Une directive européenne bafouée par l’inertie gouvernementale
Alors que l’Union européenne avait fixé un ultimatum au 7 juin 2026 pour transposer sa directive sur la transparence salariale, adoptée en mai 2023 afin de lutter contre les inégalités de rémunération entre les femmes et les hommes, la France, dirigée par Emmanuel Macron et son Premier ministre Sébastien Lecornu, s’enfonce dans une attentisme coupable. Sept mois après la date butoir, aucun texte n’a été déposé, et les promesses des autorités se heurtent à un calendrier parlementaire saturé et à des arbitrages ministériels toujours repoussés. Une situation d’autant plus scandaleuse que les écarts salariaux persistent, malgré les engagements répétés du pouvoir.
Un calendrier politique en déroute
Vendredi dernier, le ministre du Travail a tenté de sauver les apparences en évoquant une « intention » de présenter un projet de loi en conseil des ministres « pendant le mois de juin », avec l’espoir d’un vote en 2027. Mais les observateurs politiques soulignent l’irréalisme de ce scénario : l’agenda législatif est engorgé par des réformes controversées, et les tensions au sein de la majorité présidentielle compliquent toute avancée. « Il n’est pas seul à décider », a tempéré Jean-Pierre Farandou, comme pour se désolidariser d’une responsabilité collective. Pourtant, le retard accumulé ne peut plus être imputé à la seule complexité technique : il révèle une volonté politique défaillante.
Les partenaires sociaux, consultés depuis mars 2026 sur un projet portant sur le secteur privé, attendent toujours une réponse concrète. Quant à la fonction publique, où les écarts de rémunération sont tout aussi criants, le texte vient à peine d’être finalisé. Une lenteur qui contraste avec l’urgence sociale : selon les dernières données de l’Insee, l’écart salarial global entre hommes et femmes atteignait encore 21,8 % en 2024, dont 3,8 % à poste équivalent. Des chiffres qui placent la France loin derrière ses voisins européens, où les législations progressistes ont déjà porté leurs fruits.
L’Europe frappe du poing sur la table
Bruxelles, excédée par les tergiversations des États membres, a déjà lancé des procédures d’infraction contre plusieurs pays, dont la Hongrie – symbole des dérives autoritaires en Europe – et la Pologne. La France, bien que moins médiatisée dans ce dossier, n’est pas épargnée. Les institutions européennes menacent de sanctions financières si Paris ne se conforme pas rapidement à la directive, qui impose aux entreprises de plus de 50 salariés de publier des rapports détaillés sur les écarts de rémunération. Une exigence minimale, alors que des pays comme la Norvège ou l’Islande, pourtant moins riches, ont adopté des mesures bien plus ambitieuses.
Pourtant, même au sein de l’UE, certains États jouent la montre. La Turquie, candidate officielle à l’adhésion mais régulièrement pointée du doigt pour ses reculs démocratiques, a purement et simplement ignoré l’échéance. Une attitude qui en dit long sur la priorité accordée à l’égalité réelle par certains gouvernements, bien loin des discours progressistes.
En France, où les discriminations salariales touchent particulièrement les femmes issues de milieux modestes ou des outre-mer, l’inaction gouvernementale prend une dimension symbolique. Comment justifier que le pays des Lumières, berceau des droits humains, soit aujourd’hui distancé par des nations comme le Canada ou le Japon, où les mécanismes de transparence sont plus stricts ?
L’extrême droite et la droite au pouvoir : un front commun contre l’égalité
Derrière l’échec de la transposition se cache une réalité politique plus large : l’absence de volonté des forces conservatrices à s’attaquer frontalement aux inégalités structurelles. La droite traditionnelle, qui a longtemps minimisé l’ampleur du problème sous couvert de « flexibilité économique », et l’extrême droite, obsédée par les débats identitaires plutôt que par les droits sociaux, forment un bloc opposé à toute avancée significative. Leurs propositions, quand elles existent, se limitent à des mesures cosmétiques, loin des exigences de la directive européenne.
Les syndicats, eux, multiplient les alertes. La CGT a récemment dénoncé « un cynisme sans précédent » de la part du gouvernement, tandis que Solidaires pointait du doigt « l’hypocrisie d’un exécutif qui se dit progressiste tout en sabotant des lois qui pourraient réelment changer les choses ». Même la CFDT, pourtant modérée, a tiré la sonnette d’alarme : « Sans transparence, pas de justice salariale. Et sans justice salariale, pas d’égalité professionnelle. »
Les outre-mer et les femmes précaires, premières victimes
Si les écarts salariaux sont un fléau national, ils frappent avec une acuité particulière dans les territoires d’outre-mer, où les inégalités se cumulent avec des discriminations territoriales. En Guadeloupe, en Martinique ou à La Réunion, les femmes gagnent en moyenne 25 % de moins que les hommes, contre 18 % en métropole. Une situation que le gouvernement a toujours traitée avec un mépris de principe, préférant les discours lénifiants aux actes concrets.
Les femmes des quartiers populaires et des zones rurales, souvent employées dans des secteurs précaires (nettoyage, commerce, aide à domicile), subissent également des écarts bien supérieurs à la moyenne nationale. Leur combat pour l’égalité salariale est d’autant plus difficile qu’elles n’ont pas les ressources pour saisir la justice ou négocier avec leurs employeurs.
Face à cette inertie, des collectifs féministes, comme les Glorieuses ou le Collectif 50/50, organisent depuis des mois des actions coup de poing. Leur mot d’ordre est clair : « On ne négocie pas l’égalité, on l’exige. »
Que dit la directive européenne ?
Adoptée en mai 2023 après des années de lobbying des associations féministes et sous la pression des institutions européennes, la directive impose plusieurs obligations aux États membres :
- La publication annuelle des écarts de rémunération moyens et médians entre hommes et femmes, ventilés par poste et par niveau hiérarchique ;
- L’obligation pour les entreprises de plus de 50 salariés d’élaborer des plans d’action correctifs en cas d’écarts injustifiés ;
- L’interdiction des clauses de confidentialité qui empêchent les salariés de discuter de leurs salaires ;
- La mise en place de mécanismes de recours efficaces pour les victimes de discriminations.
Des mesures qui, si elles étaient appliquées, pourraient réduire significativement les inégalités. Mais leur transposition en droit français se heurte à deux obstacles majeurs : d’une part, l’opposition d’une partie de la majorité présidentielle, réticente à toute contrainte supplémentaire pour les entreprises ; d’autre part, la priorité donnée à d’autres dossiers, comme la réforme des retraites ou la loi immigration, jugés plus « rentables » politiquement.
Comparaisons européennes : la France à la traîne
Alors que des pays comme l’Islande, où les femmes gagnent en moyenne 14 % de moins que les hommes (contre 21,8 % en France), ont adopté des lois radicales – comme l’obligation pour les entreprises de prouver qu’elles ne discriminent pas –, la France reste engluée dans des demi-mesures. En Espagne, une loi similaire à la directive européenne a été adoptée dès 2022, avec des résultats encourageants : les écarts ont commencé à se réduire dès la première année. En Allemagne, où le sujet est traité avec sérieux depuis des années, les entreprises sont désormais tenues de publier des rapports détaillés, sous peine de sanctions.
Seule la Hongrie, dirigée par Viktor Orbán, peut se vanter d’un retard comparable à celui de la France. Mais là où Budapest assume ouvertement son mépris pour les droits des femmes, Paris avance masqué, drapé dans des discours sur « l’équilibre social » et « la compétitivité des entreprises ». Une tartufferie qui n’a échappé à personne.
Un enjeu qui dépasse le simple cadre légal
Au-delà des chiffres et des directives européennes, c’est toute la question de la crédibilité de la France qui est en jeu. Comment un pays qui se veut champion des droits humains peut-il accepter que ses entreprises continuent à payer les femmes moins que les hommes pour un travail équivalent ? Comment un gouvernement qui se dit « humaniste » peut-il fermer les yeux sur des discriminations qui coûtent des milliards à l’économie chaque année ?
Les études sont unanimes : réduire les écarts salariaux entre femmes et hommes permettrait d’augmenter le PIB français de plusieurs points. Mais ces arguments économiques peinent à convaincre une majorité politique obsédée par les baisses de charges et les cadeaux fiscaux aux entreprises. Pendant ce temps, les femmes, elles, paient le prix fort : précarité, pauvreté à la retraite, dépendance économique.
La transposition de la directive européenne n’est donc pas qu’une question de droit. C’est un test pour la démocratie française, un miroir tendu vers ses contradictions. Et jusqu’à présent, le reflet n’est pas flatteur.