Un revirement diplomatique sous le signe du réalisme économique
Dans un ballet feutré mais lourd de symboles, Emmanuel Macron reçoit ce dimanche 23 août 2026 le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, pour une visite officielle de deux jours. Huit ans après l’assassinat crapuleux de Jamal Khashoggi, qui avait valu à MBS une mise au ban quasi générale, la France lui tend à nouveau les bras. Cette volte-face, dictée par des impératifs énergétiques et stratégiques, interroge : Paris fait-il le choix cynique du pragmatisme au détriment des valeurs républicaines, ou s’agit-il d’une stratégie nécessaire pour préserver l’influence française au Moyen-Orient ?
La cérémonie de clôture de l’Esports World Cup, prévue en présence des deux dirigeants, illustre cette volonté affichée de rapprochement. Sport, culture et économie : tels sont les nouveaux vecteurs d’une alliance que l’Élysée présente comme « indispensable ». Pourtant, derrière cette façade se cache une réalité bien plus complexe. L’Arabie saoudite, autrefois paria, est désormais courtisée pour son pétrole, ses investissements colossaux et son rôle géopolitique incontournable. Une dépendance qui pose un dilemme moral à la diplomatie française.
De la réprobation à la réhabilitation : comment MBS a regagné la scène internationale
Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2015 aux côtés de son père, le roi Salmane, Mohammed ben Salmane se présente comme l’architecte d’un nouveau départ pour son pays. Avec son plan Vision 2030, il promet de moderniser l’économie saoudienne, de réduire la dépendance aux hydrocarbures et d’ouvrir le royaume à des réformes sociétales inédites : réouverture des cinémas, droit de conduire pour les femmes, ou encore accueil de concerts internationaux. Une image de jeune réformateur, soigneusement orchestrée, séduit alors les chancelleries occidentales, y compris celle de Paris.
Mais cette façade cache une toute autre réalité. Dès 2017, MBS lance une purge sans précédent, faisant arrêter des centaines de princes, ministres et hommes d’affaires sous prétexte de lutte contre la corruption. Beaucoup sont détenus au Ritz-Carlton de Riyad, où les conditions de détention et les méthodes employées rappellent étrangement celles des régimes autoritaires les plus brutaux. La communauté internationale, d’abord séduite, commence à s’interroger : et si ce « modernisateur » n’était qu’un autocrate déguisé ?
La question se pose avec une acuité particulière le 2 octobre 2018, lorsque le journaliste Jamal Khashoggi est sauvagement assassiné au consulat saoudien d’Istanbul. Les détails de ce meurtre, commandité selon les services de renseignement américains, éclaboussent MBS et révèlent l’étendue de sa brutalité. Les condamnations pleuvent : sanctions, annulations de contrats, boycott des sommets. Aux États-Unis, Joe Biden, fraîchement élu, promet de traiter l’Arabie saoudite comme un « paria ». En Europe, les dirigeants adoptent une posture plus mesurée, mais le doute s’installe. La France, sous la présidence d’Emmanuel Macron, préfère temporiser, tout en maintenant des canaux de dialogue discrets.
Pourtant, c’est bien Paris qui sera parmi les premiers grands États occidentaux à renouer officiellement avec MBS. Dès décembre 2021, le président français se rend à Jeddah, suivi en juillet 2022 par une visite de MBS à l’Élysée. À l’époque, cette rencontre suscite une vague de critiques, notamment à gauche. « Au menu du dîner entre Macron et MBS, le corps démembré de Khashoggi ? Non, du pétrole et des armes ! », s’indigne Yannick Jadot. Julien Bayou, alors secrétaire national d’Europe Écologie Les Verts, fustige une France « réduite au rôle de paillasson pour dictateurs ».
L’exécutif français assume pourtant ce rapprochement, justifié par un argumentaire imparable : l’Arabie saoudite reste un acteur incontournable, aussi bien sur le plan énergétique que régional. Et c’est précisément la guerre en Ukraine, déclenchée en février 2022, qui va sceller cette réconciliation.
La guerre en Ukraine : un tournant géostratégique qui change la donne
L’invasion de l’Ukraine par la Russie bouleverse les équilibres énergétiques mondiaux. Les Européens, pris de court, découvrent avec effroi leur dépendance historique au gaz russe. Dans ce contexte de crise aiguë, l’Arabie saoudite, troisième producteur mondial de pétrole, redevient un partenaire clé. Alors que Bruxelles et Washington tentent désespérément de négocier avec Riyad pour stabiliser les prix de l’énergie, la France, sous la direction d’Emmanuel Macron, comprend qu’elle ne peut plus se permettre de tenir à distance un allié aussi stratégique.
Les intérêts économiques se doublent d’enjeux diplomatiques. Le Moyen-Orient, théâtre de tensions croissantes, voit l’Arabie saoudite s’affirmer comme un acteur central. Entre rapprochement avec la Chine et la Russie, médiation dans les conflits régionaux et soutien aux régimes sunnites, Riyad cultive une autonomie qui inquiète les chancelleries occidentales. MBS a réussi son pari : diversifier ses alliances pour ne plus dépendre exclusively des États-Unis. Une stratégie qui, paradoxalement, renforce son pouvoir de négociation avec l’Europe.
Face à cette réalité, Paris n’a d’autre choix que de s’adapter. La visite de ce week-end, marquée par la première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, officialise cette nouvelle ère. Au programme : énergie, aéronautique, défense, mais aussi coordination sur les crises régionales. La question palestinienne, le Liban et la stabilité au Proche-Orient figurent en bonne place dans les discussions. Emmanuel Macron mise sur ce partenariat pour renforcer l’influence française dans une région où Paris cherche depuis des années à retrouver une place centrale.
Pour Agnès Levallois, vice-présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient, « MBS a réussi à changer le rapport de force. L’Arabie saoudite défend désormais ses intérêts en jouant sur plusieurs tableaux, et l’Europe, comme la France, doit composer avec cette nouvelle donne ». Une analyse qui résume la position pragmatique adoptée par l’Élysée : les principes moraux passent après les nécessités géopolitiques.
Un rapprochement qui divise : entre réalisme et compromission
Cette alliance, bien que présentée comme « gagnant-gagnant », soulève des questions éthiques majeures. L’Arabie saoudite reste l’un des pays où les droits humains sont les plus bafoués : répression des opposants, absence de libertés politiques, exécution de mineurs, ou encore guerre au Yémen, qui a fait des centaines de milliers de morts. Pourtant, ces sujets n’apparaissent que marginalement dans les échanges entre Paris et Riyad. Emmanuel Macron, souvent critiqué pour son manque de fermeté sur ces questions, semble aujourd’hui plus soucieux de sécuriser des contrats que de dénoncer les dérives du régime saoudien.
Le gouvernement français, dirigé par Sébastien Lecornu depuis 2025, défend pourtant cette ligne. « Nous ne devons pas nous isoler dans une posture moralisatrice qui nous priverait d’influence », déclarait récemment un proche du président. Une position qui contraste avec les prises de parole passées de figures de gauche, comme Jean-Luc Mélenchon, qui dénonçait encore en 2024 « la complaisance coupable de la France envers les pétromonarchies ».
Sur le plan économique, les bénéfices sont colossaux. Le plan Vision 2030 d’MBS prévoit des investissements massifs dans des secteurs clés : tourisme, nouvelles technologies, infrastructures. Des opportunités que les entreprises françaises, de TotalEnergies à Airbus en passant par Thales, se bousculent pour saisir. Le chiffre d’affaires des contrats conclus entre les deux pays a bondi de 30 % depuis 2022, signe d’un intérêt mutuel qui dépasse désormais le simple échange énergétique.
Pourtant, cette dépendance croissante à l’égard de Riyad n’est pas sans risques. La volatilité des prix du pétrole, les tensions géopolitiques persistantes et les pressions internes – notamment de la part de la société civile française – pourraient, à terme, fragiliser cette alliance. Déjà, des voix s’élèvent au sein de la majorité présidentielle pour rappeler que « la France ne peut pas se contenter de faire du business avec des régimes qui bafouent les droits fondamentaux ».
Dans ce contexte, la visite de MBS à Paris s’inscrit comme un pari risqué. Alors que les écologistes et une partie de la gauche dénoncent un « choix de la realpolitik au mépris des valeurs », l’Élysée mise sur le temps long. « La diplomatie, ce n’est pas une question de morale, mais d’intérêts stratégiques », rappelle un conseiller de l’Élysée. Une affirmation qui résume à elle seule l’orientation d’une politique étrangère française de plus en plus contrainte par les réalités du XXIe siècle.
L’Arabie saoudite, un partenaire incontournable face aux défis globaux
Au-delà des enjeux bilatéraux, la relation franco-saoudienne s’inscrit dans un contexte international marqué par une multipolarité croissante. Alors que les États-Unis, sous une administration moins engagée au Moyen-Orient, se désengagent progressivement, Paris et Riyad partagent une vision commune : celle d’un ordre mondial où les puissances régionales jouent un rôle accru.
Cette convergence d’intérêts se manifeste notamment sur la scène africaine, où l’Arabie saoudite et la France coopèrent pour contrer l’influence russe et chinoise. Au Sahel, où les coups d’État se multiplient, Paris mise sur Riyad pour stabiliser la région, en échange de contrats miniers et sécuritaires. Une alliance qui, si elle porte ses fruits, pourrait redessiner la carte géopolitique de l’Afrique de l’Ouest.
Pourtant, cette stratégie n’est pas sans contradictions. Comment concilier soutien à des régimes autoritaires et promotion des droits humains ? Comment justifier une alliance avec un pays qui finance des groupes djihadistes dans la Corne de l’Afrique tout en se présentant comme un rempart contre le terrorisme ? Ces questions, souvent éludées, pourraient resurgir avec force si la situation régionale se dégrade davantage.
Dans l’immédiat, Emmanuel Macron et MBS ont choisi de faire front commun. Que ce soit sur le dossier ukrainien, où l’Arabie saoudite joue un rôle de médiateur, ou sur celui du climat, où Riyad mise sur les énergies fossiles tout en développant des projets « verts » pour la forme, les deux pays ont tout intérêt à maintenir ce dialogue.
Mais pour combien de temps ? Alors que les élections présidentielles américaines de novembre 2024 pourraient ramener à la Maison Blanche un président plus hostile à l’Arabie saoudite, Paris sait qu’elle ne peut compter que sur elle-même pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques et son influence. Une dépendance qui, si elle n’est pas maîtrisée, pourrait bien se retourner contre la France.
En attendant, le prince héritier saoudien quitte Paris avec des contrats signés, des promesses d’investissements et une image relookée. Quant à Emmanuel Macron, il quitte ce sommet avec le sentiment du devoir accompli : la France reste un acteur clé au Moyen-Orient, même si cela doit se faire au prix de quelques compromis.
Une chose est sûre : dans un monde où les alliances se font et se défont au gré des intérêts, Paris a choisi son camp. Reste à savoir si ce choix servira la paix, la stabilité… ou simplement les bilans des grandes entreprises françaises.
Les dessous d’un rapprochement : entre pétrole, armes et diplomatie discrète
Derrière les discours lissés et les poignées de main protocolaires se cachent des négociations bien plus terre-à-terre. L’Arabie saoudite, consciente de son poids, utilise sa carte énergétique comme un levier pour obtenir des concessions dans d’autres domaines. Ainsi, les discussions actuelles portent aussi sur l’armement : la France, quatrième exportateur mondial d’armes, voit dans le marché saoudien une manne financière inespérée. Des Rafale, des missiles et des systèmes de défense anti-aériens pourraient bientôt rejoindre l’arsenal de Riyad, malgré les risques de détournement ou d’utilisation dans des conflits régionaux.
Sur le plan financier, les fonds souverains saoudiens – notamment le Public Investment Fund – investissent massivement en Europe, y compris en France. Des participations dans des grands groupes, des rachats d’actifs immobiliers ou des partenariats technologiques jalonnent cette relation économique. Pourtant, ces flux financiers soulèvent des questions sur la transparence et les risques de corruption. Plusieurs enquêtes, dont certaines menées par des médias français, ont révélé des circuits opaques reliant des proches de MBS à des sociétés écrans en Europe.
Enfin, le volet sécuritaire n’est pas à négliger. Dans un contexte de menace terroriste persistante et de tensions avec l’Iran, l’Arabie saoudite représente un allié stratégique pour la lutte contre le djihadisme. Paris et Riyad collaborent déjà sur le renseignement, notamment via des échanges d’informations sur les mouvements de groupes comme Al-Qaïda ou Daech. Une coopération qui, bien que discrète, est essentielle pour la sécurité nationale française.Cependant, cette collaboration ne doit pas faire oublier les ambiguïtés du régime saoudien. Comment concilier partenariat militaire et respect des droits humains ? La France, qui se présente comme une championne de la démocratie, se retrouve une fois de plus confrontée à un dilemme cornélien : faut-il sacrifier ses valeurs pour garantir sa sécurité et son influence ?
Pour l’instant, l’Élysée a tranché : le réalisme l’emporte. Mais à quel prix ?