Le legs maudit : pourquoi Bordeaux tourne le dos à son histoire coloniale
Dans un geste qui divise autant qu’il interroge, le conseil municipal de Bordeaux a adopté à l’unanimité, le 1er juin 2026, une décision lourde de symboles : celle de refuser le legs d’une collection de 53 objets africains, principalement originaires du Gabon, du Nigeria et de la Côte d’Ivoire. Rassemblée pendant plus de trente ans par Marie-Thérèse Petit et son époux, Jacques Petit – une sage-femme et son mari, disparus respectivement en 2022 et avant –, cette collection devait trouver une seconde vie au sein des collections municipales. Pourtant, la ville, dont le passé de port négrier reste une plaie ouverte, a choisi de la renvoyer vers ses terres d’origine, préférant un geste politique à la préservation d’un patrimoine controversé.
Cette décision, saluée par certains comme un pas nécessaire vers la réparation historique, s’inscrit dans un contexte où la France, sous la présidence d’Emmanuel Macron, accélère les réflexions sur le retour des biens culturels acquis durant la colonisation. Depuis le début de l’année 2026, les musées français réexaminent en effet la provenance et les modes d’acquisition de leurs collections, dans un mouvement que certains qualifient de tardif, d’autres de nécessaire.
Un legs empoisonné par l’ombre de la traite
Bordeaux, ville aux façades élégantes et aux quais animés, porte en elle les stigmates d’un passé qu’elle peine encore à assumer pleinement. Son rôle central dans la traite transatlantique, durant laquelle des centaines de milliers d’Africains furent déportés vers les Amériques, lui vaut aujourd’hui cette réputation de mémoire blessée. La proposition de la famille Petit, qui souhaitait offrir à la ville une partie de ce qu’elle considérait comme un héritage culturel partagé, se heurtait donc à une équation morale complexe : comment concilier le devoir de mémoire avec la préservation d’objets dont l’acquisition, pour certains, pourrait relever de la spoliation ?
Pour les élus bordelais, la réponse est claire : ces objets doivent retourner dans leurs pays d’origine. Une position qui, bien que radicale, reflète une tendance de plus en plus marquée dans les institutions culturelles françaises. Depuis 2018 et le rapport Sarr-Savoy, qui avait recommandé la restitution massive des œuvres africaines présentes en France, les débats autour de la décolonisation des musées n’ont cessé de gagner en intensité.
« Nous ne pouvons plus ignorer que ces objets ont été arrachés à leurs contextes, souvent dans des conditions que l’histoire qualifie aujourd’hui d’illégitimes. Refuser ce legs, c’est assumer que leur place légitime n’est pas dans nos vitrines, mais dans celles de leurs peuples d’origine. »
— Un élu du conseil municipal de Bordeaux, sous couvert d’anonymat
La France en retard sur sa propre histoire ?
Si Bordeaux fait figure de pionnière en prenant cette décision, elle s’inscrit dans un mouvement plus large, mais encore timide, de la part de l’État français. À ce jour, seulement une vingtaine d’objets ont été officiellement restitués à des pays africains depuis 2018, un chiffre bien en deçà des attentes des spécialistes. Pourtant, les promesses se multiplient : en 2025, le gouvernement Sébastien Lecornu avait annoncé un plan quinquennal pour accélérer les retours, incluant un budget dédié et une simplification des procédures administratives.
Mais les obstacles persistent. D’abord, la question juridique : de nombreux objets, acquis avant l’interdiction de l’esclavage ou dans des contextes flous, ne possèdent pas de traçabilité claire. Ensuite, la résistance de certains conservateurs de musées, qui estiment que ces œuvres appartiennent désormais au patrimoine français et que leur restitution affaiblirait l’image culturelle de la nation. Enfin, les réticences de certains pays africains, dont les institutions peinent à préserver ces biens une fois rapatriés, faute de moyens ou de structures adaptées.
Face à ces défis, des voix s’élèvent pour dénoncer un manque de volonté politique. Felwine Sarr, co-auteur du rapport de 2018, avait déjà alerté : « La France joue la montre. Elle sait que plus le temps passe, plus les demandes de restitution deviendront complexes à traiter. » Une critique que partagent de nombreux militants panafricanistes, pour qui les restitutions restent un acte de communication plus qu’une réelle réparation.
Le débat qui embrase les musées européens
Bordeaux n’est pas un cas isolé. Partout en Europe, les collections coloniales sont remises en question. En Allemagne, le Humboldt Forum de Berlin a dû faire face à des manifestations exigeant la restitution d’œuvres d’art africaines. En Belgique, le musée de Tervuren a fermé ses portes en 2024 pour une rénovation complète, dans l’objectif avoué de réécrire son récit. Même au Royaume-Uni, où le débat est moins avancé, des pression s’exercent pour que le British Museum – qui abrite des milliers d’objets spoliés – révise sa politique.
En France, la question dépasse le cadre strict des restitutions. Elle interroge aussi la place de l’art africain contemporain dans les institutions. Faut-il créer des espaces dédiés en France, comme le suggère le projet du musée des Civilisations noires à Dakar ? Ou au contraire, comme le propose Bordeaux, renvoyer ces objets chez eux, quitte à fragiliser leur conservation ?
Pour les défenseurs de cette dernière option, l’argument est simple : « Un objet volé n’a pas sa place dans un musée occidental. Peu importe la beauté de sa forme ou la rareté de son matériau, sa légitimité culturelle est ailleurs. » Une position radicale, qui contraste avec celle des partisans d’une coopération muséale, prônant des prêts ou des expositions temporaires entre la France et l’Afrique.
Entre mémoire et réparation : le casse-tête des restitutions
Le cas bordelais illustre les tensions qui traversent la société française. D’un côté, une frange progressiste, portée par des élus de gauche et des associations, qui voit dans les restitutions une étape indispensable vers la réconciliation. De l’autre, des conservateurs et des historiens, souvent de droite ou d’extrême droite, qui y voient une remise en cause de l’identité nationale. Entre les deux, un gouvernement Lecornu tiraillé entre des pressions contradictoires.
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une étude de l’UNESCO, plus de 90 000 objets africains seraient encore conservés dans des musées européens, acquis dans des conditions souvent douteuses. Une partie de ces collections proviennent directement de la colonisation, comme les bronzes du Bénin, dont la France a finalement accepté le retour en 2021, après des années de refus. D’autres ont été achetés à des intermédiaires locaux, parfois complices de régimes coloniaux, ce qui en rend la provenance encore plus trouble.
Face à cette réalité, certains pays africains ont pris les devants. Le Bénin, qui a récupéré ses bronzes, a lancé un ambitieux projet de reconstruction de son patrimoine culturel. Le Sénégal, lui, a créé un musée dédié à la mémoire de l’esclavage à Gorée, tout en exigeant le retour d’œuvres dispersées dans le monde. Mais tous ne bénéficient pas des mêmes ressources. Le Gabon, d’où proviennent plusieurs pièces du legs bordelais, lutte encore pour doter ses institutions de moyens suffisants pour accueillir ces trésors.
Dans ce contexte, la décision de Bordeaux peut apparaître comme un symbole fort. Mais elle soulève aussi des questions : et si, en refusant ce legs, la ville privait les générations futures d’un dialogue possible entre les cultures ? Et si, au nom de la réparation, on oubliait que l’art, quel qu’il soit, est aussi un vecteur de transmission ?
Vers une nouvelle ère muséale ?
Une chose est sûre : le débat initié par Bordeaux dépasse désormais la simple question des restitutions. Il interroge le rôle même des musées dans une société postcoloniale. Faut-il dépouiller les institutions européennes de leurs collections africaines, comme le propose une partie de la gauche radicale ? Ou faut-il, au contraire, repenser ces institutions pour en faire des lieux de dialogue interculturel, comme le suggèrent certains intellectuels ?
Une chose est certaine : la France, qui se targue d’être le pays des droits de l’homme, ne peut plus ignorer les demandes de restitution qui montent des quatre coins du continent africain. Le cas bordelais en est la preuve : le temps des demi-mesures est révolu. Soit le pays assume pleinement son passé et engage une politique ambitieuse de restitutions, soit il risque de voir les tensions mémorielles s’exacerber, au risque de fragiliser davantage une cohésion nationale déjà mise à mal.
Pour l’heure, Bordeaux a choisi son camp. Reste à savoir si d’autres villes suivront son exemple – ou si, au contraire, elles préféreront continuer à conserver ces objets dans l’ombre de leurs réserves.