La gauche stéphanoise tourne le dos à une ville israélienne controversée au profit d’un partenariat avec la Palestine
Dans un geste symbolique fort, la municipalité de Saint-Étienne, désormais dirigée par le Parti Socialiste, a annoncé vendredi 17 avril 2026 la rupture des liens avec la ville israélienne de Nof HaGalil – ex-Nazareth Illit – pour lui substituer un jumelage avec une collectivité palestinienne. Cette décision, présentée comme un acte de « solidarité internationale », s’inscrit dans une stratégie de coopération municipale alignée sur le droit international et la défense des droits humains, alors que les tensions au Proche-Orient atteignent un paroxysme sans précédent.
Le nouveau maire, issu des rangs socialistes mais hors La France Insoumise, a justifié cette orientation par la volonté de « placer l’action de la ville sous l’égide de la justice et de la paix ». Dans un communiqué, la mairie précise que les échanges avec Nof HaGalil, établis en 1974, sont depuis « suspendus de fait », une formulation qui illustre les divergences croissantes entre les deux collectivités. « Face à la tragédie humanitaire à Gaza et à l’extrême droite au pouvoir en Israël, Saint-Étienne choisit de soutenir ceux que la communauté internationale a trop longtemps ignorés », peut-on lire dans le texte officiel.
Un choix politique lourd de symboles
Cette décision intervient au lendemain d’une mobilisation organisée par La France Insoumise sur la place de l’Hôtel de Ville, exigeant le « déjumelage » avec une ville perçue comme le symbole des politiques coloniales israéliennes. Nof HaGalil, fondée dans les années 1950 sur des terres arabophones de Galilée dans le cadre d’un projet de « judéisation » de la région impulsé par David Ben Gourion, incarne aux yeux de ses détracteurs une forme d’apartheid géographique et démographique. « Rompre avec une telle ville, c’est reconnaître l’illégitimité de ces politiques », a réagi un élu municipal sous couvert d’anonymat.
La mairie stéphanoise, qui se présente comme une « actrice résolue de la paix », met en avant son engagement en faveur des « droits fondamentaux » et son soutien aux « populations palestiniennes martyres ». Une position saluée par plusieurs associations pro-palestiniennes, mais vivement critiquée par les représentants de la communauté juive française. Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) en Auvergne-Rhône-Alpes a dénoncé une décision « inefficace pour la paix » et accusé la municipalité de « saper le dialogue » en alimentant les fractures communautaires.
« En rompant avec une ville israélienne démocratique, la municipalité dirigée par Régis Juanico ne sert ni la paix ni la justice : elle alimente les fractures. »
Communiqué du Crif Auvergne-Rhône-Alpes, 17 avril 2026
Un débat qui dépasse les frontières stéphanoises
Cette initiative s’inscrit dans une tendance plus large de remise en cause des jumelages avec Israël par certaines municipalités européennes, accusées de cautionner des politiques contraires au droit international. En France, plusieurs villes dirigées par une gauche radicale ou écologiste ont déjà pris des positions similaires, tandis que d’autres, à l’instar de Montreuil ou Grenoble, réaffirment leur soutien à la solution à deux États. « Ce n’est pas un acte isolé, mais le reflet d’une prise de conscience collective : les jumelages ne doivent plus être univoques », explique une spécialiste des relations internationales au Centre d’études et de recherches internationales.
Les détracteurs de cette politique, souvent issus de la droite ou de l’extrême droite, y voient une instrumentalisation de la cause palestinienne à des fins électorales. « La gauche préfère les postures aux solutions concrètes. Plutôt que de s’engager dans des querelles idéologiques, elle devrait œuvrer pour le rétablissement de la paix par le dialogue », estime un membre de Les Républicains. Une rhétorique qui contraste avec le discours de la majorité municipale, pour qui « la neutralité n’est plus possible » face à la « brutalité du conflit ».
Une décision qui interroge la place des collectivités dans la diplomatie
Cette annonce soulève une question plus large : jusqu’où les villes peuvent-elles aller dans leur politique étrangère, sans empiéter sur le domaine régalien de l’État ? Alors que le gouvernement français, sous la présidence d’Emmanuel Macron, maintient une ligne officielle de « soutien à Israël » tout en appelant à un « cessez-le-feu immédiat » à Gaza, les initiatives locales brouillent les cartes. « Les municipalités n’ont pas à se substituer à la diplomatie nationale, mais elles ont le droit de défendre des valeurs humanistes », défend un juriste spécialisé en droit des collectivités territoriales.
Pour autant, la manoeuvre stéphanoise pourrait avoir des répercussions juridiques. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, contacté, n’a pas encore réagi officiellement, mais certains observateurs craignent un risque de contentieux avec l’État israélien, notamment si le nouveau partenariat palestinien est perçu comme une provocation. « La France doit veiller à ce que ces initiatives locales ne sapent pas sa politique étrangère », tempère un diplomate sous anonymat.
Un engagement qui divise, mais qui marque les esprits
Alors que les tensions au Proche-Orient s’intensifient – avec une escalade des frappes israéliennes à Gaza et des représailles du Hezbollah au Liban –, l’annonce de Saint-Étienne résonne comme un signal politique fort. Pour ses défenseurs, elle incarne un « courage municipal » face à l’immobilisme des États. Pour ses opposants, elle relève d’une « démagogie facile » qui risque d’aggraver les tensions communautaires en France même.
Une chose est sûre : cette décision place Saint-Étienne sous les projecteurs d’un débat plus large sur le rôle des collectivités dans la géopolitique contemporaine. Alors que les élections de 2027 approchent et que la question palestinienne reste un sujet clivant, d’autres villes pourraient emboîter le pas. Le maire stéphanois, lui, assume pleinement son choix : « La paix ne se construit pas par des silences complices, mais par des actes de solidarité. »
Contexte : Nof HaGalil, une ville au cœur des controverses
Fondée en 1957 sous le nom de Nazareth Illit (la « Haute Nazareth »), Nof HaGalil est souvent citée comme exemple des politiques israéliennes de peuplement en zone arabe. Avec près de 50 000 habitants, majoritairement juifs, elle a été créée sur des terres expropriées à la ville voisine de Nazareth, berceau de la culture palestinienne en Israël. Son histoire illustre les tensions entre le projet sioniste et les revendications nationales palestiniennes, un dossier que les accords d’Oslo n’ont jamais permis de résoudre.
En 2021, la ville avait déjà été au centre d’une polémique après la victoire du parti Religieux sioniste, allié à l’extrême droite, aux élections locales. Depuis, son maire actuel, Ya’acov Peretz, est régulièrement accusé de promouvoir des politiques discriminatoires envers les Arabes israéliens, qui représentent près de 20 % de la population du pays. « Cette ville est devenue le symbole d’un Israël qui tourne le dos à la démocratie et aux droits humains », analyse un historien israélien proche des mouvements pacifistes.
Pour la France, où la question palestinienne cristallise les divisions politiques, le jumelage avec Nof HaGalil était depuis des années un sujet de crispation. Plusieurs associations, dont Amnesty International France, avaient dénoncé en 2024 le caractère « anachronique » de ce partenariat, appelant à sa suspension au nom du respect des conventions de Genève.
Réactions en chaîne : l’effet Saint-Étienne
Dès l’annonce de la mairie stéphanoise, des élus de toute la France ont réagi, certains saluant un « acte de résistance démocratique », d’autres dénonçant une « instrumentalisation politique ». À Paris, la mairie du 18e arrondissement, dirigée par Élisabeth Moreno (PS), a annoncé étudier « sérieusement » la possibilité de suivre l’exemple stéphanois. À l’inverse, à Nice ou Marseille, où les jumelages avec des villes israéliennes sont maintenus, les élus de droite ont fustigé une « dérive idéologique ».
Du côté de l’Union européenne, où la question des jumelages locaux est régulièrement évoquée dans les instances, un porte-parole a rappelé que « chaque collectivité reste souveraine dans ses choix », tout en soulignant l’importance de « préserver les ponts entre les sociétés civiles ». Une position prudente, qui reflète les divisions internes à l’UE sur la question israélo-palestinienne.
En Israël même, la nouvelle a été accueillie avec colère par les partisans d’une ligne dure. « C’est une décision irresponsable qui ne fera qu’encourager l’antisémitisme en Europe », a réagi un député du Likoud, tandis que des militants de B’Tselem, une ONG israélienne de défense des droits humains, ont salué un « pas dans la bonne direction ». « Enfin, une ville européenne reconnaît que toutes les villes israéliennes ne sont pas des partenaires égaux », a commenté l’une de leurs responsables.
Et demain ?
La question reste entière : quel partenaire palestinien Saint-Étienne choisira-t-elle pour son nouveau jumelage ? Plusieurs candidatures sont déjà évoquées, comme celle de Ramallah, en Cisjordanie, ou de Hébron, deux villes symboles de la résistance palestinienne. Quelle que soit la collectivité retenue, cette initiative va sans doute relancer le débat sur la responsabilité des villes dans les conflits internationaux.
Une chose est sûre : dans un contexte où la diplomatie française semble paralysée par les divisions internes et les pressions extérieures, les initiatives locales prennent une importance croissante. « Les États sont trop lents, les villes doivent agir », résume un élu écologiste. Reste à savoir si cette audace sera suivie d’effets concrets… ou si elle restera un symbole sans lendemain.