie directe pour servir leurs propres intérêts.
En France, où la culture du débat politique reste forte malgré tout, une prise de conscience semble émerger. Des collectifs citoyens, des associations et même certains élus locaux tentent de promouvoir des outils alternatifs, comme les conventions citoyennes ou les budgets participatifs. Mais ces initiatives restent marginales face à la puissance des machines politiques traditionnelles.
Le référendum, dans ce contexte, est à la fois une opportunité et une menace. Une opportunité pour les citoyens de se réapproprier le débat public, une menace pour ceux qui verraient en lui un moyen de court-circuiter les contre-pouvoirs. La balle est désormais dans le camp des candidats à l’élection présidentielle, qui devront choisir : utiliser le référendum comme un outil de division ou comme un levier de transformation démocratique.
Les perspectives européennes face à la montée des populismes
Alors que la France s’interroge sur l’avenir de sa démocratie, l’Union européenne observe avec attention les débats qui animent son deuxième pays le plus peuplé. Car si Paris bascule dans une logique référendaire incontrôlée, les conséquences pour Bruxelles pourraient être graves. Une France qui multiplie les consultations populaires sans garde-fous pourrait inspirer d’autres États membres à faire de même, fragilisant encore davantage l’édifice européen.
Pourtant, l’UE dispose d’outils pour résister. Le mécanisme de conditionnalité budgétaire, qui lie l’octroi des fonds européens au respect de l’État de droit, pourrait être renforcé. Les institutions bruxelloises pourraient aussi mieux encadrer les référendums nationaux pour éviter les dérives autoritaires. Mais pour cela, il faudrait une volonté politique forte, ce qui semble compromis dans un contexte de montée des nationalismes.
La question dépasse donc le cadre national : et si le vrai défi des prochaines années n’était pas de savoir comment faire plus de référendums, mais comment éviter que cette pratique ne devienne un outil de destruction des démocraties ?
Conclusion : le référendum, miroir de nos peurs et de nos espoirs
Le référendum n’est ni bon ni mauvais en soi. Tout dépend de la manière dont il est utilisé. Dans les mains des démocrates, il peut être un levier de participation et de transparence. Dans celles des populistes, il devient une arme de division et de contrôle. La France, héritière d’une longue tradition républicaine, a les moyens de choisir la première voie. Mais pour cela, il faudra plus que des slogans : une vraie réflexion sur le sens de la démocratie à l’ère des réseaux sociaux et des fake news.
Les prochains mois seront décisifs. Les candidats à la présidentielle devront clarifier leur position. Les citoyens, eux, devront rester vigilants. Car dans une démocratie, la pire des trahisons n’est pas de perdre une élection… c’est de gagner un référendum en mentant.