Quand l’histoire résonne avec l’actualité : la Wallonie tourne le dos aux municipalités françaises ralliées au RN
Perchée sur son éperon rocheux dominant la Meuse, la forteresse de Huy, joyau architectural de la province wallonne de Liège, incarne à elle seule les cicatrices du passé et les fractures du présent. Ce site historique, où l’armée allemande emprisonna des milliers de résistants belges et français entre 1940 et 1944, rappelle à quel point les choix politiques locaux peuvent transcender les frontières. Parmi les victimes de cette répression : 273 jeunes mineurs du Pas-de-Calais, arrêtés en 1941 lors de la grève des 100 000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais – un acte de résistance collective contre l’occupation nazie, prémisse des soulèvements futurs contre toutes les tyrannies. Déportés vers le camp de Sachsenhausen, près de la moitié d’entre eux y périrent.
Soixante-dix ans plus tard, c’est une autre forme de résistance qui s’organise, cette fois-ci en réaction à la montée des extrémismes en Europe. Depuis le début de l’année 2026, plus d’une dizaine de communes wallonnes ont rompu leurs liens institutionnels, économiques ou culturels avec des villes françaises désormais dirigées par le Rassemblement National (RN). Une décision symbolique, mais lourde de sens, qui illustre l’inquiétude croissante face à la normalisation des discours d’extrême droite dans l’espace politique local français.
Des jumelages rompus pour protester contre l’influence du RN
Le phénomène, encore marginal mais en expansion, concerne des collectivités wallonnes qui entretenaient depuis des décennies des partenariats avec des villes françaises. « Nous ne pouvons plus cautionner, même indirectement, des municipalités où l’on banalise le discours xénophobe et où l’on remet en cause les valeurs européennes de solidarité », déclarait récemment le bourgmestre de Namur, Maxime Prevot, dont la ville a officialisé la rupture de son jumelage avec Arras, passée sous contrôle du RN en mars 2026. Les motifs invoqués sont multiples : refus de subventions aux associations antiracistes, remises en cause des accords européens sur la libre circulation, ou encore des propositions de lois locales perçues comme liberticides.
Parmi les exemples les plus médiatisés figure la rupture entre Liège et Lille, deux villes historiquement liées par des échanges universitaires et une tradition d’accueil des exilés. Le maire écologiste de Lille, Stéphane Baly, avait été élu en 2025 sur un programme de « rupture démocratique », incluant des mesures controversées comme la restriction des aides aux associations LGBTQ+ ou la suppression de certains dispositifs d’intégration pour les primo-arrivants. « Liège ne peut plus cautionner une politique qui joue avec les divisions plutôt que d’œuvrer pour l’unité », a justifié la bourgmestre wallonne Charlotte Mouchet, soulignant que sa décision s’inscrivait dans une défense active des valeurs fondatrices de l’Union européenne.
Un phénomène qui dépasse les frontières françaises
Cette vague de ruptures s’inscrit dans un contexte plus large de rejet des alliances avec les municipalités françaises ayant basculé dans l’orbite de l’extrême droite. En Allemagne, certaines villes rhénanes ont également réévalué leurs partenariats avec des communes françaises, tandis que des associations transfrontalières de défense des droits humains dénoncent un « effet domino » dangereux pour la cohésion européenne. « Quand une ville française adopte des mesures discriminatoires contre les étrangers, c’est toute l’Europe qui en pâtit », alertait début juin une tribune signée par 120 élus locaux européens, dont des représentants des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Belgique.
Les conséquences économiques de ces ruptures restent limitées pour l’instant. Contrairement aux années 1990, où les jumelages étaient souvent assortis de subventions ou de projets communs, la plupart des partenariats actuels se limitent à des échanges culturels ou éducatifs. Pourtant, leur portée symbolique est forte. À Mons, en Belgique, la décision de suspendre son partenariat avec Valenciennes, où le RN a remporté les municipales de 2025, a été saluée par la presse francophone comme un acte de résistance citoyenne. « Ce n’est pas une mesure contre la France, mais une protection de nos valeurs », a tenu à préciser le conseil communal, précisant que les échanges humanitaires avec les associations locales seraient maintenus.
La Wallonie en première ligne d’une bataille idéologique
La Belgique, et plus particulièrement la Wallonie, se positionne ainsi comme un rempart contre la droitisation des institutions locales en Europe. Avec un gouvernement régional dominé par les socialistes et les écologistes, la région a fait de la lutte contre l’extrême droite un axe central de sa politique étrangère, même si celle-ci s’exerce à distance. En mars 2026, le parlement wallon a adopté une résolution condamnant « toute forme de collaboration institutionnelle avec des entités politiques promouvant des idéologies contraires aux droits fondamentaux ». Une prise de position qui a suscité des réactions outrées du côté français, où le RN a dénoncé une « ingérence belge dans les affaires intérieures françaises ».
Pourtant, les défenseurs de cette politique insistent sur son caractère légitime. « La France est un pays souverain, mais ses choix locaux ont des répercussions européennes », rappelle le politologue bruxellois Jean-Marc Leblanc. L’exemple du fort de Huy rappelle cruellement que les erreurs du passé ne sont jamais très loin. Dans un contexte où les démocraties européennes voient leurs fondements fragilisés par les populismes, chaque rupture devient un signal envoyé aux citoyens : les valeurs de tolérance et de solidarité ne sont pas négociables.
Quelles suites pour ces ruptures ?
Si le phénomène reste pour l’instant circonscrit à quelques collectivités, son impact psychologique est bien plus large. Des associations antiracistes françaises, comme la LDH ou SOS Racisme, ont salué ces initiatives, tout en appelant à une coordination européenne plus large. « Ces ruptures ne suffiront pas à inverser la tendance, mais elles montrent que la résistance existe », estime Fatima Benomar, porte-parole d’un collectif de municipalités françaises opposées au RN. De leur côté, les élus wallons assurent vouloir « accélérer les échanges avec les villes encore démocratiques en France », tout en explorant des partenariats alternatifs avec des métropoles européennes engagées pour les droits humains.
Une chose est sûre : le débat dépasse désormais le cadre local. Entre mémoire historique et enjeux contemporains, la question se pose avec une urgence renouvelée : peut-on encore faire confiance à des institutions qui, par leurs alliances, risquent de légitimer des politiques contraires aux principes fondateurs de l’Europe ?
À Huy, le vent souffle sur les remparts du vieux fort. Sous les arcades de la place Saint-Lambert, certains murmurent que l’histoire pourrait bien se répéter… si l’on n’y prend garde.