Le patronat en première ligne pour normaliser l’extrême droite
Alors que Jordan Bardella et Marine Le Pen enchaînent les rencontres avec les grands patrons et le Medef, les syndicats tirent la sonnette d’alarme. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a dénoncé ce vendredi 1er mai, dans un entretien sur France Inter, une dérive historique : pour la première fois depuis la Libération, le patronat traite le Rassemblement national comme un interlocuteur légitime, au mépris des valeurs démocratiques.
« Pour le patronat, l’argent n’a pas d’odeur », a-t-elle lancé, rappelant avec gravité que cette même logique avait conduit une partie du monde économique à collaborer avec le régime de Vichy en 1940. La dirigeante syndicale s’insurge contre cette banalisation de l’extrême droite, dont le programme économique – pourtant ultra-libéral – semble suffire à faire oublier les atteintes répétées aux droits fondamentaux portées par le RN.
Des rendez-vous en tête-à-tête qui interrogent
Les échanges récents entre les figures de l’extrême droite et les dirigeants du CAC 40 ont de quoi surprendre. En mars 2026, Marine Le Pen s’est isolée avec Patrick Martin, président du Medef, un échange en petit comité rare, la dernière rencontre officielle remontant à deux ans. Puis, le 7 avril, la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale a partagé un dîner avec une vingtaine de grands patrons, parmi lesquels Bernard Arnault (LVMH), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), les dirigeants d’Accor, Engie, Renault et Capgemini, sans oublier Cyrille Bolloré (ex-P-DG du groupe familial).
Ces rencontres, organisées dans un cadre feutré, s’accompagnent d’une volonté affichée de détendre les relations avec le monde économique. « Nous voulons associer les chefs d’entreprise à notre réflexion pour identifier et lever les verrous normatifs qui freinent le développement économique de la France », avait écrit Jordan Bardella et Marine Le Pen dans une lettre ouverte publiée avant leur rencontre avec le bureau exécutif du Medef le 20 avril. Un déjeuner de plus de deux heures, où le président du RN a pu exposer sa vision d’une France « compétitive », quitte à passer sous silence les propositions les plus clivantes de son parti.
La CGT et la FSU montent au créneau
Face à cette stratégie de normalisation, les syndicats de gauche se mobilisent. La CGT dénonce une « collaboration économique » dangereuse, rappelant que le RN, bien que ses discours sur l’immigration ou la laïcité divisent, propose un programme économique aligné sur les attentes des actionnaires : baisse des impôts pour les entreprises, flexibilisation du droit du travail, et réduction des dépenses publiques. « Le patronat fait comme si la seule chose qui comptait, c’était le programme économique », s’indigne Sophie Binet. « Pourtant, il y a des choses plus importantes que les enjeux économiques : la question de nos valeurs démocratiques et de nos principes. »
La FSU, de son côté, a vivement réagi à l’annonce d’un meeting du RN à Mâcon pour le 1er mai, une date symbolique traditionnellement marquée par les luttes sociales. « Impossible de laisser le RN s’emparer du 1er-Mai », a déclaré l’organisation, appelant à une mobilisation unitaire contre ce qu’elle qualifie de « récupération politique ».
Un parallèle historique qui fait frémir
L’analogie avec 1940, où une partie du patronat français avait choisi de collaborer avec l’occupant allemand plutôt que de défendre les valeurs républicaines, n’est pas anodine. Sophie Binet insiste sur le risque de répétition : « Le monde économique a toujours eu tendance à privilégier ses intérêts immédiats, même au détriment de la démocratie ». Une critique qui vise directement les grands groupes, souvent pointés du doigt pour leur proximité avec les pouvoirs en place, quelle que soit leur couleur politique.
Pourtant, le RN n’a jamais caché son hostilité aux syndicats, qu’il considère comme des freins à la compétitivité. Comment expliquer alors cette ouverture soudaine ? Certains analystes y voient une stratégie de respectabilité, visant à rassurer les milieux d’affaires après des années de polémiques. D’autres évoquent une volonté de profiter de la défiance croissante envers le gouvernement Lecornu II, perçu comme trop éloigné des préoccupations des entrepreneurs.
Un contexte politique explosif
Cette séquence intervient alors que la France traverse une période de tensions sociales et politiques sans précédent. Les réformes libérales portées par l’exécutif – et soutenues, dans les grandes lignes, par une partie de la droite et de l’extrême droite – alimentent un climat de défiance. Le RN, en quête de crédibilité, cherche à se présenter comme un partenaire fiable pour les milieux économiques, quitte à gommer ses positions les plus radicales sur l’immigration ou la sécurité.
« Le RN n’est plus un parti d’opposition, mais un parti de gouvernement en devenir », analyse un observateur politique. « Et si le patronat mise sur lui, c’est parce qu’il y voit une garantie de stabilité pour ses affaires. » Une analyse que partagent certains économistes, pour qui l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite – même sous une forme atténuée – représenterait une aubaine pour les actionnaires, grâce à un assouplissement des réglementations et une baisse des prélèvements obligatoires.
La gauche face à son dilemme
Du côté des partis de gauche, la réaction est unanime : il est hors de question de laisser le RN s’installer comme une alternative crédible. Boris Vallaud, premier secrétaire du Parti socialiste, a d’ailleurs mis en garde contre une division des forces progressistes, déclarant : « Ma seule préoccupation, c’est qu’à la fin, il y ait un seul candidat de la gauche, non mélenchoniste ». Une allusion à peine voilée aux tensions persistantes entre les différentes sensibilités de la NUPES, minées par des rivalités personnelles et idéologiques.
Pour les syndicats, la bataille est double : d’une part, contrer la normalisation du RN auprès des élites économiques ; de l’autre, rappeler que la démocratie ne se négocie pas. « Nous ne pouvons pas accepter que les valeurs républicaines soient balayées au nom de la rentabilité », martèle Sophie Binet. Une phrase qui résume à elle seule l’enjeu de ces rencontres : jusqu’où le monde économique est-il prêt à aller pour défendre ses intérêts ?
Un 1er Mai sous haute tension
Le choix du 1er mai pour organiser un meeting du RN à Mâcon n’est pas anodin. Cette date, symbole historique des luttes ouvrières, est traditionnellement marquée par des manifestations unitaires, portées par les syndicats et les associations. En choisissant ce créneau, le Rassemblement national cherche à s’approprier un récit qui ne lui appartient pas, tout en testant sa capacité à mobiliser au-delà de son électorat traditionnel.
Face à cette provocation, les organisations syndicales ont appelé à une contre-mobilisation massive. « Le 1er mai doit rester une journée de résistance, pas une tribune pour l’extrême droite », rappelle la CGT. Une position partagée par la FSU, qui insiste sur l’urgence de « défendre la laïcité, les droits des travailleurs et les principes républicains ».
Les prochains jours s’annoncent donc décisifs. Entre les appels à l’unité de la gauche, les craintes de division et la stratégie de séduction du RN envers le patronat, la France semble à un carrefour. Une chose est sûre : l’argent, lui, n’a pas de mémoire. Mais la démocratie, si.