La déprogrammation d’une pièce sur l’exil par un maire RN à Castres suscite l’émoi culturel et politique
Le mercredi 10 juin 2026 restera comme une date symbolique de l’offensive culturelle menée par l’extrême droite en France. À Castres, dans le Tarn, la mairie dirigée par Florian Azema (Rassemblement National) a décidé, à quelques heures de l’ouverture de la saison théâtrale, d’annuler la représentation de Passeport, une pièce d’Alexis Michalik évoquant le parcours d’un migrant dans la Jungle de Calais. Une décision qualifiée d’éminemment politique par le dramaturge, qui y voit un précédent dangereux pour les libertés artistiques.
Une pièce engagée, une censure assumée
Passeport, mise en scène par Alexis Michalik, retrace avec sensibilité les trajectoires d’exil, d’intégration et de transmission à travers le récit d’Issa, jeune homme confronté aux réalités brutales de la Jungle de Calais. Présentée comme un plaidoyer humaniste pour la dignité des migrants, cette œuvre avait pourtant été validée par l’équipe municipale sortante, avant d’être brusquement retirée de la programmation. Le maire, Florian Azema, justifie cette volte-face par son droit absolu de réviser les choix culturels antérieurs, évoquant un spectacle « qui fait la promotion des clandestins ». Une rhétorique qui rappelle les discours les plus radicaux de l’extrême droite, où le terme même de « clandestin » est employé pour déshumaniser les demandeurs d’asile.
Pour Alexis Michalik, cette décision n’est pas un simple ajustement administratif, mais bien une attaque frontale contre la liberté de création. « Il n’y a plus aucune honte à censurer ainsi un spectacle qui dérange », dénonce-t-il. L’auteur, connu pour ses pièces à succès comme Le Porteur d’histoire, rappelle que la pièce avait été approuvée par ses prédécesseurs, qu’ils soient de gauche ou de droite, soulignant que la liberté artistique ne devrait pas être une variable d’ajustement selon les alternances politiques.
« Je pense que le maire lui-même est dans une logique de mini-polémique quotidienne, à la manière de Donald Trump. C’est symptomatique d’un autoritarisme rampant, où la communication prime sur le débat démocratique. » — Alexis Michalik, metteur en scène
Un précédent qui inquiète au-delà de Castres
Si Alexis Michalik bénéficie d’une médiatisation nationale, il craint que cette affaire ne soit que la partie émergée d’un phénomène plus large. « Qu’est-ce que ce sera quand le RN obtiendra les rênes du pays ? », s’interroge-t-il. Cette question, loin d’être anodine, s’inscrit dans un contexte où les libertés culturelles et médiatiques sont de plus en plus menacées par une droite radicale qui instrumentalise la peur de l’autre pour prospérer. En France, plusieurs théâtres indépendants auraient déjà subi des pressions similaires, avec des annulations ou des réductions de subventions ciblées.
Les associations de défense des droits culturels, comme la Ligue des droits de l’Homme ou le Syndicat national des artistes, dénoncent une stratégie délibérée de musèlement de la pensée critique. « La culture est un rempart contre l’obscurantisme, et chaque fois qu’un maire ou un élu censure une œuvre sous prétexte qu’elle dérange, c’est la démocratie qui recule », explique une porte-parole de l’association Culture pour Tous.
La réponse du maire : entre droit et propagande
Florian Azema, interrogé par l’AFP, assume pleinement sa décision en invoquant sa légitimité démocratique. « J’avais la totale liberté de revenir sur des choix qui avaient été faits sous l’ex-majorité », déclare-t-il, sans pour autant nier que cette annulation serve un agenda politique. Pour ses détracteurs, cette justification relève de la mauvaise foi : comment un élu peut-il prétendre respecter la liberté artistique tout en ciblant une œuvre pour son contenu même ?
Les observateurs politiques soulignent que Castres, ville de 43 000 habitants, est devenue un laboratoire des méthodes du RN en matière de gouvernance locale. Après avoir réduit les budgets alloués aux associations d’aide aux migrants ou aux événements à dimension solidaire, la mairie semble désormais s’attaquer au champ culturel. Une stratégie qui rappelle les purges culturelles opérées dans les municipalités hongroises sous Viktor Orbán, où les œuvres jugées « subversives » sont systématiquement boycottées.
L’art comme terrain de bataille idéologique
Cette affaire intervient dans un contexte national où l’extrême droite multiplie les offensives contre les symboles de l’ouverture et de l’universalisme. Alors que la France célèbre les 30 ans de la loi sur la liberté de la presse, certains élus locaux semblent vouloir réécrire les règles du débat public. Les artistes, les journalistes et les intellectuels sont de plus en plus souvent pris pour cible, accusés de « bien-pensance » ou de « propagande migratoire ».
Pourtant, Passeport n’est pas une œuvre militante au sens strict : elle est avant tout un récit humain, où la souffrance et l’espoir se mêlent. En refusant de la présenter, Florian Azema ne censure pas seulement une pièce de théâtre, mais une partie de la mémoire collective. Celle des milliers de personnes qui ont franchi les frontières de l’Europe en quête d’une vie meilleure, souvent au péril de leur existence.
Dans une Europe où les frontières se durcissent et où les discours xénophobes gagnent du terrain, l’annulation de Passeport à Castres apparaît comme un avertissement. Un avertissement que des artistes comme Michalik refusent de laisser passer sans réagir. « Si on laisse faire ça aujourd’hui, demain, ce sera nos livres, nos films, nos expositions qui seront interdits », met en garde le dramaturge.
Un appel à la mobilisation
Face à cette offensive, plusieurs collectifs appellent à une mobilisation nationale. Des pétitions circulent pour dénoncer la censure, tandis que des personnalités du monde culturel, comme la metteure en scène Julie Gayet ou l’écrivain Leïla Slimani, ont apporté leur soutien à Alexis Michalik. À Castres, des habitants ont organisé une veillée place Jean-Jaurès en signe de protestation, brandissant des panneaux où l’on pouvait lire : « La culture n’est pas une variable d’ajustement » ou « Non à la dictature des censeurs ».
Le gouvernement, interrogé sur cette affaire, n’a pas encore réagi officiellement. Pourtant, l’affaire pose une question cruciale : dans une démocratie, jusqu’où peut-on laisser les élus locaux saboter les libertés fondamentales au nom d’une idéologie ? Pour les défenseurs de la laïcité et des droits de l’Homme, la réponse est claire : aucune démocratie ne peut survivre si elle abandonne l’art et la pensée critique à ceux qui veulent les étouffer.
Alors que le RN prépare activement les élections de 2027, cette affaire à Castres résonne comme un signal d’alarme. Un signal que les citoyens, les artistes et les élus démocrates ne peuvent plus ignorer.
Et demain ?
Si Florian Azema assure que sa décision n’a « rien de personnel », les faits semblent contredire ses propos. En ciblant une œuvre sur l’exil, c’est une partie de l’histoire contemporaine que la mairie de Castres cherche à effacer. Une histoire que des milliers de Français, issus de l’immigration ou non, portent en eux. Une histoire que la République a pourtant le devoir de protéger.
Alexis Michalik, lui, refuse de se taire. « Ils peuvent censurer une pièce, mais pas l’idée qu’elle porte », déclare-t-il. Et si cette affaire devait servir à quelque chose, ce serait peut-être à rappeler à tous que la culture est un bien commun, et que sa défense est l’affaire de tous.
Alors que la saison théâtrale démarre à peine, une question reste en suspens : combien d’autres œuvres seront encore sacrifiées sur l’autel d’une idéologie qui ne tolère aucune nuance ?