Emmanuel Macron assume l’échec de l’intervention au Sahel tout en promettant une refonte radicale des relations franco-africaines
Dans une série d’entretiens accordés à TV5 Monde, France 24 et RFI à l’issue du sommet franco-africain de Nairobi, Emmanuel Macron a livré une autocritique plus précise sur la gestion de la crise sahélienne, reconnaissant notamment les limites structurelles de l’intervention française lancée en 2013 au Mali. Le président français a réaffirmé, sans ambages, le bien-fondé initial de l’opération Barkhane, tout en admettant que « des erreurs stratégiques » avaient été commises dans l’accompagnement post-conflictuel de la région. « Nous avons évité la partition du Mali, et c’est une victoire qui reste », a-t-il souligné, rappelant que l’intervention avait été « clairement demandée par des États souverains » et soutenue par la Cedeao. Pourtant, ces propos n’ont pas suffi à apaiser les tensions mémorielles qui traversent le continent.
Face à l’ingratitude des juntes malienne, burkinabè et nigérienne, le chef de l’État a adopté un ton plus ferme que lors de ses précédents déplacements en Afrique. « On a ensuite été reconnu par de l’ingratitude, et j’en veux beaucoup aux dirigeants et à tous ceux qui ont tenu ces propos inacceptables », a-t-il lancé, visiblement affecté par les discours anti-français qui se sont multipliés depuis 2020. Une virulence qui contraste avec la prudence diplomatique affichée lors de ses premières années au pouvoir, et qui témoigne d’une prise de conscience tardive des conséquences géopolitiques de l’image de la France en Afrique.
Le Sahel, un échec cuisant pour Paris : 10 milliards d’euros engloutis sans stabilisation durable
Emmanuel Macron a détaillé pour la première fois les coûts humains et financiers de l’engagement français au Sahel, évoquant un investissement de plus de 10 milliards d’euros entre 2014 et 2022 sans que la situation ne se stabilise durablement. « Nous n’avons pas su repenser plus tôt notre présence militaire », a-t-il concédé, pointant du doigt le manque d’exigence envers les dirigeants sahéliens de l’époque. « Nous aurions dû les pousser plus fort vers des projets de développement concrets plutôt que de nous contenter de victoires militaires éphémères. » Une critique qui vise directement les gouvernements de la région, accusés d’avoir « instrumentalisé » les aides françaises pour renforcer leur légitimité interne, sans jamais engager de réformes structurelles.
« La France a bien évité une partition du Mali en 2013, mais elle n’a pas su construire une paix durable. Résultat : des régimes autoritaires, soutenus par Wagner, ont pris le pouvoir et tourné le dos à Paris. La leçon ? Les interventions militaires ne suffisent pas sans une vision politique claire. »
— Un ancien conseiller diplomatique de l’Élysée
Les conséquences de cette stratégie improvisée se mesurent aujourd’hui : les coups d’État au Mali (2020, 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023) ont accéléré le retrait des forces françaises, laissant le champ libre à des régimes ouvertement hostiles à Paris. La junte malienne, par exemple, a exigé le départ des troupes françaises avant de se tourner vers Moscou pour des partenariats sécuritaires alternatifs. « Nous avons normalisé les choses, a défendu Macron. C’est devenu un partenariat équitable et responsable. » Pourtant, cette « normalisation » ressemble pour ses détracteurs à un repli stratégique, masqué par un discours de modernisation.
L’Afrique de l’Est, nouvelle terre promise de la diplomatie française ?
Alors que le Sahel devient un champ de ruines diplomatique, Emmanuel Macron mise désormais sur l’Afrique de l’Est pour relancer une coopération ambitieuse. Le Kenya, pays hôte du sommet de Nairobi, incarne cette nouvelle orientation : un partenaire économique et technologique, loin des tensions postcoloniales qui empoisonnent les relations avec le Sahel. « Ces quatre dernières années, on a complètement repensé la relation de sécurité et de paix avec le continent africain », a-t-il insisté, évoquant notamment la fermeture de bases militaires comme celle de Gao (Mali) ou de Ouagadougou (Burkina Faso).
Cette réorientation géographique n’est pas anodine. « L’Afrique de l’Est est un marché porteur, mais elle n’a pas les mêmes enjeux sécuritaires que le Sahel », rappelle un expert en relations internationales. « Paris cherche avant tout à compenser ses pertes d’influence ailleurs, en misant sur des pays comme le Kenya ou l’Éthiopie, où la Russie et la Chine n’ont pas encore la même emprise. » Une stratégie qui interroge : la France abandonne-t-elle définitivement le Sahel, ou tente-t-elle simplement de limiter les dégâts en se recentrant sur des territoires moins hostiles ?
Pour ses défenseurs, ce pivot est une nécessité. « La Françafrique, c’est terminé. Nous devons construire des relations basées sur le respect et la réciprocité », a martelé Macron. Une déclaration qui sonne comme un aveu : l’ancien système d’influence économique et politique, fondé sur des décennies de relations opaques, est en train de s’effriter. Mais pour ses détracteurs, cette « refonte » relève davantage d’une stratégie de repli que d’une volonté sincère de changement. « La France donne des leçons de démocratie, mais elle applique deux poids, deux mesures », dénonce un militant panafricaniste. « Elle soutient des régimes autoritaires quand ça l’arrange, et se désengage quand ça devient compliqué. »
Migrations et éducation : les angles morts de la « nouvelle relation » franco-africaine
Emmanuel Macron a également abordé deux dossiers sensibles pour l’image de la France en Afrique : la politique migratoire et l’accueil des étudiants africains. Sur le premier point, il a assumé un « durcissement nécessaire » face à la pression migratoire des dernières années, tout en réaffirmant l’engagement français à protéger les réfugiés politiques. « Nous étions soumis à une forte pression migratoire et nous devions ajuster le contrôle des entrées », a-t-il expliqué. Une position qui divise : si elle répond aux attentes de l’électorat de droite, elle alimente les critiques de la gauche, qui y voit une trahison des valeurs humanistes de la France.
Sur l’éducation supérieure, le président a défendu le modèle français, présenté comme l’un des « moins chers au monde ». « Les contribuables français ne peuvent pas payer pour que les études soient gratuites pour la terre entière », a-t-il argumenté. Pourtant, cette rhétorique occulte une réalité plus complexe : les frais d’inscription pour les non-Européens, passés de 170 à 3 770 euros par an en 2019, ont déjà pénalisé des milliers d’étudiants africains. Une mesure qui, combinée à une aide au développement en baisse (moins de 0,5 % du PIB français en 2025), alimente les accusations de « néocolonialisme économique ».
« Macron parle de partenariat équitable, mais il maintient des accords commerciaux inégaux et une présence militaire discrète via des bases secrètes. La Françafrique n’a jamais vraiment disparu, elle s’est juste adaptée. »
— Un député de La France Insoumise
La droite et l’extrême droite en embuscade : le débat sur l’Afrique devient un enjeu politique majeur
Si le président assume ses choix, ses adversaires politiques ne manquent pas de les critiquer. À droite, certains lui reprochent un « abandon prématuré » du Sahel, tandis que l’extrême droite, par la voix de Marine Le Pen, dénonce un « lâchage » des anciennes colonies au profit de « régimes corrompus ». « Macron a échoué en Afrique parce qu’il a refusé de voir la réalité en face, a déclaré la présidente du RN. Il a préféré la diplomatie molle aux intérêts français. »
Pour la gauche, le bilan est tout aussi sévère, mais pour d’autres raisons. « La Françafrique n’a jamais vraiment disparu, elle s’est juste adaptée », estime un député LFI. « Macron parle de partenariat équitable, mais il maintient des accords commerciaux inégaux et une présence militaire discrète via des bases secrètes. » Dans ce contexte, la question africaine s’impose comme un sujet clivant pour 2027, alors que les tensions sociales et les débats sur la souveraineté nationale s’intensifient.
Une chose est sûre : la France ne peut plus ignorer les attentes d’une jeunesse africaine de plus en plus méfiante envers l’ancienne puissance coloniale. Et si la solution passait moins par des discours que par des actes concrets ? La balle est désormais dans le camp de Paris, mais le temps presse. Les régimes hostiles du Sahel ne cachent plus leur préférence pour Moscou ou Pékin, et l’Afrique de l’Est, malgré son potentiel, ne suffira pas à combler le vide laissé par des décennies de présence française en Afrique subsaharienne.
La France peut-elle encore se targuer d’être un partenaire fiable pour l’Afrique, ou l’ère de la Françafrique n’est-elle qu’un lointain souvenir, remplacé par un réalisme cynique ? Une chose est certaine : le continent africain n’a plus besoin de protecteurs, mais de partenaires. Et le compte à rebours est lancé.