Le RN en quête de respectabilité économique : quand les patrons acceptent de tendre l’oreille
Dans un ballet diplomatique aussi inhabituel que savamment orchestré, le Rassemblement National tente de convaincre le monde de l’entreprise que son virage économique, autrefois marqué par un rejet viscéral du libéralisme, n’est désormais plus qu’un lointain souvenir. Jordan Bardella, président du parti, a passé près de deux heures lundi dernier en compagnie du comité exécutif du Medef, l’organisation patronale la plus influente du pays. Objectif affiché : « nouer un dialogue » avec ceux-là mêmes que son parti a longtemps diabolisés.
Vêtu d’un costume sombre et d’une cravate sobre, le jeune leader d’extrême droite est venu en « jeune cadre ambitieux » sollicitant un premier emploi. « Je ne suis pas de gauche. Je n’ai pas l’entreprise honteuse », a-t-il lancé à son arrivée, comme pour désamorcer d’emblée toute suspicion. Un discours qui contraste singulièrement avec les positions tenues par Marine Le Pen il y a encore quelques années, lorsque celle-ci multipliait les attaques contre « l’oligarchie patronale » et promettait de taxer les dividendes à 100%.
Pourtant, derrière cette volonté affichée de modération, les ambiguïtés persistent. François Durvye, conseiller spécial de Bardella et architecte de cette stratégie, assure que « ce n’est ni une audition ni un grand oral », mais bien un « échange nécessaire ». Une posture pragmatique qui tranche avec le rejet catégorique du RN vers le patronat, incarné en 2011 par Laurence Parisot, alors présidente du Medef, qui publiait un essai intitulé Un piège bleu Marine pour dénoncer les dangers du parti d’extrême droite.
Cette semaine de séduction ne s’improvise pas. Elle a été précédée, dès le matin, par une lettre ouverte co-signée par Marine Le Pen et Jordan Bardella, adressée aux chefs d’entreprise. Dans ce document, les deux figures du RN expliquent vouloir « associer les patrons à leur réflexion visant à identifier et lever les verrous normatifs qui freinent le développement économique de la France ». Une main tendue, presque une supplique, alors que le parti peine à séduire les catégories socioprofessionnelles supérieures, historiquement réticentes à voter pour l’extrême droite.
Les initiatives ne s’arrêtent pas là. Marine Le Pen a déjà partagé un dîner avec des figures majeures du CAC 40 – dont Bernard Arnault, PDG de LVMH – le 7 avril dernier, sous l’égide du club Entreprise et Cité. Une rencontre qui a suscité des remous dans les rangs de la gauche, certains y voyant une opération de « blanchiment politique » visant à donner une image présentable à un parti aux racines idéologiques troubles.
Pourtant, malgré ces efforts visibles, le programme économique du RN reste un casse-tête pour les observateurs. Entre promesses de baisses d’impôts pour les entreprises et mesures protectionnistes ciblant les délocalisations, le parti oscille entre libéralisme assumé et héritage social hérité des années 1980. « C’est difficile de se faire une idée claire de leur positionnement », reconnaît Michel Picon, président de l’U2P, qui représente les artisans et commerçants. « Leur comportement à l’Assemblée est assez attrape-tout. Ils votent parfois avec LFI pour augmenter les taxes, et d’autres fois avec les Républicains pour les baisser. Où est la cohérence ? »
Un virage libéral sous pression des réalités électorales
Les récentes évolutions du RN vers une ligne plus pro-business ne doivent rien au hasard. Depuis 2022, le parti a opéré un virage idéologique marqué, sous l’impulsion notamment de François Durvye, ancien conseiller de Nicolas Dupont-Aignan avant de rejoindre le RN. « Bardella est clairement plus libéral que Le Pen », confie un participant au déjeuner de lundi. « Mais il reste des divergences. Ils veulent séduire, mais sans trahir leur base électorale. »
Parmi les mesures avancées : la suppression de certaines Zones à Faibles Émissions (ZFE), perçues comme un frein à l’activité économique, ou encore la baisse des charges sociales pour les entreprises. Des propositions saluées par une frange du patronat, notamment au sein de la CPME, où l’on estime que « le regard des patrons a évolué sur le RN parce que celui-ci a évolué sur ses propositions économiques », comme le souligne Bernard Cohen-Hadad, président de la CPME Paris.
Pourtant, cette ouverture vers le monde de l’entreprise s’accompagne de contradictions qui ne manquent pas de faire réagir. « Ils parlent de libéralisme, mais votent avec l’extrême gauche contre les baisses de charges », rappelle Cohen-Hadad. Une alliance contre nature qui illustre les tiraillements internes au RN, tiraillé entre ambition électorale et fidélité à une ligne historique plus sociale-démocrate.
À l’autre bout du spectre patronal, des voix s’élèvent pour dénoncer cette stratégie. Pascal Demurger, directeur général de la Maif et coprésident du Mouvement impact France, fustige dans une tribune au Monde « la marque supplémentaire de respectabilité donnée à l’extrême droite ». « Beaucoup agissent par opportunisme, d’autres par cynisme, mais c’est une erreur tactique. Le RN reste un parti qui menace les fondements démocratiques et sociaux de notre pays », assène-t-il.
Le Medef entre pragmatisme et méfiance : une ligne de crête périlleuse
Patrick Martin, président du Medef, a tenté de calmer le jeu lors d’une conférence de presse tenue la semaine dernière. « On ne peut exclure aucun parti du spectre des contacts politiques. Le RN pèse lourd au Parlement », a-t-il déclaré, avant d’ajouter, comme pour se rassurer lui-même : « La question est de savoir qui épousera nos convictions de manière convaincante ». Une allusion claire à l’orientation pro-européenne, libérale et pro-démocratie apaisée que le Medef défend.
Pourtant, dans les coulisses, les doutes persistent. « Ce n’est pas le premier ni le dernier déjeuner de ce type », glisse un cadre du Medef, comme pour minimiser l’importance de la rencontre. « Le patronat a toujours été pragmatique. On écoute, on discute, mais on ne s’engage pas. »
Le RN, lui, mise sur cette stratégie pour élargir son électorat. Longtemps cantonné aux classes populaires et aux territoires périurbains, le parti cherche désormais à séduire les CSP+, ces cadres et professions intellectuelles supérieures qui ont traditionnellement boudé ses listes. « Les artisans ne sont pas des donateurs généreux, et le RN le sait », ironise Michel Picon, qui rappelle que le parti a historiquement puisé ses financements dans les petits dons et les cotisations militantes. « Alors oui, ils regardent vers les grandes entreprises. Mais cela ne signifie pas qu’ils obtiendront leur soutien. »
Une chose est sûre : le RN a compris qu’il ne peut plus se contenter d’un discours anti-système pour conquérir le pouvoir. « On veut une politique pro-business », martèle Bardella depuis des mois. Mais jusqu’où ira-t-il dans cette voie ? Suffira-t-il à convaincre les patrons que le parti a définitivement tourné la page de ses vieux démons ? Rien n’est moins sûr.
Entre héritage Le Pen et modernité Bardella : l’équation impossible du RN économique
Le défi est de taille. Depuis des décennies, le RN – et avant lui le Front National – a construit son identité politique sur un rejet viscéral du libéralisme économique. Les discours contre les « patrons voyous », les promesses de nationalisations, ou encore les attaques contre les « bien-pensants » de la finance ont marqué des générations d’électeurs. Comment concilier ce passé avec une volonté affichée de séduire les milieux d’affaires ?
Pour Bernard Cohen-Hadad, la réponse réside dans une « adaptation tactique » : « Le RN a compris que pour gouverner, il faut séduire au-delà de sa base traditionnelle. Mais cela ne signifie pas qu’il a abandonné ses fondamentaux. » Une analyse partagée par de nombreux observateurs, qui soulignent que le parti reste profondément ancré dans une logique protectionniste et souverainiste, même si certains pans de son programme ont été adoucis.
Prenons l’exemple des impôts de production, que le RN promet de réduire drastiquement. Une mesure plébiscitée par les chefs d’entreprise, mais qui s’inscrit dans une logique de « compétitivité à tout prix », critiquée par les écologistes et une partie de la gauche. De même, la promesse de supprimer les ZFE – ces zones où la circulation des véhicules les plus polluants est restreinte – est présentée comme une victoire pour les commerçants et artisans, mais elle va à l’encontre des engagements climatiques de la France.
Pourtant, malgré ces contradictions, une partie du patronat semble prête à donner sa chance au RN. « On ne peut pas ignorer un parti qui pèse 89 députés à l’Assemblée nationale », explique un dirigeant proche du Medef. « La question n’est plus de savoir s’il faut le rencontrer, mais comment l’influencer. »
Une influence qui pourrait s’avérer limitée, tant les divergences idéologiques restent profondes. Le RN reste un parti anti-UE dans sa majorité, alors que le Medef défend une Europe forte et intégrée. Il prône un protectionnisme économique qui heurte de plein fouet les convictions libérales du patronat. Et surtout, il porte un projet de société où l’État jouerait un rôle bien plus interventionniste qu’aujourd’hui – une perspective qui effraie une partie des chefs d’entreprise.
Dans ce contexte, les rencontres comme celle de lundi relèvent davantage d’une opération de « communication politique » que d’un véritable rapprochement idéologique. « Le RN a besoin de crédibilité économique pour apparaître comme un parti de gouvernement », analyse un politologue spécialiste de l’extrême droite. « Mais tant qu’il n’aura pas tranché entre son héritage social et ses nouvelles ambitions libérales, les patrons resteront méfiants. »
Une méfiance qui n’est pas près de disparaître, tant les signaux envoyés par le parti restent contradictoires. Comment expliquer, par exemple, que le RN vote systématiquement contre les traités européens – y compris ceux qui favorisent le commerce international – tout en promettant de réduire les normes pour les entreprises ? Comment justifier que Marine Le Pen, qui a dîné avec des PDG du CAC 40, continue de dénoncer « l’ultralibéralisme qui détruit la France » ?
L’ombre de 2027 : le RN peut-il séduire sans trahir ?
Alors que les élections de 2027 se profilent, le RN est plus que jamais en quête de respectabilité. Après avoir échoué à percer dans les milieux d’affaires en 2017 et 2022, le parti tente une nouvelle stratégie : montrer patte blanche. Mais cette opération de séduction comporte des risques. En s’éloignant de son discours anti-patronat historique, le RN prend le risque de « perdre une partie de sa base électorale », selon certains analystes. À l’inverse, en ne convaincant pas suffisamment le monde économique, il risque de rester un parti de protestation, condamné à l’opposition éternelle.
Pour Michel Picon, la clé réside dans la cohérence : « Un parti ne peut pas à la fois promettre de baisser les impôts des entreprises et voter pour des hausses d’impôts à l’Assemblée. Les patrons ne sont pas dupes. Ils savent que le RN reste un parti de contradictions. »
Dans ce jeu de dupes, une question persiste : jusqu’où le RN est-il prêt à aller dans sa conversion libérale ? Jusqu’à accepter les réformes structurelles chères à l’UE ? Jusqu’à renoncer à ses promesses de protectionnisme économique ? Rien n’est moins sûr. Car derrière la façade pro-business se cache toujours l’ombre de Marine Le Pen, une dirigeante qui, il y a encore quelques années, affirmait : « Les patrons ne sont pas mes amis. Ils sont mes ennemis. »
Pour l’instant, le RN semble jouer la carte de l’ambiguïté. Suffisante pour séduire une partie du patronat, mais peut-être insuffisante pour emporter l’adhésion totale des milieux d’affaires. Une chose est certaine : dans la course à 2027, le parti d’extrême droite ne pourra pas se contenter de discours. Il lui faudra des actes. Et des actes, justes et cohérents, seront bien plus difficiles à trouver que des promesses en l’air.