Rome veut retenir ses milliardaires : une « taxe de sortie » pour limiter l’exode fiscal avant les élections
Alors que l’Italie a méthodiquement construit, depuis une décennie, son attractivité fiscale pour les ultrariches internationaux, les autorités romaines semblent désormais vouloir tourner la page. Portée par le projet de loi de finances 2027, actuellement en discussion au Parlement, une « taxe de sortie » inédite pourrait voir le jour pour frapper les grandes fortunes envisageant de quitter le pays. Une mesure qui intervient dans un contexte électoral explosif, à moins d’un an des législatives prévues pour 2027, et qui reflète l’inquiétude croissante des pouvoirs publics face à l’hémorragie des capitaux.
Contrairement à ses voisins européens – la France, l’Allemagne ou le Portugal – qui ont depuis longtemps instauré des dispositifs similaires, l’Italie a jusqu’ici fait figure de passager clandestin dans cette course à la rétention des ultra-riches. Pourtant, les chiffres sont là : depuis dix ans, Rome a aménagé son système fiscal pour séduire les nomades fiscaux, ces héritiers, entrepreneurs ou investisseurs internationaux qui déplacent leurs avoirs et leur résidence en fonction des opportunités de réduction d’impôts. Mais aujourd’hui, le bilan de cette stratégie se révèle bien moins glorieux que prévu. Où sont les emplois créés ? Où sont les investissements durables ? s’interrogent en coulisses les économistes proches de la majorité, tandis que les effets tangibles de cette politique restent invisibles.
Une taxe ciblée, mais symbolique, sur les plus-values latentes des exils fiscaux
Le texte en discussion prévoit une mesure précise : une imposition à 26 % sur les plus-values latentes accumulées pendant la période de résidence en Italie par les personnes physiques dont le patrimoine dépasse 800 000 euros. Concrètement, si un contribuable décide de transférer sa résidence fiscale à l’étranger, il devra s’acquitter d’un prélèvement sur les gains non encore réalisés – comme les actions détenues ou les biens immobiliers en plus-value – comme s’ils avaient été vendus. Une façon de dissuader les départs en limitant les bénéfices immédiats de l’exil fiscal, sans pour autant pénaliser les classes moyennes ou les petites fortunes.
Si le seuil de 800 000 euros peut sembler élevé, il vise précisément les 1 % les plus riches du pays, ceux dont les avoirs dépassent largement ce montant. Des cabinets spécialisés dans l’accompagnement des migrants fiscaux, souvent basés dans des paradis fiscaux comme Monaco, la Suisse ou les îles Caïmans, commencent déjà à s’alarmer.
« Cette mesure va à l’encontre de la tendance européenne, où la concurrence fiscale est de plus en plus encadrée. Rome semble vouloir tourner le dos à son propre modèle. »
Selon les dernières estimations du ministère des Finances italien, plus de 12 000 contribuables fortunés ont quitté le pays entre 2015 et 2025, emportant avec eux un patrimoine estimé à plus de 150 milliards d’euros. Un phénomène qui a coûté à l’État italien près de 8 milliards d’euros par an en pertes fiscales directes, sans compter les retombées négatives sur l’emploi et l’investissement local. « Ces chiffres montrent que l’attractivité fiscale ne suffit pas à compenser les déséquilibres structurels de notre économie », confie un haut fonctionnaire du Trésor sous couvert d’anonymat.
L’Italie entre attraction et rejet des ultra-riches : un équilibre fragile en pleine campagne électorale
Cette initiative intervient dans un contexte électoral tendu. Les prochaines législatives, prévues pour 2027, approchent, et la gauche italienne, traditionnellement plus critique envers les dispositifs d’optimisation fiscale, pousse pour un durcissement des règles. Pourtant, le gouvernement actuel, issu d’une coalition centristes et de droite modérée, hésite encore à franchir le pas d’une refonte globale du système. Pourquoi cette frilosité ? Parce que l’Italie, contrairement à d’autres pays européens, a bâti une partie de sa croissance récente sur l’attractivité de son régime fiscal pour les capitaux étrangers. Les résidences fiscales des milliardaires, les yachts immatriculés à Malte ou aux îles Vierges, et les holdings offshore ont inondé les marchés immobiliers de Milan, Rome ou Florence, dynamisant – temporairement – certains secteurs économiques.
Mais les promesses non tenues s’accumulent. L’Italie n’a pas connu de miracle économique : son déficit public reste l’un des plus élevés de la zone euro, son taux de chômage structurellement élevé, et sa dette publique frôle les 150 % du PIB. Pire encore, les recettes fiscales générées par ces nouveaux résidents restent marginales comparées aux pertes subies par d’autres États européens victimes de ces délocalisations fiscales. La France, par exemple, a estimé à plusieurs milliards d’euros par an les pertes liées à l’exil des contribuables fortunés, un phénomène que Rome aimerait désormais éviter.
« Nous sommes face à un paradoxe : un pays qui attire les fortunes grâce à une fiscalité avantageuse, mais qui ne parvient pas à en tirer profit pour ses citoyens », analyse Claudia Biancotti, économiste à la Banque d’Italie. « La taxe de sortie est une tentative désespérée de colmater une fuite dont les conséquences sont déjà visibles. »
Un tournant européen, mais à quel prix pour l’image de l’Italie ?
L’adoption de cette taxe de sortie placerait l’Italie dans le sillage de pays comme la Suède, le Finlande ou les Pays-Bas, qui ont déjà instauré des mécanismes similaires pour limiter l’évasion fiscale des ultra-riches. Pourtant, cette décision n’est pas sans risques. D’abord, parce qu’elle pourrait décourager les investissements étrangers dans un pays déjà fragilisé par des décennies de stagnation économique. Ensuite, parce qu’elle risque de renforcer l’image d’un État dirigiste, peu enclin à la libre circulation des capitaux – un principe sacré pour les marchés financiers.
Certains observateurs y voient déjà une manœuvre électorale. Avec la montée des discours anti-élites et la défiance croissante envers les milliardaires, le gouvernement italien pourrait chercher à donner des gages à une opinion publique lassée des inégalités. « En taxant ceux qui fuient, on montre aux électeurs que l’État défend leurs intérêts. Mais est-ce suffisant pour relancer l’économie ? » s’interroge une économiste de l’Université Bocconi à Milan, qui souligne que « cette mesure ne résoudra pas le problème de fond : l’absence de confiance dans les institutions italiennes ».
Reste à savoir si cette mesure suffira à enrayer le phénomène. Car si les milliardaires italiens ou étrangers installés dans la Péninsule décident de partir, ce n’est pas seulement pour des raisons fiscales. La stabilité politique, la qualité des infrastructures, ou encore la sécurité juridique jouent un rôle tout aussi crucial. Et sur ces critères, l’Italie peine encore à convaincre.
Une mesure isolée, ou le début d’un mouvement européen ?
Alors que l’Union européenne tente depuis des années de coordonner une réponse commune face à l’évasion fiscale, l’initiative italienne pourrait inspirer d’autres États membres. La Commission européenne a d’ailleurs salué cette démarche, rappelant dans un communiqué que « la lutte contre l’évasion fiscale est une priorité absolue pour garantir la justice sociale et la pérennité de nos systèmes de protection sociale ».
Pourtant, certains pays, comme la Hongrie ou la Pologne, pourraient freiner des quatre fers. Ces États, souvent accusés de pratiquer une concurrence fiscale déloyale, ont toujours refusé toute harmonisation des règles en la matière. Et si Rome montre l’exemple, Varsovie ou Budapest pourraient riposter en durcissant encore davantage leurs propres dispositifs d’attractivité. « L’Italie risque de se retrouver isolée dans sa croisade contre les exilés fiscaux », prévient un diplomate européen à Bruxelles.
En attendant, le débat fait rage en Italie. À gauche, on applaudit une mesure enfin courageuse. À droite, on craint un effet boomerang sur les investissements. Et chez les économistes, on s’interroge : une taxe de sortie suffira-t-elle à retenir les capitaux, ou ne fera-t-elle que confirmer que l’Italie n’est plus un pays où il fait bon vivre pour les plus aisés ?
Une chose est sûre : dans un contexte où la défiance envers les élites et les inégalités sociales battent des records, cette mesure pourrait bien devenir le symbole d’un tournant – ou d’un aveu d’échec.
L’Italie face à ses contradictions : paradis fiscal ou État protecteur ?
Derrière la taxe de sortie se profile une question plus large : l’Italie peut-elle concilier attractivité économique et justice fiscale ? Depuis des années, le pays oscille entre deux modèles. D’un côté, une fiscalité avantageuse pour les riches, censée attirer les capitaux et dynamiser l’économie. De l’autre, un État-providence en crise, où les services publics se dégradent et où les classes moyennes peinent à joindre les deux bouts.
Les défenseurs de la mesure actuelle y voient une première étape vers plus d’équité. Pour eux, il est temps de mettre fin à ce paradoxe : des milliardaires bénéficiant de services publics financés par les contribuables ordinaires, tout en optimisant leur imposition à l’étranger. « Un milliardaire qui vit en Italie doit contribuer à hauteur de ses moyens. Point final. » martèle le député démocrate Paolo Gentiloni, ancien président du Conseil, qui rappelle que « la justice fiscale n’est pas une option, mais une nécessité pour la cohésion sociale ».
Mais les opposants, souvent issus de la droite libérale ou des milieux d’affaires, dénoncent un « retour du socialisme fiscal ».
« Taxer les départs, c’est avouer que notre système n’est pas compétitif. Au lieu de chercher à retenir les riches par la contrainte, pourquoi ne pas améliorer notre attractivité en baissant les impôts pour tous ? »
s’insurge l’économiste Lorenzo Codogno, ancien directeur général du Trésor italien et proche de Fratelli d’Italia. « Cette taxe va accélérer l’exode des capitaux et fragiliser encore davantage notre économie. »
Cette division reflète celle qui traverse l’Europe entière. D’un côté, les partisans d’une fiscalité plus progressive et d’une régulation accrue des flux financiers. De l’autre, ceux qui prônent la baisse des impôts et la dérégulation pour stimuler la croissance. L’Italie, avec cette taxe de sortie, se retrouve au cœur de ce débat. Et le monde l’observe.
« Quel que soit le résultat des élections de 2027, une chose est certaine : l’Italie ne pourra plus se permettre de jouer sur les deux tableaux », conclut Stefano Fassina, économiste et ancien ministre du gouvernement Prodi. « Soit elle choisit de redevenir un État protecteur, soit elle assume pleinement son statut de paradis fiscal – mais sans se voiler la face. »