Un congrès sous le signe de la reconstruction après des années de divisions
Tours, 1er juin 2026 – Le 54e congrès de la CGT, ouvert ce matin dans un climat apaisé mais sous tension, marque un tournant pour le syndicat, longtemps perçu comme une force incontournable de la gauche sociale. Après des années d’affrontements internes et de perte d’influence, la centrale tente de se réinventer. Sous l’égide de Sophie Binet, secrétaire générale réélue sans surprise, les quelque 2 000 délégués présents devront trancher sur des questions aussi cruciales que le renouvellement des adhérents, la stratégie face à l’extrême droite ou encore les alliances politiques avec des formations comme La France insoumise.
Le précédent congrès, en mars 2023 à Clermont-Ferrand, avait révélé des fissures profondes au sein de la CGT, notamment lors de la succession de Philippe Martinez. Les tensions idéologiques, entre réformistes et radicaux, avaient frôlé la scission. Trois ans plus tard, l’urgence n’est plus à la survie du syndicat, mais à sa recomposition stratégique : comment éviter de devenir un simple « panier percé », selon les termes d’un document interne, où chaque année voit des milliers d’adhérents déserter ?
Une perte d’influence qui interroge la gauche toute entière
La CGT, autrefois première centrale syndicale française, est désormais talonnée par la CFDT et peine à incarner une alternative crédible aux politiques libérales du gouvernement Lecornu II. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2018 et 2026, la CGT aurait perdu près de 30 % de ses effectifs, passant de 650 000 à moins de 460 000 adhérents. Une hémorragie que les dirigeants attribuent à l’essoufflement des luttes sociales, à la montée de l’abstention chez les salariés, mais aussi à un manque de vision claire sur des enjeux comme le pouvoir d’achat ou les réformes du Code du travail.
Pourtant, les défis ne manquent pas. L’inflation persistante, la précarisation croissante des emplois et les attaques répétées contre les services publics – depuis la réforme de l’assurance-chômage jusqu’aux suppressions de postes dans l’Éducation nationale – devraient, en théorie, pousser les travailleurs vers les syndicats. « La colère est là, mais elle ne se transforme plus en engagement syndical », confie un délégué de la fédération des cheminots. « Les gens ont l’impression que les syndicats ne les représentent plus. »
L’extrême droite comme nouveau repoussoir, la gauche divisée
Autre sujet brûlant : le combat contre l’extrême droite, dont l’influence ne cesse de grandir dans les urnes comme dans les entreprises. Les syndicats, traditionnellement ancrés à gauche, sont désormais en première ligne face à la progression du Rassemblement National et de Reconquête!. Lors d’un discours préliminaire, Sophie Binet a martelé :
« Si nous ne réagissons pas maintenant, c’est toute la démocratie sociale qui sera menacée. L’extrême droite n’a qu’un projet : détruire les acquis sociaux et diviser les travailleurs. »
Pourtant, la CGT se heurte à un dilemme : comment fédérer au-delà de ses bases traditionnelles sans aliéner ses alliés historiques ? La France insoumise, avec laquelle les relations oscillent entre proximité et rivalités, cristallise ces tensions. Certains délégués prônent une alliance large pour contrer Emmanuel Macron et ses alliés, tandis que d’autres craignent une « récupération politique » de leurs luttes. « On ne peut pas être le bras armé d’un parti », a tempéré un responsable de la fédération de la métallurgie.
Vers un recentrage ou une radicalisation ? Les scénarios qui s’affrontent
Deux visions s’opposent au sein de la CGT pour les cinq prochains jours de débats. D’un côté, les réformistes, qui prônent un recadrage modéré : modernisation des outils numériques, attractivité des jeunes générations, et dialogue accru avec les partis de gauche pour peser dans le débat public. De l’autre, les radicaux, qui refusent toute compromission avec le « système » et appellent à des mobilisations massives contre les politiques libérales, y compris par l’action directe.
Un document préparatoire, révélé par Libération, évoque même l’idée d’un « front syndical élargi » avec la CFDT et Solidaires, malgré les divergences historiques. Une piste jugée « iconoclaste » par certains, mais qui pourrait s’imposer si la gauche veut éviter un effondrement électoral en 2027.
Les services publics, angle mort d’une centrale en quête de souffle
Parmi les dossiers les plus sensibles figure la crise des services publics, un sujet qui dépasse largement le cadre syndical. Depuis le début du quinquennat Macron, les hôpitaux publics, les écoles et les transports sont en première ligne des coupes budgétaires. La CGT, forte de ses 200 000 adhérents dans la fonction publique, tente de mobiliser contre les fermetures de services et la précarisation des agents. Pourtant, les grèves se font de plus en plus rares, faute de soutien populaire suffisant.
« On a l’impression que les Français ne nous écoutent plus », déplore un syndicaliste de la RATP. « Pourtant, quand les transports s’arrêtent, c’est toute la société qui en pâtit. » Un constat qui renvoie à une question plus large : dans un pays où 70 % des salariés estiment que les syndicats ne les défendent plus assez (sondage IFOP, mai 2026), la CGT peut-elle encore être ce « rempart » qu’elle prétend être ?
Un congrès sous haute tension politique
Le choix des alliances à venir, la définition des priorités pour les cinq prochaines années, et surtout la capacité à rallier les jeunes travailleurs – parmi lesquels le syndicalisme peine à s’imposer – seront les marqueurs de ce congrès. Mais au-delà des motions et des débats internes, une question obsède les observateurs : la CGT a-t-elle encore les moyens de ses ambitions, ou est-elle condamnée à n’être plus qu’un « souvenir militant » ?
Pour Sophie Binet, l’enjeu est clair :
« Nous devons redevenir une force de proposition, pas seulement une force de résistance. Cela passe par une refonte de nos méthodes, mais aussi par un retour aux fondamentaux : l’écoute des salariés et la défense intransigeante de leurs droits. »
Reste à savoir si les délégués présents à Tours partageront cette vision. En attendant, le gouvernement Lecornu II, qui mise sur un affaiblissement progressif du syndicalisme, observe la situation avec un mélange de satisfaction et de prudence. Car une CGT affaiblie, c’est aussi une gauche moins organisée pour contrer la montée des extrêmes – et c’est bien là le vrai danger.
Un pays en ébullition, un syndicat en quête de sens
Alors que la France traverse une période de crise démocratique, marquée par une défiance historique envers les élites et une montée des populismes, le rôle des syndicats n’a jamais été aussi crucial. Pourtant, la CGT, comme d’autres organisations, semble en proie à des doutes existentiels. Faut-il privilégier l’action locale, en misant sur des luttes sectorielles ciblées ? Ou au contraire, tenter de reconstruire une force nationale unie, capable de peser dans le débat public ?
Une chose est sûre : dans un pays où un salarié sur deux déclare avoir déjà fait grève (baromètre Odoxa, 2026), mais où seulement 12 % des actifs sont syndiqués, la centrale historique a encore une carte à jouer. À condition, bien sûr, de réussir là où elle a échoué jusqu’ici : convaincre, mobiliser, et se faire entendre.