L’exécutif dans le flou : un logiciel canadien moins performant pour traquer les appels à manifester
En pleine crise sociale marquée par une mobilisation record contre la politique économique du gouvernement Lecornu II, l’État français se révèle étrangement désarmé face à la puissance virale des réseaux sociaux. Depuis plusieurs semaines, les appels à manifester, les vidéos de violences urbaines et les messages de colère se propagent à une vitesse fulgurante sur TikTok, sans que les autorités ne parviennent à en saisir l’ampleur. Ironie du sort : le gouvernement, qui avait justifié le remplacement d’un outil français par un logiciel canadien en invoquant des économies budgétaires, se retrouve aujourd’hui contraint de dépenser plus pour moins de résultats.
Un changement de logiciel aux conséquences désastreuses
Jusqu’à l’été 2025, le ministère de l’Intérieur s’appuyait sur Visibrain, une solution française développée par des entreprises locales, réputée pour sa capacité à analyser en temps réel les contenus publiés sur les réseaux sociaux. Pourtant, en mai de cette même année, le gouvernement a décidé de rompre ce contrat au profit de Talkwalker, une entreprise canadienne promise comme « révolutionnaire » par ses promoteurs. Or, selon des documents internes obtenus par nos soins, ce choix s’avère aujourd’hui une erreur stratégique.
Les évaluations techniques sont sans appel : tandis que Visibrain obtenait la note de 27/30 lors de l’appel d’offres, Talkwalker, trois fois moins cher, n’a obtenu que 18/30. Pire encore, les fonctionnaires chargés de la veille numérique confirment, sous couvert d’anonymat, que le logiciel canadien ne couvre qu’une infime partie des contenus publiés sur TikTok, plateforme devenue le terrain de jeu privilégié des mouvements sociaux. « On l’utilise, mais vraiment a minima », confie une source au sein d’une cellule de surveillance ministérielle. « Soit on surveille nos propres comptes, soit on crée des faux profils pour tenter de glaner des informations. C’est de la bricole. Et avec une élection présidentielle qui se profile, être incapable de suivre l’actualité des réseaux sociaux, c’est tout simplement irresponsable. »
Une décision politique sous le feu des critiques
Le scandale ne se limite pas à des questions de performance. Il révèle une dérive inquiétante : celle d’un État qui, sous couvert d’économies budgétaires, sacrifie sa souveraineté numérique au profit d’un acteur étranger. Loïc Kervran, sénateur du Cher et membre du groupe Les Indépendants, n’y va pas par quatre chemins : « Choisir un logiciel canadien plutôt qu’un outil français, c’est une hérésie à tous les niveaux. Non seulement on perd en efficacité, mais en plus, on place nos données sensibles entre les mains d’un pays tiers. Sans compter que cette décision a été prise à un moment où la tension sociale explose. »
Le sénateur dénonce également un manque de transparence dans l’attribution de ce marché public. « Comment justifier que l’on ait privilégié une solution moins performante, alors que des alternatives françaises existaient ? » s’interroge-t-il. Interpellé sur ce point, le ministère de l’Intérieur n’a pas encore répondu à nos demandes de précision, préférant attendre que la polémique retombe.
Le retour en grâce… mais à quel prix ?
Face à l’échec cuisant du logiciel canadien, les autorités semblent désormais contraintes de faire machine arrière. Depuis le fiasco du 17 octobre dernier, où des appels à manifester massifs ont circulé sur TikTok sans être détectés par les services de l’État, le gouvernement a discrètement réactivé Visibrain, le logiciel français évincé en 2025. Une volte-face qui illustre l’amateurisme de la gestion de ce dossier.
Pourtant, cette solution de secours a un coût. Alors que le contrat avec Talkwalker, valable jusqu’en 2029, représente une dépense minimale de 3,6 millions d’euros, le recours à Visibrain en complément engendre des surcoûts imprévus. Selon nos calculs, ces dépenses supplémentaires pourraient atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, sans compter les frais de maintenance et d’adaptation.
Interrogé sur ce revirement, Talkwalker assure que ses équipes travaillent « activement » à l’amélioration de leur outil. « Aucune méthode de captation ne garantit aujourd’hui l’exhaustivité de ce qui se publie sur les plateformes », reconnaît l’entreprise dans un communiqué. « Toutes ont des limites, certaines légales, d’autres techniques. » Une réponse qui, pour les observateurs, sonne comme un mea culpa à peine voilé.
Une crise qui interroge la stratégie numérique de l’État
Au-delà des questions techniques, cette affaire soulève un problème plus large : celui de la capacité de l’État à anticiper les mouvements sociaux dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle central. Avec une élection présidentielle dans moins de deux ans, le gouvernement Lecornu II se retrouve dans une position délicate. Comment justifier une gestion aussi désastreuse des outils numériques face à une opposition déjà en embuscade ?
Les spécialistes de la communication politique y voient un symptôme d’un État en crise. « La surveillance des réseaux sociaux n’est pas qu’une question de budget, c’est une question de crédibilité », explique une analyste en stratégie numérique. « Quand un gouvernement ne parvient pas à détecter des mouvements sociaux majeurs, cela signifie qu’il est coupé des réalités du terrain. Et ça, c’est extrêmement dangereux pour une démocratie. »
Face à cette situation, certains élus de gauche appellent à une réforme en profondeur des outils de veille numérique de l’État. « Il est temps de mettre fin à cette gabegie et de réinvestir dans des solutions souveraines », plaide un député écologiste. « La France ne peut pas se permettre de dépendre d’acteurs étrangers pour assurer sa sécurité numérique. »
Le Canada, un partenaire… peu fiable ?
Le choix de Talkwalker, entreprise canadienne, interroge également sur le plan géopolitique. Alors que la France et l’Union européenne multiplient les initiatives pour renforcer leur autonomie numérique, confier un marché aussi sensible à un acteur nord-américain relève du paradoxe. Les craintes ne sont pas seulement techniques : elles sont aussi stratégiques.
« Les données collectées par ces outils pourraient être accessibles à des tiers, y compris à des gouvernements étrangers », s’inquiète une source proche du dossier. « Dans un contexte où les tensions internationales s’aggravent, est-il raisonnable de prendre un tel risque ? » La question reste sans réponse, le gouvernement préférant éluder le sujet.
Un État en retard sur son époque
Cette affaire révèle une réalité troublante : en matière de surveillance des réseaux sociaux, l’État français semble dépassé par les événements. Alors que les mouvements sociaux s’organisent en temps réel sur TikTok et autres plateformes, les services publics peinent à suivre le rythme. Pire, ils semblent incapables de tirer les leçons de leurs erreurs, comme en témoigne le recours tardif à Visibrain.
Pour les citoyens, cette situation pose une question cruciale : dans quelle mesure l’État est-il encore capable d’assurer sa mission de protection des personnes et des biens ? Avec des outils aussi peu performants, la réponse semble de plus en plus incertaine. Et alors que la colère sociale ne cesse de monter, le gouvernement risque de payer très cher ce retard technologique… et politique.
« Être aveugle sur les réseaux sociaux, c’est comme naviguer à vue sans boussole. Et nous, agents publics, nous avons l’impression de ne pas être outillés. »
— Un fonctionnaire anonyme d’une cellule de veille ministérielle
Face à cette impasse, une seule issue semble possible : un retour urgent à une solution souveraine et performante. Mais le temps presse, et les élections approchent. Dans ce contexte, chaque jour de retard coûte cher.