Une tournée africaine sous le signe du changement, mais sous le poids de l’histoire
Depuis le début de sa tournée africaine, le chef de l’État français martèle un message clair : « Le pré carré français en Afrique est terminé ». Pourtant, entre les discours officiels et la réalité vécue par les jeunes générations du continent, le fossé persiste. Entre proximité historique et rejet des séquelles coloniales, l’image de la France oscille entre admiration et amertume. Le Kenya, étape clé de ce voyage présidentiel, incarne cette dualité.
Ce 13 mai 2026, Emmanuel Macron, accompagné par son Premier ministre Sébastien Lecornu, enchaîne les annonces économiques dans la capitale kényane : 23 milliards d’euros d’investissements promis pour les prochaines années. Une manne financière qui vise à moderniser les partenariats, mais qui peine à effacer les traumatismes d’un passé encore douloureux. Comme le souligne un récent rapport de l’Agence française de développement (AFD), « les jeunes Africains francophones affichent une défiance croissante envers la France, bien plus marquée qu’en Afrique anglophone ». Un constat qui interroge : la politique africaine de Paris est-elle en train de tourner la page, ou reste-t-elle prisonnière d’un héritage qu’elle prétend dépasser ?
Une jeunesse tiraillée entre héritage et rejet
À Abidjan comme à Nairobi, la parole se libère. Paola, 28 ans, originaire du Cameroun et installée en Côte d’Ivoire, incarne cette génération déchirée. Pour elle, la France « c’est un peu l’image d’un membre de la famille… Il y a de la proximité, mais aussi de la complexité ».
« Les rues d’Abidjan portent encore les noms de Mitterrand ou de Giscard d’Estaing. On les a rebaptisées, mais dans le quotidien, on les appelle toujours boulevard Mitterrand. Ça donne l’impression qu’on est encore une petite préfecture coloniale. Il y a encore beaucoup de travail à faire. »
Son témoignage rejoint celui de nombreux jeunes Africains francophones, dont la défiance s’exprime aussi par des symboles concrets. La lenteur des décolonisations symboliques – comme le débaptisement des rues ou la restitution des œuvres d’art – alimente un sentiment de « colonialisme soft ». Pourtant, Paola refuse de tomber dans le rejet total. « La France reste un partenaire incontournable, mais elle doit accepter de ne plus être le seul », précise-t-elle.
À l’inverse, en Ouganda, Andrew, jeune consultant de 30 ans, voit dans les projets de l’AFD une preuve tangible du changement. « L’AFD finance un réseau d’eau potable dans tout le pays. C’est un investissement concret, qui montre que la France a sa place en Afrique, mais pas comme un suzerain », explique-t-il. Son optimisme contraste avec le discours dominant chez les francophones, où la méfiance persiste.
Le poids des mémoires et l’urgence de la décolonisation
Les chiffres sont sans appel : selon un baromètre Ipsos publié début 2026, l’image de la France est dégradée de près de 30 points chez les Africains francophones par rapport aux anglophones. Une différence qui s’explique, en partie, par « le sentiment d’une relation déséquilibrée », selon le politologue sénégalais Boubacar Boris Diop. « La France reste perçue comme un pays qui parle plus qu’il n’écoute », ajoute-t-il.
Cette défiance n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension particulière à l’ère des réseaux sociaux, où les récits des jeunes Africains circulent plus vite que jamais. Les débats sur la restitution des œuvres d’art, les excuses pour la colonisation ou encore l’ingérence militaire dans des pays comme le Mali ou le Burkina Faso alimentent une critique acerbe. Pourtant, certains, comme Linda, une artiste kényane de 27 ans, préfèrent regarder vers l’avenir.
« La France fait vraiment de son mieux pour changer les choses. Nous sommes la nouvelle génération. Il est temps d’avancer, en paix. Moi aussi, je regarde devant. »
Son optimisme reflète une tendance minoritaire, mais réelle : celle d’une jeunesse qui refuse de rester prisonnière du passé. Pour autant, les gestes symboliques – comme la suppression de la mention « Afrique francophone » dans les discours officiels ou la nomination de personnalités issues de la diaspora dans des postes clés – restent insuffisants aux yeux de beaucoup.
Une diplomatie économique en quête de légitimité
Face à cette défiance, Paris mise sur le pragmatisme. Les 23 milliards d’euros annoncés au Kenya s’inscrivent dans une stratégie plus large de renforcement des liens économiques avec l’Afrique de l’Est, une région où la Chine et les États-Unis ont déjà pris une longueur d’avance. Pourtant, les critiques fusent : ces investissements sont-ils suffisants pour effacer des décennies de mépris ?
« La France mise sur des contrats à court terme, mais elle oublie l’essentiel : la confiance », analyse la chercheuse camerounaise Achille Mbembe. « Tant que Paris n’aura pas reconnu pleinement ses responsabilités dans le pillage des ressources et la destruction des écosystèmes africains, ses discours sur le partenariat resteront creux. »
Les exemples ne manquent pas. Au Niger, malgré le coup d’État de 2023 et la fin des accords militaires avec la France, les populations locales continuent de dénoncer « l’exploitation minière débridée » par des entreprises françaises, sous couvert de développement. Au Sénégal, l’exploitation gazière par TotalEnergies est dénoncée comme une nouvelle forme de colonialisme énergétique.
Face à cette réalité, le gouvernement Lecornu II tente de donner des gages. Sébastien Lecornu, lors d’un déplacement à Dakar en mars 2026, avait promis « une nouvelle ère de transparence et de respect mutuel ». Mais pour beaucoup, ces mots sonnent creux. « On a entendu les mêmes promesses en 2017 avec Macron, en 2022… Ça ne suffit plus », confie un étudiant ivoirien sous couvert d’anonymat.
L’Afrique face à ses choix : entre la France et les autres puissances
La défiance envers la France ne signifie pas un rejet total de l’Occident. Au contraire, une partie de la jeunesse africaine voit dans les partenariats avec d’autres acteurs une opportunité. L’Allemagne, les pays nordiques ou encore le Japon sont perçus comme des alternatives plus respectueuses. L’Ouganda, par exemple, a récemment signé des accords avec la Norvège pour développer ses énergies renouvelables, sans les contraintes politiques qui accompagnent souvent les projets français.
Pourtant, la France conserve des atouts majeurs : sa diaspora, son réseau éducatif et son influence culturelle. Le français reste la langue la plus parlée en Afrique après l’arabe, et les universités françaises attirent des milliers d’étudiants africains chaque année. Mais cette influence est de plus en plus contestée. « La France veut être notre partenaire, mais elle refuse de nous traiter en égaux », résume un jeune entrepreneur sénégalais.
Que reste-t-il du « pré carré » français ?
Emmanuel Macron a beau marteler que « le pré carré est terminé », la réalité est plus nuancée. Les anciennes colonies françaises conservent des liens économiques, militaires et culturels avec Paris, souvent à sens unique. Les bases militaires françaises au Sahel, bien que réduites, restent un sujet de tension. Les accords de coopération économique, souvent déséquilibrés, favorisent les intérêts français plus que ceux des pays africains.
Pourtant, des signes de changement émergent. La France a annoncé en 2025 la fin de la « Françafrique » officielle, avec la suppression de la cellule Afrique de l’Élysée. Une mesure symbolique, mais qui va dans le bon sens. De même, les restitutions d’œuvres d’art – bien que lentes – progressent. En 2024, 26 œuvres béninoises ont été rendues à Cotonou, une première depuis l’indépendance.
Mais ces avancées sont perçues comme trop timides. « La France veut tourner la page, mais elle ne veut pas écrire un nouveau chapitre avec l’Afrique. Elle veut juste effacer les traces de l’ancien », dénonce un militant panafricaniste congolais.
L’avenir : vers une relation apaisée ou une rupture ?
La jeunesse africaine, elle, en a assez des demi-mesures. Entre ceux qui prônent une rupture totale avec l’ancienne puissance coloniale et ceux qui, comme Linda, veulent croire en une réconciliation, le débat fait rage. Une chose est sûre : la France ne peut plus se contenter de déclarations d’intention.
Pour que son image s’améliore durablement, Paris doit aller plus loin. Cela passe par :
- Une reconnaissance pleine et entière des crimes coloniaux, avec des excuses officielles et des réparations symboliques ;
- Une refonte des accords économiques pour qu’ils profitent aux populations locales et non plus aux multinationales françaises ;
- Un soutien accru à l’entrepreneuriat africain, plutôt que des partenariats déséquilibrés ;
- Un désengagement militaire progressif, remplacé par des formations locales et un soutien logistique neutre.
Sans ces mesures, les annonces d’Emmanuel Macron resteront des mots en l’air. Et la jeunesse africaine continuera de regarder vers d’autres horizons, où la respectabilité et l’équité priment sur les intérêts géopolitiques.
Alors que la France tente de se réinventer, une question persiste : est-elle prête à payer le prix de la décolonisation ? Ou préférera-t-elle, une fois de plus, sauver les apparences au détriment de la vérité ?
L’Afrique de l’Est, laboratoire d’une nouvelle diplomatie ?
Le Kenya, avec ses 54 millions d’habitants et son économie dynamique, incarne les défis et les opportunités de cette relation renouvelée. Le pays mise sur l’innovation et les énergies vertes, deux secteurs où la France pourrait jouer un rôle clé – si elle accepte de ne plus être un acteur dominant, mais un partenaire parmi d’autres.
Pour l’instant, les contrats signés lors du sommet Africa Forward restent flous sur leur impact réel. « On nous parle d’investissements, mais où sont les emplois locaux ? Où sont les transferts de technologie ? », s’interroge un syndicaliste kényan. La France pourrait bien perdre cette manche si elle ne passe pas des promesses aux actes concrets.
Alors que la tournée africaine d’Emmanuel Macron touche à sa fin, une évidence s’impose : l’Afrique n’attend plus la France. Elle se tourne vers ceux qui sauront lui offrir un partenariat équitable.