L’abrogation saluée, mais l’oubli des îles de l’océan Indien indigne
L’Assemblée nationale a adopté, à l’unanimité, jeudi 28 mai 2026, un texte historique : l’abrogation du Code noir, cet édit de 1685 qui codifiait l’esclavage dans les colonies françaises. Une victoire symbolique, saluée par une grande partie de la représentation nationale, qui a vu dans ce vote une étape nécessaire pour tourner la page d’un passé colonialiste. Pourtant, derrière les applaudissements unanimes, une frustration tenace persiste chez les députés et historiens réunionnais. Car si le texte abroge officiellement le Code noir, il reste muet sur son application dans les îles de l’océan Indien, La Réunion et Maurice, où l’esclavage a aussi marqué l’histoire.
Un texte incomplet aux yeux des Réunionnais
Parmi les critiques les plus vives, celle de Raoul Lucas, ancien professeur d’histoire à l’université de La Réunion et membre de l’ancien comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (2004-2019). Pour lui, l’abrogation reste inaboutie : « Ce vote est évidemment très important et satisfaisant, mais ce rendez-vous avec l’histoire n’est pas abouti. Le texte n’est pas à la hauteur des enjeux. »
L’article 1 du texte stipule que l’abrogation concerne le « Code noir ou édit du Roy sur les esclaves des îles de l’Amérique de mars 1685 », précisant qu’elle s’applique aussi à « l’ensemble des dispositions de toute nature prises pour son application, son adaptation ou son extension à d’autres territoires ». Une formulation jugée trop floue par les spécialistes. « L’esclavage colonial français ne se cantonne pas à l’Atlantique », rappelle Raoul Lucas. « L’océan Indien n’est pas l’Atlantique. »
Cette omission n’est pas passée inaperçue. Dès le 26 mai, l’académie de l’île de La Réunion avait publié un mémorandum proposant des amendements pour clarifier la portée du texte. Sans succès. Les députés réunionnais, bien que présents dans l’hémicycle pour voter l’abrogation, ont ressenti un déficit de reconnaissance historique.
Une loi qui divise, même dans la majorité
Le gouvernement Lecornu II, dirigé par le Premier ministre Sébastien Lecornu, a salué un « acte fort de réparation mémorielle ». Pourtant, certains observateurs pointent du doigt une opportunité manquée. « Abroger le Code noir sans mentionner son application dans l’océan Indien, c’est comme reconnaître une faute sans en assumer pleinement les conséquences », confie un député de gauche sous couvert d’anonymat. « La France a des responsabilités sur tout son territoire, y compris là où elle a exporté l’esclavage. »
Le débat dépasse le cadre juridique. Il touche à la mémoire collective et à la manière dont l’État français reconnaît – ou non – les crimes de son passé. Alors que des pays comme le Brésil ou le Japon, souvent cités en exemple pour leur gestion de l’histoire coloniale, avancent dans la reconnaissance des esclaves, la France, elle, semble hésiter. « Nous ne sommes pas un cas à part, mais notre histoire mérite d’être pleinement assumée », insiste une historienne réunionnaise contactée par nos soins.
L’océan Indien, parent pauvre de la mémoire coloniale ?
La Réunion et Maurice, anciennes colonies françaises et britanniques, ont été des plaques tournantes du commerce triangulaire. Pourtant, leur histoire est souvent éclipsée par celle des Antilles ou de l’Afrique de l’Ouest. « Quand on parle d’esclavage en France, on pense immédiatement à l’Atlantique, aux plantations de sucre, aux révoltes d’esclaves dans les Caraïbes. Mais l’océan Indien a aussi son propre récit, tout aussi douloureux », explique un enseignant-chercheur en histoire contemporaine basé à Saint-Denis de La Réunion.
Les chiffres sont là pour le prouver : entre le XVIIe et le XIXe siècle, des centaines de milliers d’Africains, de Malgaches et d’Indiens ont été déportés vers La Réunion et Maurice pour travailler dans les plantations. Le Code noir, bien que conçu pour les Antilles, a servi de modèle dans d’autres territoires. « Son abrogation sans mention explicite des îles de l’océan Indien, c’est une forme de déni », dénonce un collectif d’historiens locaux.
Que faire pour réparer cette omission ?
Plusieurs pistes sont évoquées pour combler ce vide. Certains députés réunionnais ont déjà déposé des amendements pour une loi spécifique sur la mémoire de l’esclavage dans l’océan Indien. D’autres appellent à une reconnaissance officielle par l’État français des crimes commis dans la région. « Une commission indépendante, comme celle qui a travaillé sur l’esclavage en France métropolitaine, pourrait être mise en place », propose un élu de La Réunion.
Pourtant, le chemin s’annonce semé d’embûches. Le gouvernement, déjà engagé dans une réforme des retraites et une crise des finances publiques, pourrait considérer ce dossier comme secondaire. « La mémoire, c’est bien, mais les priorités économiques passent avant », a glissé une source proche du ministère des Outre-mer sous couvert d’anonymat.
Reste que l’émotion est forte dans les deux îles. À La Réunion, des associations ont organisé des rassemblements symboliques devant les mairies, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire : « Notre histoire compte aussi. » À Maurice, des débats ont été organisés dans les lycées pour expliquer l’importance de cette reconnaissance.
Un enjeu politique et sociétal
Cette omission n’est pas anodine. Elle reflète un déséquilibre dans la gestion de la mémoire coloniale en France. Alors que les Antilles bénéficient d’une visibilité médiatique et politique, les territoires de l’océan Indien peinent à faire entendre leur voix. « La France a une histoire plurielle, mais sa politique mémorielle reste centrée sur l’Atlantique », regrette un sociologue réunionnais.
Pourtant, les enjeux sont cruciaux. La question de la réparation, qu’elle soit symbolique ou financière, est de plus en plus présente dans le débat public. Des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, confrontés à leur passé colonial, ont mis en place des fonds de réparation. La France, elle, tarde à suivre.
« Si l’on veut vraiment tourner la page, il faut assumer toutes les pages de notre histoire », conclut Raoul Lucas. Une phrase qui résume à elle seule l’attente des Réunionnais et des Mauriciens, toujours en quête de reconnaissance.
Le gouvernement face à ses responsabilités
Interrogé sur ce sujet, le ministère des Outre-mer n’a pas répondu directement à nos questions. Seule une déclaration laconique a été publiée : « Le gouvernement reste attaché à la reconnaissance de tous les aspects de l’histoire coloniale française, y compris dans l’océan Indien. » Des mots qui, pour beaucoup, sonnent comme une promesse creuse.
Dans un contexte où la gauche, divisée mais mobilisée, tente de peser sur les grands débats sociétaux, cette question pourrait bien devenir un marqueur politique. « Si le gouvernement ne rectifie pas le tir, il prend le risque de s’aliéner une partie de l’électorat ultramarin, déjà en proie à un sentiment d’abandon », analyse un politologue spécialisé dans les questions postcoloniales.
Reste à savoir si l’exécutif, sous la pression des associations et des parlementaires, osera enfin reconnaître l’importance de l’histoire de l’océan Indien dans le récit national.
Les réactions internationales : l’Union européenne en première ligne
Alors que la France fait figure de mauvaise élève en matière de reconnaissance des crimes coloniaux, l’Union européenne, souvent pointée du doigt pour son manque d’ambition sur ces questions, semble cette fois-ci en avance. Plusieurs députés européens, dont des représentants de l’Allemagne et des Pays-Bas, ont salué l’abrogation du Code noir, tout en appelant la France à « élargir sa perspective historique ». « La mémoire de l’esclavage ne connaît pas de frontières. Les îles de l’océan Indien en sont la preuve », a déclaré une eurodéputée écologiste.
Du côté des pays historiquement concernés, les réactions sont plus mesurées. À Maurice, le gouvernement a salué le geste de la France, mais appelé à une « reconnaissance plus large ». « Nous espérons que cette loi sera suivie d’actes concrets », a déclaré un porte-parole du ministère mauricien des Affaires étrangères.
La France, elle, reste en retrait. Alors que ses voisins européens avancent sur la voie de la réparation, elle semble encore hésiter. Un paradoxe pour un pays qui se targue d’être le berceau des droits de l’homme.
Et demain ?
L’abrogation du Code noir est une avancée, mais elle reste incomplète. Les historiens et les députés réunionnais ne lâcheront pas l’affaire. « Nous continuerons à nous battre pour que notre histoire soit pleinement reconnue », assure Raoul Lucas. « Car sans mémoire, il n’y a pas de réparation possible. »
La balle est désormais dans le camp du gouvernement. Reste à savoir s’il saura saisir cette opportunité pour écrire une nouvelle page de l’histoire française – une page où toutes les victimes de l’esclavage, qu’elles soient des Antilles, de La Réunion ou de Maurice, seront enfin reconnues à leur juste valeur.