Transparence salariale : le gouvernement accélère sous la pression européenne

Par Anadiplose 05/06/2026 à 10:07
Transparence salariale : le gouvernement accélère sous la pression européenne

Le gouvernement accélère enfin sur la transparence salariale, mais les mesures restent timorées face à la pression européenne. Entre promesses non tenues et compromis avec le patronat, la colère sociale monte chez Decathlon et ailleurs.

Un texte enfin sorti des tiroirs après des mois d’atermoiements

Alors que les travailleurs français attendaient avec impatience une avancée concrète sur l’équité salariale, le gouvernement français a finalement sorti de l’ombre un projet de loi longtemps promis. Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, des Solidarités et de la Lutte contre les discriminations, a annoncé ce vendredi 5 juin 2026 que le texte sera transmis au Conseil d’État d’ici dimanche, soit avec quelques jours de retard sur le calendrier initial imposé par Bruxelles. Une précipitation qui trahit moins un élan soudain qu’une réponse tardive à la pression exercée par les instances européennes.

Cette directive, que la France aurait dû transposer dès l’automne 2025, trouve enfin un début de concrétisation sous le gouvernement Lecornu II. Un retard qui n’est pas anodin : il illustre les tergiversations des autorités françaises, tiraillées entre les exigences des partenaires sociaux et les réticences du patronat, hostile par principe à toute mesure susceptible de remettre en cause ses marges de manœuvre.

Une transparence limitée, mais une avancée symbolique

Le projet de loi, tel qu’esquissé par l’exécutif, ne révolutionne pas l’existant : il se contente d’offrir aux salariés un droit d’information a posteriori sur leur positionnement salarial par rapport à la moyenne de leur catégorie professionnelle. Une avancée modeste, mais qui pourrait faire jurisprudence.

« Chaque salarié pourra situer sa rémunération par rapport à la moyenne de sa catégorie d’emploi, de qualification homogène. »

Cette formulation, soigneusement calibrée, évite toute remise en cause directe des écarts salariaux entre hommes et femmes, un sujet brûlant qui cristallise les inégalités structurelles du marché du travail français. Une omission qui en dit long sur les limites de l’ambition gouvernementale.

Pour autant, le ministre a cru bon de souligner, lors de son passage dans l’émission Les 4V, que « 20 % d’écart de salaire entre hommes et femmes, c’est inacceptable ». Un constat partagé, mais qui peine à se traduire dans les faits. Selon lui, cette loi ne s’attaquera qu’à « 5 % de cet écart », ceux liés à « l’inégalité à poste égal ». Les 15 % restants s’expliqueraient par des « choix personnels » – comme le temps partiel majoritairement féminin – ou par la concentration des femmes dans des secteurs moins rémunérateurs. Une analyse qui dilue la responsabilité des entreprises et des politiques publiques.

Le patronat contre-attaque, les syndicats divisées

La réaction des milieux patronaux n’a pas tardé. Une fronde qui s’inscrit dans une logique bien connue : toute mesure visant à éclairer les rapports de force salariaux est systématiquement perçue comme une ingérence insupportable. « Des normes supplémentaires, des tracas administratifs », a-t-on pu entendre dans les couloirs du Medef, où l’on préfère les discours sur la « liberté des entreprises » à ceux sur la justice sociale.

Côté syndicats, les réactions sont plus nuancées. Si la CGT et Solidaires saluent une « avancée nécessaire », d’autres organisations, comme la CFDT, expriment des réserves sur son efficacité réelle. « Sans sanctions en cas de non-respect, cela restera lettre morte », a tempéré une responsable syndicale sous couvert d’anonymat. Un scepticisme qui reflète les divisions traditionnelles du mouvement social français.

Le gouvernement, lui, se félicite d’avoir trouvé un « équilibre » entre ces positions antagonistes. Un équilibre qui, en l’état, penche clairement en faveur des employeurs. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler les compromis boiteux qui ont jalonné le quinquennat Macron : assez pour ne pas être accusé d’inertie, mais trop peu pour bousculer les rapports de force.

Un calendrier serré, des promesses électorales à tenir

Avec un vote prévu « à la fin de l’année 2026 », l’exécutif mise sur l’urgence pour faire passer son texte. Une précipitation qui s’explique en partie par les échéances électorales à venir. Dans un contexte où le pouvoir d’achat reste la première préoccupation des Français, la transparence salariale pourrait constituer un argument électoral, même si son impact réel reste incertain.

Pourtant, les associations féministes et les collectifs de défense des droits des travailleurs ne s’y trompent pas. « Ce n’est qu’une première étape », rappelle une militante de l’association *Les Glorieuses*. « Sans obligation de résultats pour les entreprises, sans sanctions en cas de discrimination avérée, nous n’aurons fait que du vent. »

Le gouvernement, lui, préfère mettre en avant les « concertations » menées avec les partenaires sociaux. Un argumentaire qui sonne creux lorsque l’on sait que ces discussions ont surtout servi à édulcorer le projet initial.

Au-delà des salaires : un plan santé au travail sous le feu des critiques

Alors que la loi sur la transparence salariale commence à peine à être rédigée, Jean-Pierre Farandou a profité de l’occasion pour détailler un autre volet de sa politique : un plan quinquennal pour la santé au travail, présenté comme une « priorité absolue ». Un plan qui, là encore, oscille entre ambition affichée et timidité des mesures proposées.

Avec 824 accidents du travail mortels en 2024 et un taux d’accidents mortels deux fois supérieur à la moyenne européenne, la France affiche un bilan honteux. Pourtant, le ministre se console en expliquant que « certains pays, comme l’Italie, comptabilisent différemment ». Une pirouette comptable qui ne masque pas l’échec des politiques de prévention actuelles.

Le nouveau plan, baptisé « Santé 2030 », mise sur quatre axes prioritaires : la protection des jeunes travailleurs, la santé des femmes, la lutte contre les risques psychosociaux et l’adaptation aux vagues de chaleur. Des priorités louables, mais dont la mise en œuvre reste floue.

« Nous allons renforcer les sanctions contre les entreprises qui ne respectent pas leurs obligations », promet le ministre. Pourtant, lors de l’examen de la loi sur la fraude sociale l’an dernier, ces mêmes sanctions avaient été jugées « insuffisantes » par nombre d’experts. Une fois de plus, le gouvernement mise sur des mesures incitatives plutôt que contraignantes.

Interrogé sur la possibilité d’imposer des décrets immédiats, notamment pour les épisodes de canicule, Farandou a botté en touche : « Le dialogue social doit primer ». Une réponse qui renvoie aux calendes grecques toute avancée concrète.

Les syndicats montent au créneau

Face à ces annonces, les organisations syndicales ne décolèrent pas. À l’approche du congrès de la CGT à Tours, où le pouvoir d’achat et les conditions de travail sont au cœur des débats, la colère gronde. À l’image des manifestations prévues chez Decathlon, où les salariés dénoncent les 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires – et les 900 millions de bénéfices – de l’enseigne, tout en réclamant une part plus équitable de la richesse produite.

« Le gouvernement se contente de miettes », tonne un représentant de la CGT. « Pendant ce temps, les actionnaires et les dirigeants se gavent, tandis que les travailleurs trinquent. » Une critique qui vise autant l’exécutif que le patronat, deux faces d’un même système accusé de sacrifier les salariés sur l’autel du profit.

Et si les congés payés devenaient une monnaie d’échange ?

Last but not least, la proposition d’un député de droite de transformer la cinquième semaine de congés payés – voire plus – en salaire a refait surface. Une idée qui, si elle était adoptée, marquerait une nouvelle étape dans la marchandisation du temps de repos des travailleurs. Une mesure qui, sous couvert de « pouvoir d’achat », cache une logique de précarisation.

Le ministre du Travail a d’ores et déjà prévenu : « Il faut faire preuve de méthode ». Traduction : pas question de toucher au Code du travail sans consulter les partenaires sociaux. Une prudence qui, là encore, laisse le champ libre aux employeurs pour contourner toute réforme ambitieuse.

Quant à savoir si la monétisation des congés est une bonne ou une mauvaise idée, Farandou préfère botter en touche : « Le diable est dans les détails ». Une réponse qui en dit long sur l’hypocrisie d’un gouvernement qui refuse de trancher, préférant laisser la porte ouverte à toutes les dérives.

Une chose est sûre : sous couvert de « dialogue social », l’exécutif continue de naviguer à vue, entre concessions aux puissants et promesses non tenues aux travailleurs.

Un bilan en demi-teinte, dans un contexte social explosif

Alors que les inégalités salariales persistent, que les accidents du travail restent trop nombreux et que le pouvoir d’achat ne cesse de fondre, le gouvernement français semble incapable de proposer une réponse cohérente. Une inertie qui contraste avec les annonces tonitruantes et les discours lénifiants.

Entre les directives européennes à peine transposées, les mesures sociales édulcorées et les promesses électorales oubliées, l’exécutif de Sébastien Lecornu donne l’impression de gérer l’urgence plutôt que de construire l’avenir. Un choix politique qui, s’il se poursuit, risque de nourrir un mécontentement social toujours plus vif.

Dans un pays où les grèves et les manifestations rythment le quotidien, où les travailleurs des secteurs clés – des raffineries aux transports – menacent de paralyser l’économie, le gouvernement joue avec le feu. Une stratégie du « en même temps » qui, tôt ou tard, pourrait bien lui exploser à la figure.

À propos de l'auteur

Anadiplose

J'en ai assez du journalisme tiède qui ménage la chèvre et le chou. Pendant des années, j'ai regardé mes confrères s'autocensurer par peur de déplaire aux annonceurs ou aux politiques. J'ai décidé d'écrire ce que je pense vraiment, sans filtre. La concentration des médias aux mains de quelques milliardaires me révolte. La précarisation de ma profession me met en colère. Mais c'est précisément cette colère qui me pousse à continuer. Chaque article est un acte de résistance contre la pensée unique

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Commentaires (3)

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Isabelle du 61

il y a 37 minutes

Encore... bon, on va encore nous expliquer que c'est historique. Pfff. La transparence, c'est comme la réforme des retraites : on en reparlera dans 5 ans max.

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H

HGW_304

il y a 1 heure

nooooon mais sérieux ??? ils sortent cette mesure MAINTENANT alors que decathlon c'est déja le bordel depuis des mois ???

3
A

Anne-Sophie Rodez

il y a 1 heure

@hgw-304 Exactement. Et encore, ils vont encore trouver un moyen de la vider de sa substance...

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