Un budget historique pour une urgence nationale
Avec l’annonce d’un 1,5 milliard d’euros alloués au plan 2027 de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, le gouvernement Lecornu II tente de donner des gages concrets alors que la loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles arrive en première lecture à l’Assemblée nationale début octobre. Une somme saluée comme « un point de départ » par Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, mais qui interroge sur sa suffisance face à l’ampleur de la crise.
Une loi attendue depuis des années, enfin sur les rails
Ce texte, dont le calendrier législatif s’accélère, s’inscrit dans la continuité des promesses répétées mais rarement tenues en matière de protection des victimes. Près de 300 000 femmes sont victimes de violences conjugales chaque année en France, selon les dernières estimations de l’Observatoire national des violences faites aux femmes. Pourtant, seulement 25 % de ces violences donnent lieu à un dépôt de plainte, et à peine 10 % aboutissent à une condamnation.
La future loi prévoit notamment des mesures phares comme le renforcement des bracelets anti-rapprochement, l’extension du téléphone grave danger, ou encore la création de places d’hébergement d’urgence supplémentaires. Mais les associations féministes restent sceptiques. « Un milliard et demi, c’est bien, mais où sont les moyens humains ? » s’interroge Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, interrogée lors d’un colloque à Paris la semaine dernière. « Sans policiers formés, sans magistrats dédiés, sans lieux de prise en charge psychologique, ce budget ne servira à rien. »
L’opposition dénonce un « affichage politique »
À droite comme à l’extrême droite, les critiques fusent. Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, a qualifié ce plan de « gadget » lors d’un meeting à Hénin-Beaumont ce week-end. « Macron et Lecornu préfèrent dépenser des millions en communication plutôt qu’en sanctions contre les agresseurs », a-t-elle lancé devant une salle en liesse. Une rhétorique désormais classique chez l’extrême droite, qui instrumentalise la question des violences sexistes pour mieux saboter les réformes progressistes.
À gauche, le Parti Socialiste et La France Insoumise pointent du doigt l’absence de réforme structurelle du système judiciaire. « Ce gouvernement parle de moyens financiers, mais refuse de s’attaquer aux racines du problème : l’impunité des violences conjugales et la culture du viol », a déclaré Jean-Luc Mélenchon lors d’une conférence de presse à Marseille. « L’État doit garantir un accès réel à la justice pour toutes les femmes, sans distinction de classe ou de territoire. »
Les chiffres qui effraient : un fléau persistant malgré les promesses
Malgré les 300 millions d’euros injectés chaque année depuis 2022 dans les dispositifs existants, les statistiques restent glaçantes. En 2025, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, un chiffre stable depuis cinq ans. Les violences sexuelles, quant à elles, ont augmenté de 12 % entre 2023 et 2025, selon les données de l’INSEE. Seulement 4 % des victimes osent porter plainte pour agressions sexuelles, par crainte de ne pas être entendues, voire d’être culpabilisées.
« Les femmes ne manquent pas de courage, elles manquent de confiance dans les institutions », explique Céline Piques, porte-parole d’Osez le Féminisme. « Quand une victime se présente au commissariat et que l’on lui demande si elle est sûre de ses accusations, c’est toute la chaîne de la violence qui est remise en cause. »
L’Europe et les associations saluent, mais alertent
Du côté des partenaires européens, la mesure est globalement bien accueillie. La Commission européenne, qui a récemment pointé du doigt la France pour son manque de moyens dans l’accueil des victimes de violences sexuelles, a salué « un pas dans la bonne direction ». Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a rappelé lors du dernier Conseil européen que « aucun pays ne peut se permettre de laisser des femmes et des enfants en danger ».
Les associations, elles, soulignent l’importance de la prévention. « Ce budget doit s’accompagner d’une campagne massive de sensibilisation, dès l’école », insiste Fatima Benomar, coordinatrice du collectif « Les Effronté·e·s ». « Les violences sexistes ne tombent pas du ciel : elles sont le résultat d’une éducation patriarcale que l’État doit combattre. »
Un calendrier législatif sous pression
Le texte, examiné dès le 7 octobre, devra faire face à plusieurs obstacles. D’abord, le risque d’un blocage à l’Assemblée, où la majorité présidentielle, affaiblie, peine à faire voter ses réformes. Ensuite, la question des financements : 1,5 milliard sur trois ans, ce qui représente moins de 0,1 % du budget de l’État. « C’est une goutte d’eau dans un océan de besoins », estime l’économiste Thomas Piketty, qui a réagi à cette annonce sur les réseaux sociaux.
Enfin, l’opposition de droite, qui contrôle le Sénat, pourrait tenter de vider le texte de sa substance. « Nous ne laisserons pas passer une loi qui instrumentalise les femmes pour des calculs politiques », a prévenu un sénateur Les Républicains sous couvert d’anonymat.
Que contient exactement ce plan ?
Le budget 2027 prévoit plusieurs axes majeurs :
- 500 millions d’euros pour les dispositifs d’urgence (téléphones grave danger, bracelets anti-rapprochement, hébergements) ;
- 300 millions pour la formation des policiers, gendarmes et magistrats ;
- 200 millions pour les associations d’aide aux victimes ;
- 100 millions pour les campagnes de sensibilisation ;
- 400 millions pour les dispositifs psychologiques et médicosociaux.
Mais ces chiffres restent flous sur leur répartition réelle. « Où iront les 400 millions « médicosociaux » ? Dans les centres d’accueil ? Dans les hôpitaux ? Personne ne le sait », s’interroge une députée LFI. « Et surtout, qui contrôlera leur utilisation ? »
L’ombre de la Hongrie et des États-Unis sur le débat
Alors que la France tente de se positionner comme un leader en matière de droits des femmes, les exemples étrangers rappellent les dangers d’un recul. En Hongrie, le gouvernement Orbán a récemment réduit de moitié les subventions aux associations féministes, tandis qu’aux États-Unis, plusieurs États dirigés par les Républicains ont restreint l’accès à l’IVG, aggravant la précarité des femmes victimes de violences.
« La France doit montrer l’exemple, pas suivre le chemin de Poutine ou de Trump », a rappelé la ministre Aurore Bergé, sans nommer directement ses adversaires politiques. Une allusion à peine voilée aux dérives autoritaires qui menacent les droits des femmes dans le monde.
Et demain ?
Alors que le calendrier législatif s’accélère, les associations appellent à une mobilisation citoyenne. « Ce budget ne suffit pas, mais il faut l’utiliser comme un levier », explique une militante de « Nous Toutes ». « Les femmes ne peuvent plus attendre. Chaque jour compte. »
Dans les semaines à venir, les débats promettent d’être vifs. Entre promesses électorales et réalités budgétaires, le gouvernement Lecornu devra prouver que ses engagements ne sont pas que des mots.