Les carburants vendus à perte, mais les profits ailleurs : le double jeu de TotalEnergies
Alors que les Français peinent à remplir leurs réservoirs, le géant pétrolier français TotalEnergies brandit le bouclier d’un altruisme économique contesté. Le président Emmanuel Macron a encore défendu, jeudi 24 septembre, l’idée que l’entreprise « ne fait pas de marge en France », une déclaration qui a suscité une vague de critiques, notamment de la part des oppositions de gauche. Pourtant, derrière cette rhétorique patriotique se cache une réalité plus complexe : si la vente de carburants tourne effectivement à perte sur le territoire national, d’autres segments de l’activité du groupe prospèrent allégrement, à commencer par le raffinage. Une stratégie qui interroge sur la sincérité des engagements affichés.
Un sacrifice affiché… mais sélectif
Depuis plusieurs mois, TotalEnergies a mis en place un plafonnement des prix de ses carburants dans ses stations-service, fixant un plafond à 1,99 euro le litre pour le SP95-E10 et 2,25 euros pour le gazole. Une mesure présentée comme un geste de solidarité envers les automobilistes, alors que la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques agitaient les marchés. Mais cette politique de prix bas a un coût : selon les propres estimations du PDG Patrick Pouyanné, elle aurait déjà coûté entre 250 et 300 millions d’euros au groupe depuis le début de la crise ukrainienne. Un sacrifice d’autant plus remarquable que ces pertes sont assumées au nom de l’intérêt général, alors même que TotalEnergies réalise des bénéfices records à l’échelle mondiale : 11,2 milliards de dollars de profit net au premier semestre 2026, en hausse de 73 % sur un an.
Pourtant, cette stratégie de plaidoyer social ne résiste pas à l’analyse. Car si la distribution de carburants en France est effectivement déficitaire, l’entreprise compense largement ces pertes grâce à d’autres activités. En effet, TotalEnergies ne se contente pas de vendre de l’essence ou du diesel : le groupe maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’extraction du pétrole brut à la transformation en produits raffinés, en passant par le trading. Une intégration verticale qui lui permet de compenser les pertes sur un segment par les gains sur un autre.
Le raffinage, un eldorado juteux en période de crise
Parmi les activités les plus rentables de TotalEnergies figure le raffinage, une étape cruciale où le pétrole brut est transformé en carburants et autres produits pétroliers. Dans ce domaine, la marge est traditionnellement faible, de l’ordre de quelques dollars par baril, à peine suffisante pour couvrir les coûts opérationnels. Mais en période de crise géopolitique, comme celle que traverse actuellement le Moyen-Orient, les marges explosent. Selon Jean-Pierre Favennec, consultant en énergies et spécialiste du pétrole, « l’écart de prix entre le baril de pétrole brut et les produits raffinés peut atteindre 30 à 40 dollars en cas de conflit. TotalEnergies en profite donc largement en France, où elle possède trois raffineries majeures : à Donges (Loire-Atlantique), Feyzin (Rhône) et Gonfreville-l’Orcher (Seine-Maritime).
Les chiffres sont sans appel. Au premier trimestre 2026, l’activité de raffinage a généré 500 millions d’euros de profits pour le groupe, dont l’essentiel a été réalisé en mars. Depuis, les marges n’ont fait que croître : la marge brute du raffinage sur Brent – un indicateur clé de la rentabilité – est passée de 160 euros par tonne en mars à 256 euros en septembre, selon les données de la direction générale de l’énergie et du climat. Une manne financière qui permet à TotalEnergies de roder ses marges sur la distribution tout en affichant des résultats financiers globalement très positifs.
« Au fil des années, nous avons développé l’intégration entre raffinage, trading et distribution. Ces activités d’aval nous permettent à la fois de faire face à la volatilité des marchés et de garantir la sécurité d’approvisionnement de nos clients. »
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, auditionné à l’Assemblée nationale en juin 2026.
Une stratégie qui interroge : entre communication politique et réalité économique
Cette situation pose une question centrale : dans quelle mesure TotalEnergies agit-elle par altruisme, et dans quelle mesure cette politique de prix plafonnés relève-t-elle d’une stratégie commerciale ? En effet, en attirant les clients dans ses stations-service grâce à des prix bas, le groupe peut fidéliser sa clientèle et doper ses ventes dans d’autres domaines, comme la distribution de produits pétroliers à usage industriel ou la vente de lubrifiants. Une logique qui rappelle celle des grandes enseignes de la grande distribution, qui sacrifient parfois leurs marges sur certains produits pour attirer les consommateurs vers des achats plus rentables.
Pourtant, cette stratégie soulève des interrogations éthiques. Alors que les Français subissent une inflation persistante et que les prix de l’énergie restent un sujet de tension sociale, TotalEnergies se présente comme un acteur responsable. Mais derrière cette façade se cache une réalité bien moins glorieuse : le groupe réalise des profits colossaux grâce à ses activités de raffinage, tout en affichant une fausse générosité sur la distribution. Une démarche qui interroge sur la sincérité de ses engagements.
D’autant que cette pratique n’est pas isolée. Dans un contexte où les énergéticiens européens sont sous pression pour justifier leurs marges, TotalEnergies n’est pas le seul à jouer sur les mots. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, les gouvernements ont également mis en place des mesures de plafonnement des prix, tandis que les groupes pétroliers continuaient à réaliser des profits records. Une incohérence qui témoigne d’un système où les grandes entreprises jouent sur plusieurs tableaux pour maximiser leurs gains, tout en se présentant comme des acteurs solidaires.
Un débat qui dépasse la simple question des prix à la pompe
Au-delà de la polémique sur les carburants, cette affaire révèle un problème plus large : celui de la transparence des marges dans le secteur de l’énergie. En France, comme dans de nombreux pays européens, les citoyens sont de plus en plus sceptiques face aux annonces des grands groupes, perçues comme des tentatives de manipulation médiatique. Alors que les prix de l’énergie restent un enjeu politique majeur, les gouvernements tentent tant bien que mal de réguler un marché où les marges sont souvent opaques.
Pour les oppositions de gauche, cette situation est une nouvelle preuve de l’échec des politiques libérales en matière d’énergie. « TotalEnergies ne fait pas de marge en France ? C’est une contre-vérité flagrante », a réagi Clémence Guetté, députée LFI, sur les réseaux sociaux. « Les Français galèrent à faire le plein, et pendant ce temps, Total multiplie ses profits par sept en six mois. Macron nous prend pour des imbéciles. » Une critique qui résonne d’autant plus fort que le gouvernement français, sous la direction de Sébastien Lecornu, semble impuissant à réguler un secteur où les géants du pétrole dictent leur loi.
Face à cette situation, certains appellent à une réforme structurelle du marché de l’énergie, avec une meilleure régulation des marges et une fiscalité plus équitable. Une proposition qui divise, mais qui pourrait, à terme, permettre de rééquilibrer les rapports de force entre les citoyens, les États et les multinationales.
Conclusion : un système à bout de souffle ?
TotalEnergies, comme ses concurrents, joue sur les deux tableaux : elle affiche une solidarité de façade avec les automobilistes, tout en engrangeant des profits colossaux grâce à ses activités de raffinage. Une stratégie qui, si elle peut temporairement apaiser les tensions sociales, ne résout en rien les problèmes structurels d’un marché de l’énergie dérégulé et opaques.
Alors que la France se dirige vers une élection présidentielle cruciale, la question de l’énergie reste un enjeu majeur. Entre les promesses de transition écologique et les réalités d’un système économique où les multinationales dictent leur loi, le débat est loin d’être clos. Une chose est sûre : les Français, eux, continueront à payer le prix de ces contradictions.
Les raffineries françaises, un trésor caché ?
Si TotalEnergies réalise des marges record grâce à son activité de raffinage, c’est aussi parce que la France possède un réseau de raffineries parmi les plus performants d’Europe. Trois sites, en particulier, jouent un rôle clé dans la stratégie du groupe :
Donges (Loire-Atlantique) : l’une des plus grandes raffineries de France, capable de traiter jusqu’à 11,5 millions de tonnes de pétrole brut par an. Un site stratégique, situé à proximité des terminaux pétroliers de Montoir-de-Bretagne, qui permet à TotalEnergies de bénéficier d’un approvisionnement optimal.
Feyzin (Rhône) : une raffinerie historique, fondée dans les années 1960, qui joue un rôle clé dans l’approvisionnement du sud-est de la France. Un site qui, malgré son âge, reste l’un des plus rentables du groupe grâce à sa modernisation constante.
Gonfreville-l’Orcher (Seine-Maritime) : située près du Havre, cette raffinerie est un maillon essentiel de l’approvisionnement en carburants de la région parisienne. Un site qui, comme ses homologues, profite pleinement de la hausse des marges en période de crise.
Ces trois raffineries, ainsi que d’autres sites en Europe, permettent à TotalEnergies de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, du pétrole brut aux produits finis. Une intégration qui lui donne un avantage concurrentiel majeur, mais qui pose aussi la question de la concentration du pouvoir économique entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs.
L’Europe face à la dépendance énergétique
Cette affaire TotalEnergies illustre aussi les défis auxquels l’Europe est confrontée en matière d’énergie. Depuis des années, l’Union européenne tente de réduire sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz, notamment en provenance de Russie. Une stratégie qui a conduit à une diversification des sources d’approvisionnement, mais qui a aussi renforcé le pouvoir des grands groupes pétroliers, comme TotalEnergies, qui contrôlent une part importante de la filière.
Dans ce contexte, les gouvernements européens sont pris entre deux feux : d’un côté, la nécessité de réguler les prix pour protéger les consommateurs, de l’autre, la volonté de soutenir leurs champions nationaux dans un marché mondial ultra-concurrentiel. Une équation complexe, où les marges de manœuvre des États sont limitées par les règles du marché unique et les pressions des lobbies industriels.
Alors que la crise énergétique s’installe dans la durée, la question de la régulation des marges des énergéticiens reste plus que jamais d’actualité. Et si TotalEnergies en est l’exemple le plus médiatisé, elle n’est pas la seule à jouer sur les mots pour justifier ses profits. Une réalité qui interroge sur l’avenir d’un modèle énergétique où les citoyens paient le prix fort, tandis que les multinationales engrangent des marges records.