Face à l’émotion nationale, les réponses politiques s’affrontent sur le dos des enfants
Alors que la France pleure Lyhanna, neuf ans, victime d’un crime odieux, les responsables politiques s’écharpent sur les solutions à apporter. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a vivement critiqué dimanche les propositions sécuritaires avancées par des cadres du gouvernement et de l’opposition de droite, jugées « ineptes » et « contre-productives ». Une prise de position qui révèle les profondes divisions sur la meilleure manière de protéger les mineurs, alors que l’exécutif tente de concilier urgence symbolique et réalités judiciaires.
Une approche globale rejetée au profit de mesures spectaculaires
Dans un entretien accordé à plusieurs médias, Yaël Braun-Pivet a balayé d’un revers de main les solutions répressives brandies par ses adversaires politiques. « Vous voyez bien que la perpétuité réelle, l’imprescriptibilité ou le retour de la peine de mort, ce n’est pas ça qui va protéger nos enfants aujourd’hui », a-t-elle lancé avec une fermeté qui tranche avec le climat de surenchère sécuritaire ambiant. Une sortie qui s’adressait directement aux tenants d’un durcissement pénal, qu’ils siègent au gouvernement ou dans les rangs de la droite parlementaire.
Son argumentaire s’articule autour d’une idée force : « Quand on veut (...) durcir la politique pénale à nouveau, on n’a pas compris quelle était la situation ». Une déclaration qui sonne comme un reproche adressé à ceux qui, à l’instar du Premier ministre, multiplient les annonces chocs pour répondre à l’indignation populaire. Sébastien Lecornu, en effet, a proposé cette semaine d’alourdir les peines pour les violeurs en série de mineurs, allant jusqu’à évoquer la perpétuité – une mesure qui pourrait être intégrée au projet de loi sur la protection de l’enfance, dont l’examen est prévu en juillet.
La justice et l’éducation : deux piliers abandonnés au profit du tout-répressif
Yaël Braun-Pivet n’a pas caché son scepticisme face à ces initiatives, qu’elle qualifie de « mauvaises réponses ». Elle défend, à l’inverse, une « approche globale » combinant renforcement des moyens judiciaires, prévention sanitaire et éducative, ainsi qu’une lutte sans relâche contre les stéréotypes de genre. « Quel est le coût pour la société de ces vies fracassées ? Ce n’est pas une question d’argent, c’est le devoir moral de la République », a-t-elle martelé, insistant sur l’urgence à transformer l’émotion collective en action concrète.
La présidente de l’Assemblée nationale plaide pour une « loi intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles, une ambition qui contraste avec les mesures à court terme envisagées par l’exécutif. Un choix qui reflète une vision de long terme, alors que les violences faites aux enfants et aux adolescents restent un fléau endémique, souvent minimisé par les pouvoirs publics.
Des propositions de droite et du gouvernement jugées « dangereuses » ou « illusoires »
Parmi les mesures critiquées, certaines émanent directement des rangs de la majorité présidentielle ou de l’opposition. La ministre déléguée chargée de l’Égalité femmes-hommes, Aurore Bergé, a pour sa part proposé d’inscrire dans la loi l’imprescriptibilité des violences sexuelles commises sur mineurs. Une piste immédiatement rejetée par Yaël Braun-Pivet, qui s’est dite « très réservée, voire opposée » à cette idée. « Les preuves ont disparu, comment juger des faits commis quarante ou cinquante ans plus tôt ? », a-t-elle souligné, pointant du doigt l’irréalisme d’une telle mesure.
Autre cible de sa critique : la suppression du juge d’application des peines, défendue par Gabriel Attal et Édouard Philippe. Une proposition qualifiée de « mauvaise réponse », tout comme la castration chimique suggérée par Bruno Retailleau, président des Républicains. « L’urgence est ailleurs : mieux prendre en charge les détenus, renforcer les dispositifs de prévention », a-t-elle insisté, rappelant que les solutions répressives ne régleront pas les causes structurelles des violences.
Quant à l’idée, portée par Édouard Philippe, de rétablir la possibilité pour le garde des Sceaux de donner des « instructions individuelles » dans les affaires judiciaires – une mesure supprimée en 2013 –, la réponse de Yaël Braun-Pivet a été cinglante : « Excusez-moi, mais on marche sur la tête ». Une allusion claire aux risques d’ingérence politique dans l’indépendance de la justice, principe sacré pour cette ancienne avocate pénaliste. « Les magistrats doivent être indépendants. C’est une garantie de l’État de droit », a-t-elle rappelé, réaffirmant son attachement à une réforme constitutionnelle pour garantir cette indépendance.
L’extrême droite et la gauche radicale instrumentalisent le drame pour des calculs politiques
Le Rassemblement National et La France Insoumise ont rapidement appelé à la démission du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, après ce drame. Une réaction que Yaël Braun-Pivet a qualifiée de « fuite en avant ». « Si on pense qu’en changeant de ministre de la justice on aura réglé le problème, on se fout le doigt dans l’œil », a-t-elle lancé, dénonçant une logique de communication politique au détriment de solutions durables. Une mise en garde qui interroge sur la capacité des partis à transcender leurs divisions pour répondre à une crise sociétale majeure.
Alors que les débats s’enflamment, une question persiste : comment concilier l’émotion légitime des citoyens avec des mesures à la fois efficaces et respectueuses des principes républicains ? Pour Yaël Braun-Pivet, la réponse ne réside ni dans la surenchère sécuritaire ni dans les querelles politiciennes, mais dans une refonte ambitieuse des politiques publiques, où la justice, l’éducation et la santé mentale occuperaient enfin la place qui leur revient.
Un électrochoc nécessaire pour briser l’omerta
Le drame de Lyhanna a révélé, plus que jamais, l’ampleur des violences faites aux mineurs en France. Selon les dernières statistiques disponibles, un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups d’un parent ou d’un proche, tandis que les violences sexuelles touchent près de 160 000 mineurs chaque année – des chiffres glaçants qui soulignent l’urgence d’agir. Pourtant, malgré les rapports alarmants et les promesses répétées, les moyens alloués à la protection de l’enfance restent insuffisants, et les dispositifs de signalement souvent inefficaces.
« Ce drame doit être un électrochoc », a insisté Yaël Braun-Pivet. Une phrase qui résume l’enjeu : transformer l’indignation en mobilisation collective, pour que les enfants ne soient plus les otages d’un système à bout de souffle. Entre les appels à la fermeté et les promesses de changement, une certitude s’impose : la France ne peut plus se contenter de demi-mesures. La question n’est plus de savoir si les politiques sont prêts à agir, mais comment ils oseront enfin le faire.
Le projet de loi sur la protection de l’enfance dans la tourmente
Prévu pour être discuté à l’Assemblée en juillet, le projet de loi sur la protection de l’enfance cristallise les tensions. Alors que le gouvernement mise sur des mesures symboliques pour apaiser l’opinion, les associations et les spécialistes du secteur alertent sur les lacunes du texte. Parmi les points de friction, la question de la prise en charge des mineurs confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) occupe une place centrale. Yaël Braun-Pivet a prévenu : « Prenons garde à ne pas (...) sacrifier une fois de plus les enfants confiés à l’ASE, qui ont tant besoin qu’on s’occupe d’eux, au profit de dispositifs de politique pénale qui n’ont rien à faire dans ce texte-là ».
Un avertissement qui rappelle que les dérives sécuritaires ne doivent pas servir de substitut à une politique publique ambitieuse. En toile de fond, se pose la question de la crédibilité de l’État face à ses propres défaillances : comment protéger les enfants quand les services sociaux sont saturés, quand les signalements sont ignorés, et quand les moyens manquent cruellement ?
Dans ce contexte, les propositions de la droite – souvent marquées par un libéralisme punitif – apparaissent comme des pis-aller, incapables de répondre aux défis structurels. Quant aux initiatives du gouvernement, elles peinent à convaincre, oscillant entre mesures médiatiques et réformes structurelles reportées sine die.
Une crise de société qui dépasse les clivages traditionnels
Au-delà des querelles politiques, le drame de Lyhanna a révélé une vérité crue : la France est en proie à une crise profonde de sa politique de protection de l’enfance. Une crise qui touche à la fois aux dysfonctionnements institutionnels, aux lacunes juridiques et aux inégalités sociales. Face à cette situation, les solutions doivent être à la hauteur des enjeux – et non dictées par l’air du temps ou les calculs électoraux.
Alors que les débats s’intensifient, une chose est sûre : les enfants ne peuvent plus attendre. Qu’il s’agisse de renforcer les moyens de la justice, d’améliorer la formation des professionnels ou de mieux coordonner les acteurs de terrain, l’heure est venue d’agir. Avec ou sans le soutien des partis, la société civile et les citoyens devront prendre le relais pour exiger un changement radical. Car une société qui ne protège pas ses enfants est une société qui se condamne elle-même.