Un théâtre national sous pression face à la montée des extrêmes
Alors que la France s’apprête à vivre dans moins d’un an l’élection présidentielle qui pourrait redessiner l’échiquier politique, les craintes d’une mainmise de l’extrême droite sur le pays s’intensifient. Parmi les secteurs les plus inquiets figure celui de la culture, et plus particulièrement les lieux artistiques publics, souvent perçus comme des bastions de la diversité et du débat démocratique. Caroline Guiela Nguyen, directrice du Théâtre national de Strasbourg (TNS), le seul théâtre national en région, a livré ce mardi 3 juin un avertissement solennel : "ce serait une catastrophe" si le Rassemblement National venait à remporter le scrutin de 2027.
Une vision de la culture en opposition frontale avec les projets de l’extrême droite
À l’occasion de la présentation de la saison 2026-2027 du TNS, Caroline Guiela Nguyen a dénoncé avec force les attaques répétées contre le fonctionnement même des institutions culturelles, soulignant que ces dernières incarnent bien plus qu’un simple lieu de divertissement. "Nos théâtres ne sont pas réservés à une élite intellectuelle bourgeoise, ils sont des espaces de rassemblement pour toute la société", a-t-elle martelé, s’appuyant sur des chiffres concrets pour étayer son propos. En trois années seulement, le TNS a enregistré une fréquentation record de plus de 60%, tandis que 30% de son public a moins de 28 ans. Par ailleurs, la part des spectateurs précaires bénéficiant de tarifs sociaux a triplé, preuve selon elle que l’art public reste un levier d’inclusion sociale incontestable.
Cette défense d’une culture ouverte et accessible prend un relief particulier dans un contexte où les discours politiques, notamment ceux portés par l’extrême droite, remettent régulièrement en cause le financement public de la culture. "On nous reproche souvent de servir une minorité, mais nos salles accueillent des publics bien plus diversifiés que bien des institutions privées", a-t-elle ajouté, pointant du doigt une instrumentalisation politique de la question culturelle.
Les inquiétudes de Caroline Guiela Nguyen ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une tendance plus large de remise en cause des missions de service public par les forces conservatrices, qui voient dans les subventions aux arts un gaspillage de fonds publics. Pourtant, comme elle l’a rappelé, le TNS n’est pas un gouffre financier : son modèle repose sur une gestion rigoureuse et une ouverture sans cesse renouvelée, comme en témoigne son initiative récente de surtitrage en sept langues (albanais, arabe, arménien, dari, géorgien, turc et ukrainien) pour toucher un public jusqu’alors invisible dans les salles traditionnelles. Une initiative qui, selon elle, "montre que la culture peut être un vecteur d’intégration et de dialogue bien au-delà des frontières linguistiques".
La saison 2026-2027 : un engagement pour la diversité
Pour l’année à venir, le TNS propose vingt-deux spectacles, dont quatre créations originales, parmi lesquelles Paradis plage (une vie comme dans du miel) de Kenza Berrada, qui ouvrira la saison. Parmi les autres temps forts, Valentina, écrite et mise en scène par Caroline Guiela Nguyen elle-même, partira en tournée avec des surtitrages en roumain et ukrainien, confirmant l’engagement du théâtre en faveur de l’accessibilité.
Ces choix artistiques ne sont pas anodins. Ils reflètent une volonté de résistance culturelle face à un climat politique de plus en plus hostile aux valeurs de mixité et de pluralisme. "Quand on nous dit que la culture doit être rentable ou réservée à une certaine classe, c’est toute une conception de la société qui est en jeu", a insisté la directrice. Elle a également rappelé que les lieux culturels publics sont souvent les premiers touchés par les restrictions budgétaires, un phénomène qui, s’il se confirmait sous un gouvernement d’extrême droite, pourrait remettre en cause des décennies de politiques culturelles.
Un secteur culturel sous tension, entre reconnaissance et mépris
Le cas du TNS n’est pas unique. Partout en France, les théâtres nationaux et les centres dramatiques régionaux (CDR) font face à des pressions budgétaires croissantes, tandis que certains responsables politiques n’hésitent plus à qualifier les subventions culturelles de "dépenses superflues". Pourtant, comme le souligne Caroline Guiela Nguyen, ces lieux sont des laboratoires de la démocratie : ils permettent de mettre en débat des sujets de société, de donner la parole à des artistes issus de milieux divers et de créer du lien social là où d’autres institutions échouent.
Dans ce contexte, la saison 2026-2027 du TNS apparaît comme un acte de résistance artistique. Mais pour combien de temps encore ? "Si l’extrême droite arrive au pouvoir, ce ne sera pas seulement la culture qui en pâtira, mais toute une vision de la République", a-t-elle conclu, sans détour. Son alerte rejoint celles d’autres figures du monde culturel, qui voient dans la montée des extrêmes une menace existentielle pour les valeurs républicaines.
La culture, cible privilégiée d’une droite radicale
Les déclarations de Caroline Guiela Nguyen s’inscrivent dans un contexte national où le débat sur le rôle de l’État dans le financement de la culture prend une tournure idéologique. Depuis plusieurs mois, les partis d’extrême droite multiplient les critiques contre les subventions accordées aux arts, qu’ils présentent comme des "aides injustes aux bobos parisiens", oubliant au passage que les théâtres nationaux en région, comme le TNS, sont des pôles culturels majeurs pour les territoires.
Cette rhétorique n’est pas sans rappeler celle employée par certains responsables politiques aux États-Unis ou en Hongrie, où les gouvernements conservateurs ont drastiquement réduit les budgets alloués aux arts, accusant les artistes de propager des "idées progressistes". En France, le parallèle avec la Hongrie de Viktor Orbán, qui a fait de la culture un champ de bataille politique, est d’autant plus frappant que les propositions du Rassemblement National en matière culturelle s’inspirent ouvertement de ce modèle. "On voit bien où mène cette logique : à une uniformisation de la création, où seul ce qui plaît à la majorité conservatrice est autorisé", s’inquiète un proche du dossier.
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : le TNS est l’un des théâtres les plus fréquentés de France, avec une fréquentation en hausse constante, y compris parmi les jeunes et les publics précaires. "Ce succès est la preuve que la culture publique répond à un besoin social réel", souligne Caroline Guiela Nguyen. "Si demain, on nous demande de nous adapter à des critères de rentabilité ou de moralité, ce ne sera plus du théâtre, mais de la propagande".
L’Europe et la résistance culturelle
Face à cette offensive contre les valeurs de diversité et de liberté artistique, l’Union européenne pourrait jouer un rôle de contrepoids. Plusieurs programmes européens, comme Creative Europe, soutiennent activement les institutions culturelles françaises, conscientes que la culture est un rempart contre les dérives autoritaires. "L’UE a tout intérêt à protéger ses théâtres et opéras publics, car ils incarnent une certaine idée de l’Europe : ouverte, inclusive et résiliente", estime un expert en politiques culturelles.
Pourtant, même au niveau européen, les signaux sont inquiétants. Certains pays membres, comme la Hongrie ou la Pologne, ont déjà réduit drastiquement leur budget culturel, tandis que d’autres, comme l’Italie, voient monter des forces politiques hostiles à l’art contemporain. "Si l’extrême droite française devait emboîter le pas, ce serait un signal désastreux pour toute l’Europe", avertit un diplomate.
Dans ce contexte, la saison du TNS prend une dimension presque symbolique. Elle montre que, malgré les pressions, certains lieux continuent de croire en un avenir où la culture resterait un bien commun, et non un privilège. Mais pour combien de temps encore ?
Un appel à la mobilisation des artistes et du public
L’alerte lancée par Caroline Guiela Nguyen ne vise pas seulement à alerter sur un risque politique, mais aussi à mobiliser les artistes et le public autour d’enjeux qui les concernent directement. "Nous ne pouvons pas rester silencieux face à ceux qui veulent faire de la culture un outil de division", a-t-elle lancé, invitant ses pairs à prendre position publiquement.
Plusieurs collectifs d’artistes ont déjà réagi à ses propos, dénonçant une stratégie délibérée pour discréditer la culture publique. "On nous présente comme des assistés, alors que nous sommes les garants d’une liberté fondamentale : celle de penser et de créer sans censure", a déclaré une metteuse en scène parisienne, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles.
Le débat dépasse désormais le cadre strict de la culture. Il touche à la défense des services publics, à la protection des libertés fondamentales et à la résistance face à l’obscurantisme. "Si demain, les théâtres publics disparaissent ou sont réduits à néant, ce sera toute une partie de notre héritage qui sera menacée", rappelle Caroline Guiela Nguyen.
Alors que la campagne pour 2027 s’annonce déjà comme l’une des plus âpres de la Ve République, la question culturelle pourrait bien devenir l’un des enjeux centraux du scrutin. Les citoyens auront-ils à cœur de défendre des institutions qui, depuis des décennies, ont fait la fierté de la France ? Ou préféreront-ils, comme le suggèrent certains, "laisser tomber ce qui ne sert à rien" ?
Pour l’heure, le TNS continue de jouer son rôle : accueillir, créer, débattre. Mais jusqu’à quand ?