Le grand déballage des dépenses publiques selon Sarah Knafo : une analyse sous le prisme des réalités
Dans un essai percutant publié ce début septembre, Sarah Knafo, figure de proue du parti Reconquête!, dresse un réquisitoire sans concession contre la gestion des deniers publics en France. Intitulé Le Casse du siècle, l'ouvrage ambitionne de révéler les rouages d’un système où les contribuables, incarnés par un salarié fictif nommé Nicolas Durand, seraient les victimes d’un pillage organisé. Armée de rapports, de statistiques et de comparaisons audacieuses, l’eurodéputée propose une plongée dans les méandres d’une bureaucratie qu’elle juge pléthorique, inefficace et surtout, ruineuse pour le citoyen.
À travers près de 300 pages, l’auteure transforme chaque dépense publique en une pièce à conviction, chaque cotisation en un vol déguisé. Mais derrière les chiffres, qui sont pour la plupart incontestables, se cache une interprétation souvent biaisée, voire une déformation des réalités économiques et sociales. Retour sur les arguments clés de ce plaidoyer, entre constats justifiés et exagérations militantes.
La fiche de paie de Nicolas Durand : un préjudice chiffré à 1 million d’euros ?
Au cœur du livre, le personnage de Nicolas Durand, salarié moyen avec femme et enfants, sert de cobaye à une démonstration implacable. Selon Sarah Knafo, ce dernier coûterait 3 922 euros par mois à son employeur, mais n’en toucherait que 2 079 euros net. L’écart, soit 1 843 euros, serait autant de richesse « prélevée » sur son travail, et ce, sans contrepartie visible. Multiplié sur une carrière de 43 ans, ce montant atteindrait près de 940 000 euros. En y ajoutant une projection hasardeuse de ce que ces sommes auraient pu générer s’ils avaient été investies en Bourse, l’eurodéputée estime que le « préjudice » dépasse le million d’euros.
Les économistes, eux, tempèrent cette analyse. Antoine Bozio, directeur de l’Institut des politiques publiques (IPP), reconnaît que les cotisations employeur pèsent sur les salaires et que leur suppression pourrait, en théorie, augmenter les rémunérations nettes. Mais il rappelle que ces prélèvements financent des droits essentiels : retraite, chômage, couverture maladie. « A priori, il n’y a aucun préjudice, sauf si on pense qu’une autre organisation permettrait de payer moins cher pour les mêmes services, ce qui est loin d’être garanti », souligne-t-il.
La question des retraites illustre particulièrement cette nuance. Sarah Knafo calcule que Nicolas cotise environ 876 euros par mois pour percevoir, à terme, une pension de 1 500 euros. Pourtant, cette pension, bien qu’elle ne soit pas mentionnée dans le calcul initial du « préjudice », représente bien une contrepartie tangible. Comparer la retraite par répartition à un système par capitalisation nécessite de prendre en compte les spécificités de chaque modèle : coût, rendement, solidarité intergénérationnelle. Or, dans sa démonstration, l’auteure omet délibérément cette dimension, préférant mettre en avant un chiffre choc plutôt qu’une analyse équilibrée.
Sécurité et justice : 15 milliards d’euros gaspillés à « courir après les mêmes délinquants » ?
Le deuxième pilier du réquisitoire concerne les dépenses de sécurité et de justice, pointées du doigt pour leur inefficacité face à la récidive. Sarah Knafo s’appuie sur un chiffre choc : en 2019, 40,3 % des personnes condamnées pour un délit étaient récidivistes ou réitérantes. Elle en déduit que « près de la moitié du travail de la police, de la gendarmerie et des tribunaux » serait consacrée à des individus déjà connus du système judiciaire. Appliqué aux 38,5 milliards d’euros de budgets annuels dédiés à ces secteurs, ce taux donnerait lieu à un gaspillage de 15 milliards d’euros par an.
Pourtant, cette extrapolation repose sur une confusion méthodologique majeure. Comme le rappelle Annie Kensey, démographe et chercheuse associée au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, les 40,3 % ne mesurent pas une part des dépenses, mais une proportion parmi les condamnés. « On ne peut appliquer ce taux sur toute la chaîne pénale », insiste-t-elle. Les parquets traitent également des affaires classées sans suite ou non élucidées, sans compter les missions de prévention ou de médiation. Transformer un indicateur de condamnation en une mesure de gaspillage budgétaire relève donc d’une approximation hasardeuse.
L’auteure pousse le raisonnement plus loin en imaginant un scénario fictif : un délinquant arrêté cinq fois aurait pu être emprisonné six mois dès sa première infraction, évitant ainsi les quatre suivantes. Cette logique présuppose un lien mécanique entre sévérité des peines et prévention de la récidive, une hypothèse contredite par les données. Selon le ministère de la Justice, 34,2 % des anciens détenus récidivent dans l’année suivant leur libération, un taux qui grimpe à 48,2 % chez les moins de 25 ans. Si la prison ne garantit pas la réinsertion, elle ne constitue pas non plus, comme le suggère Sarah Knafo, la cause exclusive de la récidive. Les profils des personnes incarcérées, souvent issus de milieux défavorisés ou victimes de troubles psychiatriques, complexifient toute analyse simpliste.
Bureaucratie : 3,7 millions d’agents « inutiles » ? Le miroir déformant d’une France administrative
Troisième cible de l’ouvrage : la machine administrative française, jugée monstrueuse et pléthorique. Sarah Knafo soustrait des 5,9 millions d’agents publics les effectifs des enseignants, soignants, policiers, militaires, pompiers et magistrats. Résultat : 3,7 millions de fonctionnaires « superflus », selon elle, consacrés à « administrer l’administration ». Parmi ces postes, l’auteure cite pêle-mêle des rectorats, des agences régionales de santé ou des observatoires, qu’elle présente comme des symboles d’un État obèse et inefficace.
Cette vision occulte cependant la réalité des métiers publics. François Ecalle, président de l’association Fipeco et ancien maître de conférences à la Cour des comptes, rappelle que ces 3,7 millions d’agents regroupent des professions variées : techniciens, agents d’entretien, spécialistes du sport ou de la culture, ou encore personnel médical en collectivité. « Ce sont des gens qui font de l’entretien, du sport, de la culture, de l’environnement... », précise-t-il. Même à l’hôpital, où Sarah Knafo souligne que « trois agents sur dix ne voient jamais un patient », cette proportion inclut des métiers indispensables comme les techniciens de maintenance, les informaticiens ou le personnel administratif – ce dernier représentant environ 10 % des effectifs à l’AP-HP.
L’hypothèse d’une suppression massive de 800 000 postes en cinq ans, permettant selon elle d’économiser 40 milliards d’euros par an, relève davantage du vœu politique que d’une proposition réaliste. François Ecalle estime qu’une telle réduction ne pourrait générer que 30 à 40 milliards d’économies annuelles, mais à condition de repenser en profondeur l’organisation des services publics. « Il y a des services où il y a trop de monde, il en a d’autres où il n’y en a pas assez », souligne-t-il. La numérisation pourrait effectivement permettre des gains de productivité, mais elle ne suffirait pas à absorber une telle saignée sans un bouleversement des missions de l’État.
Sarah Knafo pousse la logique jusqu’à comparer l’État français à des multinationales comme Amazon ou Walmart, soulignant que la France emploie 2 millions d’agents publics de plus que ces deux géants pour 67 millions d’habitants, contre 8 milliards de clients pour les entreprises américaines. Une comparaison qui, en plus de mélanger des réalités incomparables (un État n’a pas pour mission de vendre des produits), révèle une méconnaissance des enjeux de service public. Comment comparer les besoins en éducation, en santé ou en sécurité d’une nation entière à la logistique d’une entreprise ?
Entre constats légitimes et militantisme débridé : la ligne de fracture
Au-delà des approximations et des exagérations, le livre de Sarah Knafo met en lumière des dysfonctionnements réels de l’administration française. Les surcoûts dans la commande publique, la lenteur des procédures judiciaires ou encore les lourdeurs bureaucratiques sont des sujets qui méritent débat. Cependant, l’auteure ne se contente pas de pointer ces problèmes : elle les instrumentalise pour servir une vision ultra-libérale de l’État, où la réduction des dépenses publiques primerait sur toute autre considération.
Cette orientation politique transparaît dans chaque chapitre. Que ce soit à travers la comparaison entre la France et des modèles comme ceux des États-Unis ou de la Hongrie – souvent cités en exemple par l’extrême droite –, ou par la diabolisation systématique des fonctionnaires, Sarah Knafo construit un récit où la dépense publique est par nature un mal, et où les solutions se résument à toujours moins d’État. Une approche qui ignore les spécificités du modèle social français, fondé sur la solidarité et la redistribution, et qui occulte les risques d’une telle politique : précarisation des services publics, creusement des inégalités et affaiblissement de la cohésion sociale.
Dans un contexte où le gouvernement Sébastien Lecornu tente de concilier rigueur budgétaire et justice sociale, le livre de Sarah Knafo tombe à point nommé. Il offre une tribune à une droite radicale en quête de nouveaux arguments pour justifier ses réformes. Mais il rappelle aussi les limites d’un discours qui, sous couvert de vérité économique, verse souvent dans le simplisme et la caricature.
Que retenir de ce « casse du siècle » ?
Si l’ouvrage de Sarah Knafo mérite d’être lu pour son audace et sa volonté de débusquer les gaspillages, il doit être apprécié avec un esprit critique. Les chiffres, bien réels, sont souvent sortis de leur contexte. Les solutions proposées, bien que séduisantes pour les tenants d’un État minimal, reposent sur des hypothèses fragiles. Et surtout, le livre élude une question centrale : comment concilier baisse des dépenses et maintien d’un service public de qualité ?
En France, où les débats sur la fiscalité et les prélèvements sociaux sont souvent passionnés, ce type d’ouvrage alimente les clivages plutôt qu’il ne les apaise. Pourtant, une chose est sûre : la question des dépenses publiques ne peut plus être ignorée. Mais elle mérite mieux qu’un procès en règle où le contribuable serait toujours la victime et l’État, le coupable.
Avec Le Casse du siècle, Sarah Knafo signe un plaidoyer engagé, où la rigueur des données se mêle à une interprétation militante. Un livre qui, comme souvent dans le débat public, pose plus de questions qu’il n’en résout. Mais qui, surtout, rappelle que la gestion des deniers publics est un enjeu trop sérieux pour être laissé aux seules mains des idéologues.