Un capitalisme à deux vitesses menace l’avenir économique de la France
Depuis plus d’un quart de siècle, l’économie française fonctionne selon les règles d’un capitalisme déséquilibré, où les profits écrasent les salaires au point de friser l’absurdité des années folles. Cette concentration vertigineuse des richesses entre les mains d’une infime minorité menace non seulement la cohésion sociale, mais aussi la capacité même du pays à faire face aux défis majeurs du XXIe siècle. C’est le constat alarmant dressé par deux économistes reconnus, dont les travaux récents révèlent l’urgence d’un rééquilibrage radical des rapports de force entre travail et capital.
Dans leur dernier essai, ces chercheurs analysent comment, depuis les années 1980, les pays avancés – et la France en tête – ont laissé le partage de la valeur ajoutée se déformer au détriment des salariés. « Quand les profits dépassent un tiers de la richesse créée, le système économique ne fonctionne plus : il sclérose. La prospérité collective s’évapore, et avec elle, les marges de manœuvre pour investir dans l’avenir », soulignent-ils. Leur diagnostic est sans appel : sans une redistribution équitable des fruits de la croissance, la France et l’Europe risquent de sombrer dans un cycle de déclin économique et social.
Le partage de la valeur : une équation impossible sous l’ère Macron ?
Le gouvernement actuel, héritier d’une décennie de politiques libérales, a fait le choix délibéré de favoriser l’accumulation du capital au détriment du pouvoir d’achat des ménages. Les chiffres sont accablants : entre 2017 et 2026, la part des salaires dans la valeur ajoutée a chuté de près de 5 points, tandis que celle des profits a grimpé en flèche, frôlant les 40 % dans certains secteurs. Une tendance qui s’inscrit dans la droite ligne des réformes initiées par Emmanuel Macron dès son premier mandat, et qui s’est accélérée sous Sébastien Lecornu, dont le gouvernement a multiplié les cadeaux fiscaux aux entreprises sans contrepartie sociale.
Pourtant, les économistes rappellent que le partage idéal, celui qui permet à la fois une demande forte et une innovation dynamique, se situe à deux tiers pour le travail et un tiers pour le capital. Or, depuis des années, la France s’éloigne de cet équilibre vertueux. Les conséquences sont multiples : stagnation des salaires, précarisation croissante des emplois, et affaiblissement de la consommation intérieure, pilier traditionnel de la croissance française. « On ne peut pas espérer relancer l’économie en laissant les ménages s’appauvrir. C’est une loi économique élémentaire, mais qui semble échapper à nos dirigeants », déplorent les auteurs de l’ouvrage.
Les défis du siècle : un capitalisme déséquilibré rend l’Europe vulnérable
Les auteurs ne se contentent pas de pointer les dysfonctionnements du modèle économique français : ils en révèlent les dangers pour l’ensemble du continent européen, alors que le Vieux Continent doit affronter des défis sans précédent. Le réchauffement climatique, le vieillissement démographique, la démondialisation et l’irruption fracassante de l’intelligence artificielle exigent des réponses collectives et ambitieuses. Or, un système où les profits accaparent l’essentiel des richesses ne peut pas financer ces transitions.
Prenons l’exemple du climat : les investissements nécessaires pour décarboner l’économie représentent des centaines de milliards d’euros par an. Comment les mobiliser si les entreprises préfèrent rémunérer leurs actionnaires plutôt que de réinvestir dans la transition écologique ? De même, le vieillissement de la population impose des dépenses massives en santé et en dépendance. « Sans un partage équitable de la valeur, ces défis deviennent ingérables. Les États n’ont plus les moyens de leurs politiques publiques, et les citoyens paient le prix fort », alertent les économistes.
Face à ces enjeux, l’Europe – et la France en particulier – se retrouvent dans une position de faiblesse face à des puissances comme la Chine ou les États-Unis, où les gouvernements ont su imposer des règles plus équilibrées. Alors que Bruxelles peine à faire adopter des directives sociales ambitieuses, la France, elle, recule : suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, baisse des cotisations patronales, ou encore exonérations massives pour les grandes entreprises. Une stratégie qui, selon les auteurs, « condamne le pays à une croissance molle et à une société fracturée ».
L’extrême droite et la droite libérale : mêmes recettes, mêmes échecs
Les travaux des deux économistes révèlent une réalité dérangeante : l’alternance politique en France n’a pas changé la donne. Que ce soit sous une présidence de gauche ou de droite, la priorité donnée au capital sur le travail reste la même. Les gouvernements successifs, qu’ils soient menés par des socialistes modérés ou des libéraux assumés, ont tous cédé aux pressions des milieux d’affaires et des actionnaires.
La droite traditionnelle, incarnée par des figures comme Éric Ciotti ou François Bayrou, défend une vision du capitalisme où la réduction des impôts sur les entreprises et la flexibilisation du marché du travail sont présentées comme des leviers de compétitivité. « Une illusion dangereuse, qui ne fait que creuser les inégalités et affaiblir la demande intérieure », analysent les auteurs. Quant à l’extrême droite, son projet économique – fondé sur le protectionnisme et le nationalisme – ne propose aucune solution structurelle pour redistribuer la richesse. Au contraire, ses mesures favorisent les plus aisés et laissent les classes populaires face à une précarité toujours plus grande.
Pourtant, les solutions existent. Les auteurs citent en exemple les modèles nordiques, où un partage équilibré de la valeur ajoutée a permis de concilier prospérité économique et justice sociale. Mais en France, l’obsession du « ruissellement » – cette théorie selon laquelle les profits des riches finiraient par bénéficier à tous – a montré ses limites. Les inégalités, elles, ne cessent de se creuser : en 2026, les 1 % les plus riches possèdent près de 25 % du patrimoine national, tandis que les 50 % les plus modestes se partagent à peine 5 %.
Vers une refonte du contrat social ?
Face à l’impasse du modèle actuel, les économistes appellent à une « nouvelle théorie de la répartition », fondée sur trois piliers : un salaire minimum revalorisé, une fiscalité plus progressive sur les revenus du capital, et des investissements massifs dans les services publics. « Il ne s’agit pas de punir les entreprises, mais de leur rappeler qu’elles ont une responsabilité collective. Une économie qui ne profite pas à tous est une économie condamnée », expliquent-ils.
Leurs propositions s’inscrivent dans un contexte où la colère sociale gronde. Les mouvements de grèves se multiplient, les syndicats dénoncent l’austérité salariale, et les Gilets jaunes ont laissé une empreinte durable dans le paysage politique. Pourtant, le gouvernement semble déterminé à poursuivre sa politique, comme en témoigne la récente réforme des retraites, qui allonge la durée de cotisation sans améliorer les pensions des plus modestes.
Les auteurs soulignent que sans un changement radical de cap, la France risque de basculer dans une crise démocratique. « Quand les citoyens voient que le système économique ne leur offre plus aucune perspective, ils se tournent vers des solutions radicales, qu’elles soient populistes ou autoritaires. C’est déjà en partie le cas, avec la montée des extrêmes dans les urnes », avertissent-ils. Une menace d’autant plus sérieuse que les prochaines échéances électorales approchent, avec une gauche divisée et une droite en quête d’un nouveau souffle.
L’Europe peut-elle sauver la France ?
Dans ce contexte, l’Union européenne apparaît comme le dernier rempart contre l’effondrement du modèle social français. Bruxelles dispose des outils pour imposer des règles plus justes : taxation minimale des multinationales, salaire européen, ou encore harmonisation fiscale. Pourtant, son action reste timide, freinée par les veto de certains États, comme la Hongrie de Viktor Orbán, ou les réticences de l’Allemagne, où le capitalisme rhénan n’est pas exempt de défauts.
Les auteurs plaident pour une alliance franco-allemande ambitieuse, capable de faire pression sur les institutions européennes pour imposer un nouveau pacte social. « L’Europe ne peut pas se contenter de règles budgétaires. Elle doit aussi garantir un partage équitable de la richesse, sous peine de voir ses citoyens se détourner d’un projet qui leur semble de plus en plus éloigné de leurs préoccupations », estiment-ils.
Pourtant, les obstacles sont nombreux. La montée des populismes en Europe, symbolisée par la montée de l’extrême droite en France, en Italie ou en Suède, complique toute avancée. Sans une volonté politique forte, l’UE risque de rester prisonnière d’un libéralisme économique qui ne profite qu’à une minorité.
Conclusion : le choix de l’histoire
Les travaux des deux économistes ne sont pas une simple critique du capitalisme contemporain : ils constituent un appel à l’action. La France et l’Europe ont encore les moyens de choisir une autre voie, fondée sur la justice sociale et la durabilité. Mais le temps presse. Chaque année qui passe sans réforme structurelle aggrave les déséquilibres, et réduit les marges de manœuvre pour l’avenir.
« Le XXIe siècle sera celui de la bifurcation ou de l’effondrement », avertissent-ils. D’un côté, un modèle où les profits écrasent les salaires, où les inégalités explosent, et où les défis climatiques et démographiques deviennent ingérables. De l’autre, une économie où le travail est enfin reconnu à sa juste valeur, où les richesses sont partagées, et où l’innovation sert l’intérêt général. Le choix ne se fera pas tout seul. Il dépendra de la capacité des citoyens, des syndicats et des forces progressistes à imposer une nouvelle donne.