En Allemagne, l’extrême droite attaque les Églises : la laïcité en danger ?

Par BlackSwan 09/09/2026 à 22:25
En Allemagne, l’extrême droite attaque les Églises : la laïcité en danger ?

En Saxe-Anhalt, l’AfD veut supprimer le financement des Églises, une offensive politique qui menace la démocratie sociale. Une stratégie dangereuse qui s’inscrit dans la montée des extrêmes en Europe.

L’AfD en Saxe-Anhalt menace les financements des Églises, une manœuvre politique ou une attaque contre la démocratie ?

Le paysage politique allemand, déjà profondément marqué par la montée des populismes, vient de connaître un nouveau tournant inquiétant. Dans le Land de Saxe-Anhalt, l’Alternative für Deutschland (AfD), parti classé à l’extrême droite par les experts en science politique, a remporté les élections régionales avec un score écrasant. Désormais aux commandes, ses dirigeants ont annoncé une offensive sans précédent contre les institutions religieuses, accusées de saper les valeurs traditionnelles du pays. Leur cible : le financement public des Églises, un système ancré dans la société allemande depuis des décennies.

Cette décision, présentée comme une mesure de « recentrage » des cultes sur leur mission spirituelle, cache en réalité une stratégie plus large. L’AfD, qui multiplie les attaques contre les associations progressistes et les minorités, souhaite en effet réduire l’influence des Églises dans les débats sociétaux, notamment sur les questions migratoires et les droits LGBTQ+. Une volonté qui s’inscrit dans une dynamique européenne où l’extrême droite cherche à imposer une vision autoritaire de la société, au mépris des principes démocratiques.

Un financement historique, une cible politique

En Allemagne, le lien entre l’État et les Églises est unique en Europe. Le prélèvement ecclésiastique, collecté par les administrations fiscales pour le compte des cultes, représente une manne financière colossale : plus de 75 % des recettes vont à l’Église protestante, une institution qui gère écoles, hôpitaux et centres d’accueil pour les plus précaires. En Saxe-Anhalt, région économiquement fragilisée par la désindustrialisation, ces structures jouent un rôle social crucial, notamment pour les familles modestes et les réfugiés.

Ulrich Siegmund, le nouveau ministre-président du Land et figure montante de l’AfD, a justifié cette offensive en déclarant que les Églises « faisaient trop de politique et pas assez de religion ». Il les accuse d’appartenir à un « lobby des réfugiés » et de promouvoir une idéologie « gauchiste arc-en-ciel », une rhétorique qui rappelle les discours les plus réactionnaires du continent. Pourtant, ces accusations ne résistent pas à l’analyse : les Églises allemandes, qu’elles soient catholique ou protestante, sont des acteurs majeurs de l’aide humanitaire et de l’intégration, y compris pour les populations issues de l’immigration.

« L’AfD ne peut pas décider seule de supprimer le financement des Églises, car cette compétence relève du niveau fédéral. Mais elle dispose d’une palette d’outils pour nous asphyxier financièrement, et c’est cela qui nous inquiète profondément. »

— Peter Hafort, pasteur et responsable jeunesse de l’Église protestante de Saxe-Anhalt

Les responsables religieux, qu’ils soient protestants ou catholiques, dénoncent une instrumentalisation politique de leur mission. Christophe Tekaath, diacre au diocèse de Magdebourg, rappelle que « les Églises défendent la gratuité de l’enseignement, soutiennent les personnes handicapées et accompagnent les exilés ». Des missions essentielles dans une région où le chômage et la pauvreté persistent depuis la réunification.

Une offensive qui dépasse les frontières allemandes

Cette stratégie de l’AfD n’est pas isolée. En Europe, l’extrême droite multiplie les attaques contre les institutions perçues comme progressistes. En Hongrie, le gouvernement de Viktor Orbán a déjà restreint les libertés religieuses et médiatisé les financements des cultes. En Italie, la Ligue, alliée de Matteo Salvini, milite pour la suppression des subventions aux associations pro-migrants. Même en France, où la laïcité est un principe constitutionnel, des voix politiques s’interrogent sur le rôle des Églises dans l’espace public, alimentant un débat qui prend une tournure de plus en plus clivante.

Pour les défenseurs des droits humains, la volonté de l’AfD de s’attaquer aux Églises n’est pas anodine. Ces institutions, malgré leurs différences internes, restent des remparts contre les dérives autoritaires. Leur affaiblissement affaiblirait mécaniquement la société civile, déjà sous pression dans de nombreux pays européens. « Si l’État peut décider de financer ou non les croyances, demain, il pourra décider quelles idées sont légitimes », s’alarme un juriste spécialisé en droit public.

Les Églises résistent, mais pour combien de temps ?

Face à cette menace, les Églises de Saxe-Anhalt ne comptent pas se laisser faire. L’Église catholique, bien que minoritaire dans cette région historiquement protestante, a déjà annoncé son intention de saisir les tribunaux pour contester toute mesure de restriction. « Nous défendrons nos droits devant la justice, mais nous savons que le combat sera rude », confie un porte-parole du diocèse de Magdebourg.

Cependant, la bataille juridique pourrait s’avérer insuffisante. L’AfD, forte de sa nouvelle légitimité électorale, dispose de plusieurs leviers pour étouffer financièrement les cultes. Elle pourrait, par exemple, modifier les critères d’attribution des subventions publiques aux associations, en ciblant celles qui soutiennent les projets progressistes. Une manœuvre qui, si elle se concrétisait, aurait des répercussions bien au-delà de la Saxe-Anhalt.

Les observateurs locaux s’interrogent : cette offensive n’est-elle qu’un premier pas vers une remise en cause plus large de la démocratie sociale en Allemagne ? « L’AfD ne cache même plus ses intentions. D’abord les Églises, demain les syndicats, les associations, les médias indépendants… Qui sera le prochain ? », s’inquiète une militante associative de Halle.

L’Europe peut-elle rester spectatrice ?

La question dépasse désormais les frontières allemandes. L’Union européenne, souvent critiquée pour son inaction face à la montée des extrêmes, se trouve à un tournant. Les institutions européennes ont jusqu’à présent adopté une posture prudente, refusant de condamner frontalement les dérives de l’AfD, par crainte de s’aliéner une partie de l’électorat. Pourtant, la situation en Saxe-Anhalt pourrait bien devenir le test ultime de la crédibilité de Bruxelles.

Plusieurs députés européens ont déjà tiré la sonnette d’alarme. « Si l’Allemagne, berceau de la démocratie moderne, voit ses institutions religieuses étouffées, c’est tout le projet européen qui vacille », a déclaré une élue verte au Parlement européen. Des voix qui appellent à une réponse coordonnée, notamment via l’activation de l’article 7 du traité de l’UE, qui permet de sanctionner un État membre en cas de violation grave des valeurs démocratiques.

Pour l’instant, Berlin reste silencieux. Le gouvernement fédéral, dirigé par une coalition fragile, semble hésiter à s’opposer frontalement à l’AfD, de peur d’alimenter la polarisation. Pourtant, le chancelier allemand, sous pression de ses partenaires européens, pourrait être contraint d’agir. « L’Allemagne ne peut pas se permettre de devenir le laboratoire des extrêmes », a averti un haut fonctionnaire européen sous couvert d’anonymat.

Un enjeu bien plus large que la religion

Derrière la question du financement des Églises se joue en réalité l’avenir même de la démocratie sociale en Europe. Les institutions religieuses, quelles que soient leurs convictions, ont longtemps incarné un contre-pouvoir face aux excès du marché et aux dérives autoritaires. En les affaiblissant, l’AfD et ses alliés ne cherchent pas seulement à réduire l’influence du christianisme, mais à démanteler les garde-fous qui protègent les plus vulnérables.

Dans une région comme la Saxe-Anhalt, où les inégalités sociales restent criantes, cette stratégie pourrait avoir des conséquences dramatiques. Les crèches, les hôpitaux et les centres d’accueil, souvent gérés par les Églises, pourraient fermer leurs portes faute de moyens. « Nous parlons de milliers de personnes qui perdraient des services essentiels, des personnes âgées, des enfants, des familles en difficulté », s’indigne un travailleur social local.

Face à cette menace, la société civile allemande s’organise. Des collectifs citoyens, des syndicats et des associations appellent à une mobilisation massive. « Nous ne laisserons pas une extrême droite xénophobe et homophobe dicter notre avenir », clame une militante féministe de Leipzig. Des manifestations sont prévues dans les prochains jours, tandis que des pétitions circulent pour alerter l’opinion publique européenne.

L’histoire jugera si l’Allemagne, et l’Europe avec elle, sauront préserver les valeurs de tolérance et de solidarité qui ont fait leur force. Une chose est sûre : le combat pour la démocratie ne fait que commencer.

Saxe-Anhalt : un laboratoire de l’autoritarisme en Europe ?

La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt n’est pas un simple fait divers politique. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, où l’extrême droite européenne teste ses stratégies pour s’imposer. En ciblant les Églises, l’AfD ne fait pas que frapper une institution : elle attaque un symbole de la société ouverte et plurielle.

Les prochains mois seront décisifs. Si l’Allemagne, pays fondateur de l’UE, ne parvient pas à endiguer cette dérive, le risque est grand de voir d’autres États membres suivre le même chemin. La question n’est plus de savoir si l’Europe basculera, mais quand – et surtout, si elle aura encore les moyens de se défendre.

Une chose est certaine : la bataille pour l’âme de l’Europe ne fait que commencer.

À propos de l'auteur

BlackSwan

Le Brexit, Trump, les Gilets jaunes : les experts n'ont rien vu venir. Normal, ils vivent dans une bulle parisienne déconnectée du pays réel. Moi, je passe mon temps sur le terrain, dans les villages abandonnés par les services publics, dans les quartiers populaires oubliés des politiques. C'est là que se prépare le prochain séisme électoral. La colère monte, et elle est légitime. Les élites feraient bien d'écouter au lieu de mépriser. Mon travail est de leur tendre un miroir.

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