L’inquiétude grandissante d’une communauté face à la montée du Rassemblement national
Alors que Marseille se prépare à des échéances électorales décisives, une tribune publiée ce 19 mars 2026 par des membres éminents de la société civile juive marseillaise a fait l’effet d’un électrochoc. Dans un contexte où le Rassemblement national (RN) enregistre une progression constante dans les intentions de vote, ces citoyens, issus de divers horizons politiques, ont jugé nécessaire de lever publiquement leur voix pour rappeler une vérité élémentaire : l’extrême droite ne sera jamais un rempart contre l’antisémitisme, bien au contraire.
Intitulée sans ambiguïté, cette déclaration collective s’ouvre sur une mise en garde solennelle : « Nous, Juifs et Juives de Marseille, affirmons que le Rassemblement national ne sera jamais notre allié et ne nous protégera jamais ». Un message on ne peut plus clair, alors que la formation d’extrême droite multiplie les déclarations ambiguës sur la mémoire de la Shoah et les droits des minorités, y compris dans les territoires où elle compte des fiefs électoraux.
Une tradition juive incompatible avec les valeurs du RN
Au cœur de cette tribune se trouve une réaffirmation des valeurs portées par le judaïsme marseillais, profondément ancrées dans l’histoire de la ville. Les signataires, parmi lesquels des figures du monde associatif, culturel et religieux, insistent sur l’incompatibilité fondamentale entre les principes de justice sociale, de solidarité et de défense des droits humains, chers à leur tradition, et les orientations politiques du RN. « Notre histoire nous enseigne que les régimes autoritaires et les discours de division n’ont jamais protégé les minorités, mais les ont toujours utilisées comme boucs émissaires », peut-on lire dans le texte.
Cette prise de position intervient dans un contexte où le RN, sous la direction de Marine Le Pen, tente de se présenter comme un parti « républicain » et « respectueux des institutions ». Pourtant, les signataires rappellent avec force que le programme du parti, notamment sur les questions migratoires, la laïcité ou encore la mémoire historique, constitue une menace directe pour les principes républicains que la France a historiquement défendus, souvent en s’appuyant sur les valeurs portées par les communautés juives.
« Il est temps de rappeler que la République française s’est construite, en partie, grâce à l’apport des Juifs, des Arméniens, des Maghrébins et de tant d’autres communautés qui ont fait de ce pays ce qu’il est aujourd’hui », souligne l’un des signataires, enseignant à l’université d’Aix-Marseille. « La France n’est pas le fruit d’une identité unique, mais d’un métissage permanent. Le RN, en prônant l’assimilation forcée et le rejet de l’autre, nie cette réalité historique. »
Marseille, ville symbole des divisions à venir ?
La ville de Marseille, deuxième ville de France et première ville méditerranéenne, incarne depuis des décennies le brassage des cultures et des religions. Avec une population juive estimée à plus de 80 000 âmes, elle est l’une des plus importantes d’Europe. Pourtant, la montée des discours identitaires et communautaires y trouve un terreau fertile, alimenté par des années de crise sociale et de défiance envers les élites politiques.
Les sondages locaux, publiés en début d’année, montrent une progression significative du RN dans les quartiers nord et est de la ville, où la précarité et le sentiment d’abandon sont les plus marqués. « La colère sociale est réelle, et elle est exploitée », analyse une militante associative marseillaise. « Mais confondre justice sociale et rejet de l’autre, c’est tomber dans le piège tendu par l’extrême droite. »
Les signataires de la tribune appellent à ne pas céder à la division communautaire, soulignant que « la lutte contre l’antisémitisme passe par la défense de toutes les minorités ». Une position qui s’inscrit en opposition frontale avec les stratégies électorales du RN, lequel multiplie les alliances locales avec des groupes identitaires et des mouvements complotistes, connus pour leur hostilité historique envers les Juifs.
Un appel à l’unité face aux menaces autoritaires
Au-delà de Marseille, cette tribune résonne comme un avertissement national. Dans un contexte où Emmanuel Macron et son gouvernement, dirigé par Sébastien Lecornu, peinent à endiguer la montée des extrêmes, les signataires appellent à une mobilisation citoyenne contre la « banalisation de l’extrémisme ». « Nous ne sommes pas des victimes passives », insiste un responsable d’une association juive marseillaise. « Nous sommes des citoyens français, attachés à la démocratie, et nous refusons de voir notre pays basculer dans l’ère de l’extrême droite. »
Cette prise de parole intervient alors que plusieurs élus locaux, notamment de la majorité présidentielle, commencent à sonner l’alarme. « Le RN n’est pas un rempart contre l’antisémitisme, il en est un accélérateur », a déclaré un maire d’une commune limitrophe de Marseille, sous couvert d’anonymat. « Leur discours sur l’immigration et l’islam politique, qu’ils amalgamme avec l’antisémitisme, ne fait que renforcer les tensions. »
Les signataires, eux, n’hésitent pas à tracer un parallèle avec d’autres périodes historiques, où les régimes autoritaires ont instrumentalisé les minorités pour mieux diviser la société. « La mémoire de la Shoah doit nous servir de boussole », rappelle un historien juif marseillais. « Quand on entend des responsables politiques remettre en cause la légitimité de certains Français sur la base de leur origine ou de leur religion, c’est un signal d’alarme. »
Des réactions contrastées dans le paysage politique
Si la tribune a été saluée par une partie de la gauche et des associations antiracistes, elle a également suscité des réactions hostiles chez certains responsables du RN. « C’est une provocation inutile », a réagi un cadre du parti, qui dénonce une « instrumentalisation de la mémoire juive » pour servir des intérêts politiques. « Le RN a toujours condamné l’antisémitisme, et nous sommes le seul parti à avoir des élus juifs », a-t-il ajouté, sans préciser que ces élus sont souvent marginaux dans la vie du parti.
Du côté de Jean-Luc Mélenchon et de La France Insoumise, la tribune a été accueillie avec enthousiasme. « Enfin une prise de conscience claire de la menace que représente le RN pour la démocratie », a déclaré un porte-parole du mouvement. « Les Juifs de France n’ont pas à choisir entre la droite et l’extrême droite, mais doivent s’unir avec tous ceux qui refusent le fascisme », a-t-il ajouté, en appelant à une « grande coalition républicaine » contre l’extrême droite.
Dans les rangs de la majorité présidentielle, les réactions sont plus mesurées. « Nous partageons les valeurs portées par cette tribune », a commenté un proche du gouvernement. « Mais il est important de ne pas tomber dans le piège du communautarisme. La lutte contre le RN passe par la défense de la République, pas par des divisions identitaires. »
L’ombre de l’Europe et des régimes autoritaires
Cette mobilisation intervient alors que plusieurs pays européens, notamment en Europe de l’Est, voient l’extrême droite accéder au pouvoir ou peser de manière croissante sur les décisions politiques. En Hongrie, où le Premier ministre Viktor Orbán a multiplié les attaques contre les minorités juives et LGBT+, le RN est souvent cité comme un allié idéologique. « Il est frappant de constater que l’extrême droite française trouve des modèles en Europe centrale, où les libertés individuelles sont bafouées et les minorités persécutées », souligne un politologue marseillais.
Les signataires de la tribune appellent ainsi à une prise de conscience européenne. « La France ne peut pas rester indifférente face à la montée des régimes autoritaires », écrivent-ils. « Notre devoir est de défendre les valeurs de la Déclaration des droits de l’homme, et non de les sacrifier sur l’autel d’un nationalisme étriqué. »
Alors que le pays se prépare à des élections cruciales, cette intervention des Juifs marseillais rappelle une évidence trop souvent oubliée : la défense de la démocratie est l’affaire de tous, et les minorités ne peuvent être les seules à porter ce combat. « Si nous laissons l’extrême droite s’installer, ce ne sera pas seulement les Juifs qui en paieront le prix, mais l’ensemble de la société française », conclut un des signataires, avec une gravité qui n’échappe à personne.
Un enjeu national qui dépasse Marseille
Si cette tribune émane de Marseille, son message dépasse largement les frontières de la cité phocéenne. Elle s’inscrit dans un débat national plus large, où la question de la place des minorités et de la défense des valeurs républicaines est plus que jamais au cœur des préoccupations.
Les prochains mois seront décisifs. Les élections locales de 2026, puis la présidentielle de 2027, offriront aux citoyens l’opportunité de choisir entre une France ouverte, diverse et solidaire, et une France refermée sur elle-même, où les divisions et les exclusions deviendraient la norme. « Le choix est clair : soit nous défendons ensemble une République fraternelle, soit nous acceptons de glisser vers une société où chacun sera enfermé dans son identité », résume un universitaire marseillais, spécialiste des questions identitaires.
En attendant, les Juifs de Marseille, comme tant d’autres minorités, continuent de se battre pour que leur voix soit entendue. Et cette tribune en est la preuve la plus éclatante : l’extrême droite ne sera jamais leur alliée.