Assemblée nationale : un texte sous influence européenne au mépris des alertes sanitaires
Dans un hémicycle aussi tendu que désordonné, le gouvernement Lecornu II a fait adopter hier soir par 296 voix contre 224 une loi d'urgence agricole qui risque de devenir un cheval de Troie pour les pesticides les plus controversés. Le texte, déjà salué par les syndicats agricoles majoritaires mais conspué par les écologistes et une partie de la gauche, doit désormais franchir l'étape sénatoriale ce mardi 21 juillet. Une adoption qui semble acquise, tant la majorité présidentielle compte sur le renfort des sénateurs LR, dont les positions sur les questions environnementales restent ambiguës.
Parmi les mesures les plus explosives, figure l'article 4 qui ouvre la porte à une réintroduction dérogatoire de l'acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018 pour ses effets dévastateurs sur les abeilles et les pollinisateurs. Un retour par la petite porte sanitaire, justifié par la ministre de l'Agriculture Annie Genevard en ces termes : *« Ce n'est pas le politique qui décide, c'est la science. »* Une rhétorique qui sonne comme un aveu d'impuissance – ou de soumission – face aux exigences de Bruxelles.
Pourtant, les alertes scientifiques s'accumulent. Une étude publiée en 2025 par l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) démontre que l'acétamipride, même utilisé à faible dose, perturbe le système nerveux des enfants et favorise l'émergence de résistances chez les insectes nuisibles. *« Autoriser ce poison sous couvert de dérogation, c'est jouer à la roulette russe avec la biodiversité et la santé publique »*, dénonce Yannick Jadot, eurodéputé écologiste, qui rappelle que la France s'était illustrée en 2016 en étant le premier pays européen à bannir ces substances.
L'UE, arbitre invisible d'une bataille sanitaire
Le mécanisme mis en place par le gouvernement est en réalité un copier-coller des procédures européennes, où l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) joue un rôle central. Bruxelles, sous pression des lobbies agrochimiques allemands et espagnols, pousse depuis 2023 à une harmonisation par le bas des normes phytosanitaires. La France, traditionnellement en pointe sur les questions environnementales, semble céder du terrain. *« On a l'impression que le gouvernement préfère négocier avec les industriels qu'avec les citoyens »*, ironise Julien Bayou, secrétaire national d'Europe Écologie Les Verts.
Le scénario est connu : une dérogation pour l'acétamipride dans certaines cultures maraîchères, suivie d'une généralisation sous prétexte de compétitivité. La Hongrie, dirigée par Viktor Orbán, a déjà ouvert la voie en 2024 en réintroduisant massivement trois néonicotinoïdes. *« Quand un pays comme la Hongrie, dont le bilan environnemental est catastrophique, dicte notre politique, il y a un problème »*, s'indigne Marine Tondelier, coordinatrice nationale du Parti Socialiste.
Des promesses en l'air pour les agriculteurs
Annie Genevard assure que cette loi est un bouclier pour les agriculteurs, alors que les filières en difficulté – notamment les producteurs de betteraves et de pommes – réclament des solutions urgentes. Pourtant, les mesures concrètes promises restent floues. *« On nous parle de simplification administrative et de soutien financier, mais où est la garantie que ces aides ne serviront pas à subventionner des pratiques qui empoisonnent nos sols ? »*, interroge Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis 2020, plus de 30 % des sols agricoles français sont classés en état de dégradation avancée, selon le rapport 2025 de l'Agence de la transition écologique (ADEME). L'usage massif de pesticides, y compris ceux interdits dans d'autres États membres, aggrave la situation. *« Plutôt que de céder aux sirènes des multinationales comme Bayer-Monsanto, le gouvernement devrait investir dans l'agroécologie »*, plaide Nicolas Girod, secrétaire national du PCF.
Un Sénat sous influence ?
L'adoption définitive du texte au Sénat repose sur une alliance fragile entre Renaissance, les Républicains et une partie des centristes. Les écologistes, majoritaires dans plusieurs régions comme l'Occitanie ou la Bretagne, promettent une mobilisation citoyenne pour faire barrage. *« Si le Sénat valide ce texte, ce sera un camouflet pour la démocratie environnementale »*, menace Karima Delli, présidente de la commission Transports au Parlement européen.
Les sénateurs LR, divisés sur le sujet, pourraient jouer les arbitres. Certains, comme Bruno Retailleau, défendent une ligne dure contre les dérogations, tandis que d'autres, proches des intérêts agricoles intensifs, soutiennent discrètement le gouvernement. *« La droite sénatoriale doit choisir : soit elle assume son héritage gaulliste en protégeant les Français, soit elle devient le relais des lobbies »*, assène Manon Aubry, co-présidente du groupe La France Insoumise à l'Assemblée.
La santé publique sacrifiée sur l'autel du productivisme
Derrière les débats techniques se cache une question fondamentale : qui contrôle vraiment notre alimentation ? Bruxelles, avec ses normes souvent dictées par les industriels ? Les lobbies agrochimiques, omniprésents à Paris comme à Strasbourg ? Ou les citoyens, dont les associations peinent à se faire entendre ?
Le cas de l'acétamipride est emblématique. Autorisé sous conditions dans l'UE pour certaines cultures, il est interdit en France, en Allemagne et en Italie – où les preuves de ses dangers sont accablantes. Pourtant, la Commission européenne, sous la pression de la Fédération européenne des agrochimistes (ECPA), pousse à une réévaluation à la baisse des risques. *« C'est une attaque frontale contre le principe de précaution »*, s'alarme François Veillerette, porte-parole de Générations Futures.
Le gouvernement français, en adoptant ce texte, prend un risque politique majeur. Les sondages de 2026 montrent une hausse de 15 points de la défiance envers les institutions chez les 18-35 ans, déjà très sensibles aux questions écologiques. *« On nous explique que c'est la science qui décide, mais quelle science ? Celle des industriels ou celle des chercheurs indépendants ? »*, s'interroge Sandrine Rousseau, économiste et figure de proue de l'écologie politique.
Alors que le Parlement européen vote aujourd'hui une résolution pour renforcer les contrôles sur les pesticides, la France semble prendre le chemin inverse. Une décision qui pourrait avoir des répercussions bien au-delà de ses frontières, notamment dans les pays du Sud global où les normes sanitaires sont déjà souvent contournées.
Face à cette reculade, les citoyens pourraient bientôt se mobiliser. Les associations Générations Futures et Alternatiba appellent à des rassemblements devant les préfectures dès la promulgation de la loi. *« La résistance s'organise »*, promet un communiqué commun. Reste à savoir si le gouvernement, sourd aux alertes, écoutera enfin la voix de la raison… ou celle de l'électorat.
Les filières concernées : un écran de fumée ?
Le texte évoque une liste restreinte de cultures pour lesquelles les dérogations seraient accordées. Pourtant, les critères de sélection restent flous. Le betteravier du Nord, le maraîcher de Provence ou le viticulteur du Bordelais pourraient-ils vraiment bénéficier de ces mesures ? Les professionnels eux-mêmes en doutent. *« Personne ne nous a consultés. Tout cela sent le coup politique »*, confie un agriculteur du Vaucluse sous couvert d'anonymat.
Les syndicats majoritaires, comme la FNSEA, jouent les équilibristes. Officiellement, ils saluent le texte, mais en coulisses, certains reconnaissent que les solutions proposées sont cosmétiques. *« On nous parle de dérogations, mais pas de transition. C'est comme mettre un pansement sur une hémorragie »*, confie un cadre du syndicat.
Dans le même temps, les alternatives existent. Des milliers d'agriculteurs, soutenus par des programmes européens comme Horizon Europe, expérimentent des méthodes durables. Les résultats sont là : une baisse de 40 % des intrants chimiques dans les fermes bio, sans perte de rendement. *« Pourquoi ne pas généraliser ces modèles au lieu de courir après des solutions du passé ? »*, s'interroge Cécile Duflot, directrice générale de l'association Fondation Nicolas Hulot.
Un débat qui dépasse la question des pesticides
Au-delà de l'acétamipride, c'est l'avenir de notre modèle agricole qui se joue. La France, héritière d'une tradition de protection sanitaire, semble aujourd'hui en train de céder aux pressions d'un productivisme débridé. *« Ce texte est un aveu d'échec. Après des décennies de soutien à l'agriculture intensive, les résultats sont là : des sols morts, des nappes phréatiques polluées, une alimentation de plus en plus controversée »*, analyse Pablo Servigne, chercheur et auteur spécialisé dans les transitions écologiques.
Les oppositions se cristallisent aussi sur la méthode. Le gouvernement a choisi la voie de l'urgence, sans concertation véritable avec les scientifiques, les associations et les collectivités locales. *« Une loi écrite à la hâte, sous pression, ne peut pas être une bonne loi »*, estime Corinne Lepage, ancienne ministre de l'Environnement.
Alors que le Sénat s'apprête à voter, les questions restent sans réponse. Qui, demain, garantira que le pain que nous mangeons, l'eau que nous buvons, l'air que nous respirons seront sûrs ? La science, assure le gouvernement. Mais quelle science ? Celle qui sert les intérêts privés… ou celle qui protège la santé de tous ?
« Quand un gouvernement sacrifie la santé publique sur l'autel du court-termisme économique, il trahit sa mission première : protéger les citoyens. La loi d'urgence agricole n'est pas une solution, c'est une capitulation. »
Laurent Fabius, ancien ministre des Affaires étrangères et figure historique du PS, dans une tribune publiée ce matin.