Rétention des étrangers jugés dangereux : l'Assemblée cède à la droitisation sécuritaire

Par Éclipse 05/05/2026 à 20:24
Rétention des étrangers jugés dangereux : l'Assemblée cède à la droitisation sécuritaire

L’Assemblée nationale adopte une loi controversée prolongeant la rétention des étrangers jugés dangereux jusqu’à sept mois. Critiquée pour son caractère liberticide, cette mesure divise gauche et droite, dans un contexte de durcissement des politiques migratoires en Europe.

Une mesure controversée au cœur des tensions parlementaires

Dans un hémicycle aussi divisé que jamais, les députés français ont adopté mardi 5 mai 2026 un texte controversé prolongeant jusqu’à sept mois la rétention administrative des étrangers en situation irrégulière, dès lors qu’ils sont considérés comme une menace pour l’ordre public. Porté par une alliance hétéroclite allant du centre à l’extrême droite, cette proposition de loi, soutenue par le gouvernement Lecornu II, marque une nouvelle étape dans la droitisation des politiques migratoires sous la présidence Macron. Le texte a été adopté par 345 voix contre 177, révélant une fracture politique profonde sur la question de la sécurité versus les libertés individuelles.

Parmi les mesures phares, la durée maximale de rétention passe de quatre-vingt-dix à deux cent dix jours pour les étrangers condamnés pour terrorisme, tandis que les autres cas « dangereux » voient leur délai porté à sept mois. Une disposition initialement censurée par le Conseil constitutionnel en 2025, jugée disproportionnée, a été réintroduite sous une forme plus restrictive, concernant « quelques dizaines de personnes par an » selon ses défenseurs. Pourtant, les critiques s’accumulent : associations, oppositions de gauche et experts dénoncent une mesure inefficace et contraire aux principes républicains.

Un parcours législatif semé d’embûches

Le texte, porté par un député Renaissance, s’inscrit dans la lignée des promesses sécuritaires portées par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau (LR), après le meurtre en 2024 d’une étudiante par un individu sorti de rétention malgré une obligation de quitter le territoire. Un drame instrumentalisé pour justifier une loi perçue par beaucoup comme une mesure de communication politique. « L’équilibre entre sécurité et libertés doit être trouvé », avait alors plaidé Rodwell, reprenant à son compte une rhétorique maintes fois entendue lors des débats sur l’immigration.

Pourtant, les chiffres officiels révèlent l’inefficacité de ces allongements : en 2024, plus de 40 000 personnes ont transité par les centres de rétention administrative (CRA), mais les associations soulignent que la majorité des expulsions interviennent dans les premières semaines. « C’est une loi de façade, qui valide l’idée d’une prison sans jugement », a fustigé la députée socialiste Céline Hervieu, résumant l’opposition de gauche à une mesure qu’elle juge « liberticide ».

Un volet psychiatrique qui inquiète les défenseurs des droits

Le texte ne se limite pas à l’allongement des durées de rétention. Il introduit également une injonction d’examen psychiatrique pour les individus présentant des « agissements liés à des troubles mentaux » et une « adhésion à des théories incitant au terrorisme ». En cas de diagnostic, le préfet pourra ordonner une hospitalisation forcée, une mesure saluée par certains comme un outil préventif, mais dénoncée par d’autres comme une « dérive sécuritaire ».

Pour la députée écologiste Léa Balage El Mariky, cette disposition transforme « les psychiatres en auxiliaires de l’ordre intérieur » et « réduit le soin à une simple technique de contrôle social ». Une critique qui s’inscrit dans un contexte plus large de méfiance envers les dérives sécuritaires, notamment sous l’influence de mesures similaires mises en place dans des pays comme la Russie ou la Chine, où les dissidents sont régulièrement internés sous couvert de troubles psychiatriques.

Un autre volet du texte, initialement prévu pour encadrer le nombre de placements en rétention, a été supprimé sous la pression des députés de La France Insoumise, qui y voyaient une légitimation des enfermements répétés sans éloignement effectif. Une victoire temporaire, puisque cette disposition devrait être réintroduite au Sénat, où les débats s’annoncent tout aussi tendus.

Une gauche divisée et une droite unie derrière l’ordre

Le vote de mardi illustre une recomposition politique autour de la question sécuritaire. Si la gauche, de LFI au Parti socialiste, a voté contre le texte, la droite et l’extrême droite ont massivement soutenu une mesure présentée comme une réponse aux angoisses des Français. Une union qui interroge sur la stratégie des partis à quelques mois des échéances électorales de 2027.

Pour le gouvernement Lecornu II, ce texte s’inscrit dans une logique de fermeté affichée, alors que les tensions sociales et les violences politiques s’intensifient. Pourtant, les critiques fusent également au sein de la majorité présidentielle, où certains élus s’inquiètent d’une dérive vers un autoritarisme rampant. Une inquiétude partagée par des observateurs internationaux, qui pointent du doigt les similitudes avec des politiques menées dans des régimes moins démocratiques.

Dans ce contexte, l’Union européenne, souvent critiquée pour son manque de fermeté sur les questions migratoires, reste silencieuse. Pourtant, des pays comme l’Allemagne ou les pays nordiques, souvent cités en exemple pour leur gestion « humaniste » des flux migratoires, multiplient les alertes sur le risque d’un durcissement français qui pourrait fragiliser l’espace Schengen.

Les associations montent au créneau

Les CRA, déjà sous le feu des critiques pour leurs conditions de détention, risquent de voir leurs missions s’étendre. Les associations dénoncent une logique de « punition » plutôt que de prévention, rappelant que la rétention administrative ne doit pas devenir une alternative à l’expulsion, souvent impossible pour des raisons juridiques ou pratiques.

« On enferme des gens dans l’espoir de les expulser, mais sans garantie que cela fonctionne », explique un avocat spécialisé. Un paradoxe que le gouvernement assume, au nom de la « tranquillité publique ». Pourtant, les études montrent que les étrangers en situation irrégulière représentent une infime partie de la criminalité en France, et que les mesures coercitives coûtent cher au contribuable sans résoudre les problèmes structurels de l’asile et de l’immigration.

Un texte qui divise, mais qui s’inscrit dans une tendance européenne

La France n’est pas isolée dans son durcissement. Plusieurs pays européens, sous la pression des partis d’extrême droite, ont adopté des mesures similaires ces dernières années. En Hongrie, déjà boudée par Bruxelles pour ses dérives autoritaires, les centres de rétention servent de modèle à certains élus français. Une inspiration qui interroge sur l’avenir de l’État de droit en Europe.

Face à cette montée des logiques sécuritaires, les défenseurs des droits humains appellent à une mobilisation citoyenne. « La liberté ne se négocie pas », rappelle un collectif d’associations, tandis que des manifestations sont prévues dans plusieurs villes pour dénoncer ce qu’elles qualifient de « loi liberticide ».

Le texte doit désormais passer devant le Sénat, où les débats s’annoncent tout aussi houleux. Une chose est sûre : la question de la rétention administrative, déjà au cœur des tensions politiques, n’a pas fini de faire parler d’elle.

À propos de l'auteur

Éclipse

Les affaires étouffées, les scandales enterrés, les lanceurs d'alerte persécutés : je m'intéresse à tout ce que le pouvoir voudrait garder dans l'ombre. J'ai reçu des menaces, des pressions, des tentatives d'intimidation. Ça ne m'arrêtera pas. La transparence démocratique n'est pas négociable. Quand un élu détourne de l'argent public, quand une entreprise pollue en toute impunité, quand un ministre ment au Parlement, les citoyens ont le droit de savoir. Je suis là pour ça. Et je ne lâcherai rien

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Commentaires (4)

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Claude54

il y a 1 heure

Ah bravo ! La France innove en matière de droits humains : rendons hommage à nos élites. "Droitisation sécuritaire" ? Non, simple fascisme soft.

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D

datadriven

il y a 34 minutes

@claude54 Oh mais attendez, tu parles de fascisme et tu cites pas De Gaulle ? Sérieux, un peu de culture politique ça aide. La loi est liberticide, mais comparer à la collaboration c'est un peu gros. Mais bon, on sait tous que t'es plus là pour débattre que pour lire l'histoire.

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F

Flo-4

il y a 2 heures

Prolonger la rétention à 7 mois ? Dans quel pays on vit ? La prison preventative, c'est déjà trop. Mais clairement, la droitisation continue...

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B

Bourdon Velu

il y a 2 heures

nooooon mais sérieux ??? ils vont tous nous mettre en rétention ou quoi ??? c'est de la folie pure !!! on dirait un épisode de black mirror sa me donne la gerbe...

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