Un sommet « Africa Forward » en terre anglophone, acte symbolique d’une rupture annoncée
Emmanuel Macron a ouvert ce lundi 11 mai 2026 à Nairobi un sommet inédit entre la France et l’Afrique, sous le nom évocateur d’« Africa Forward » – une appellation délibérément anglophone qui marque une volonté assumée de s’affranchir des codes traditionnels de la Françafrique. Pour la première fois, un tel événement se tient dans un pays anglophone d’Afrique subsaharienne, et non dans une ancienne colonie française. Ce choix stratégique survient après que Paris a perdu une grande partie de son influence militaire au Sahel, où les juntes au pouvoir ont rompu avec la France, l’accusant de néocolonialisme. « C’est un continent que je ne veux plus que la France regarde d’un côté comme étant un pré carré », avait lancé Emmanuel Macron en 2017 lors de son discours historique à Ouagadougou, au Burkina Faso.
Pourtant, malgré cette volonté affichée de tourner la page, l’histoire s’est accélérée plus vite que prévu : en trois ans, l’armée française a dû évacuer le Mali (2022), puis le Burkina Faso et le Niger, laissant le champ libre à des partenaires comme la Russie ou la Turquie. La France tente désormais de se repositionner en misant sur l’Afrique de l’Est, où les réalités économiques et diplomatiques diffèrent radicalement de celles du Sahel. « La rupture est subie. La France quitte le Mali, les Russes arrivent. Aujourd’hui, militairement, il y a cette équation de la perte de l’influence militaire qui est nouvelle », analyse Ousmane Ndiaye, journaliste et auteur de L’Afrique contre la démocratie.
Une présence militaire discrète, mais des intérêts économiques tenaces
Malgré le retrait des troupes du Sahel, la France conserve une présence en Afrique, mais sous une forme plus discrète. Quelques centaines de soldats restent en Côte d’Ivoire et au Gabon, tandis que les forces spéciales interviennent ponctuellement, comme au Bénin ou en Tanzanie. En décembre 2025, une tentative de coup d’État au Bénin a été déjouée grâce à l’intervention de ces unités. « Il n’y a pas d’implantation avec des bases très visibles de la population. Ce sont des forces prépositionnées, qui interviennent de manière beaucoup plus discrète », explique Jean-Marc Gravellini, chercheur associé à l’Iris et ancien directeur de l’Alliance Sahel.
Cette adaptation reflète une stratégie de survie : éviter l’effondrement total de l’influence française, tout en évitant les critiques associées aux anciennes méthodes coloniales. Pourtant, les défis restent immenses. Les entreprises françaises, comme TotalEnergies, maintiennent une présence dans les secteurs énergétiques au Mozambique ou en Tanzanie, mais leur marge de manœuvre se réduit face à la concurrence chinoise, américaine ou émiratie.
« La France ne peut pas se permettre de perdre pied en Afrique, ne serait-ce que pour des raisons économiques. Mais la méthode doit changer. Il ne s’agit plus de parler à l’Afrique, mais bien avec elle. »
Un diplomate sous couvert d’anonymat
Nairobi, laboratoire d’une nouvelle diplomatie africaine
Le choix du Kenya n’est pas anodin : ce pays anglophone, en pleine croissance économique, représente une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est, une région moins marquée par l’anti-françafrique que le Sahel. Avec un PIB en hausse de 5,6 % en 2025 et une position stratégique dans la Corne de l’Afrique, Nairobi offre à Paris une vitrine pour tester une coopération « gagnant-gagnant », loin des accusations de paternalisme. Le sommet Africa Forward, organisé en partenariat avec l’Union africaine, met l’accent sur des dossiers concrets : sécurité maritime – cruciale dans l’océan Indien –, transition énergétique et numérique.
La France y défend son expertise en nucléaire civil et propose des partenariats en énergies renouvelables, notamment avec le Kenya et l’Éthiopie. « Nous ne venons pas avec des leçons, mais avec des solutions concrètes », assure un conseiller de l’Élysée avant le déplacement. Pourtant, la concurrence est féroce. La Chine domine déjà les infrastructures avec ses « nouvelles routes de la soie », tandis que les États-Unis relancent leur engagement via l’African Growth and Opportunity Act (AGOA). L’Union européenne tente de rivaliser avec son programme Global Gateway.
« L’Afrique n’a pas besoin de nouveaux maîtres, mais de partenaires fiables », rappelle un responsable de l’Union africaine. « Si la France veut jouer un rôle, elle doit prouver qu’elle est capable de respecter ses engagements, sans arrière-pensées. »
Lecornu II, acteur d’un virage ou simple alibi ?
Ce sommet intervient alors que Sébastien Lecornu, Premier ministre depuis mars 2026, incarne une nouvelle génération de dirigeants français cherchant à rompre avec l’héritage de la Françafrique. Son gouvernement a promis une refonte des accords militaires et une révision des mécanismes de financement du développement, avec l’ambition affichée de mettre fin à l’assistanat économique. « Lecornu incarne une nouvelle génération de dirigeants qui ont compris que la Françafrique était un boulet », analyse une spécialiste des relations internationales. « Mais le vrai test sera de voir si cette nouvelle approche se traduit par des actes concrets, et pas seulement par des discours. »
Parmi les mesures attendues figure la révision des accords militaires avec certains pays africains, ainsi qu’une refonte des partenariats économiques pour privilégier des projets co-construits. « L’époque où la France dictait les règles est terminée », avait rappelé Lecornu lors d’un discours à l’Assemblée nationale la semaine dernière. Pourtant, les critiques persistent : la gauche radicale, représentée par Jean-Luc Mélenchon, dénonce déjà une « stratégie de façade » pour masquer la poursuite de politiques néocoloniales.
L’incident diplomatique qui a marqué le sommet : Macron recadre publiquement des participants
Le sommet a été marqué par un incident diplomatique révélateur des tensions persistantes. Lors d’une session ouverte, Emmanuel Macron a publiquement interrompu des participants qu’il a estimés « perturber » le déroulement des débats, lançant : « Dehors ceux qui perturbent ». Une scène qui a rapidement circulé sur les réseaux sociaux et dans la presse internationale, illustrant à la fois la fermeté du président français et les difficultés à instaurer un dialogue apaisé. Pour les observateurs, cet épisode rappelle que la France, malgré ses efforts de modernisation, reste perçue comme une puissance interventionniste par une partie de ses partenaires africains.
« Les Africains ne veulent plus être des variables d’ajustement géopolitique. Si la France veut jouer un rôle, elle doit prouver qu’elle est capable de respecter ses engagements, sans arrière-pensées », rappelle un responsable de l’Union africaine. Une phrase qui résume l’état d’esprit du continent aujourd’hui, où la méfiance envers les anciennes puissances coloniales reste forte, malgré les discours de rupture.
Un équilibre fragile entre héritage colonial et réalités économiques
Si les régimes africains affichent une volonté croissante d’autonomie, les réalités économiques rendent la rupture totale improbable. Malgré les discours souverainistes, la plupart des pays du continent restent dépendants des investissements étrangers. Le Kenya, par exemple, tire 20 % de son PIB de flux financiers extérieurs, dont une part non négligeable provient d’Europe. « On ne peut pas brûler les ponts avec la France du jour au lendemain », explique un économiste kényan. « Mais cela ne signifie pas qu’on doit accepter n’importe quel partenariat. »
Emmanuel Macron a évoqué lors de son discours à Nairobi la nécessité de « tourner la page des relations toxiques », tout en réaffirmant l’engagement de la France dans la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime – deux enjeux qui intéressent particulièrement le Kenya. Mais les attentes sont limitées : « Les Africains ne veulent plus être des variables d’ajustement géopolitique », rappelle un observateur africain. Pourtant, des signes encourageants émergent. La France mise sur des partenariats technologiques, comme le numérique ou les énergies vertes, où son expertise pourrait séduire. Le Kenya, leader africain en innovation, est déjà un partenaire clé pour les start-up françaises.
Entre symboles et pragmatisme, une diplomatie française en quête de légitimité
Le déplacement de Macron au Kenya illustre les contradictions d’une politique africaine française à la croisée des chemins. D’un côté, Paris tente de se présenter comme un partenaire moderne, éloigné des schémas coloniaux ; de l’autre, les structures de l’influence française – réseaux d’affaires, lobbyistes, anciens hauts fonctionnaires – persistent et signent. Une réalité qui rappelle que les changements de discours ne suffisent pas à transformer les rapports de force.
Les prochains mois seront déterminants. Si le sommet de Nairobi débouche sur des avancées concrètes – notamment en matière d’investissements verts ou de sécurité régionale –, Paris pourrait regagner une partie de sa crédibilité. En revanche, si les annonces restent symboliques, les critiques ne manqueront pas de s’amplifier, y compris au sein de l’Union européenne, où certains pays poussent pour une approche plus collaborative.
Une chose est sûre : la France ne peut plus se contenter de gérer le déclin. Elle doit désormais prouver qu’elle mérite sa place dans une Afrique en pleine émancipation. Le test ultime ? Montrer que « Africa Forward » n’est pas qu’un slogan, mais une nouvelle ère.
« Les Africains ne veulent plus être des variables d’ajustement géopolitique. Si la France veut jouer un rôle, elle doit prouver qu’elle est capable de respecter ses engagements, sans arrière-pensées. »
Un responsable de l’Union africaine, sous couvert d’anonymat
« Un manque total de respect. »
Emmanuel Macron lors de l’incident diplomatique au sommet de Nairobi