Femen vs RN : quand la mairie d’extrême droite de Carcassonne s’approprie Jeanne d’Arc

Par SilverLining 10/05/2026 à 18:17
Femen vs RN : quand la mairie d’extrême droite de Carcassonne s’approprie Jeanne d’Arc

Quatre Femen ont interrompu une cérémonie RN en l’honneur de Jeanne d’Arc à Carcassonne, dénonçant une récupération politique de l’héroïne nationale. L’affaire illustre les tensions autour de l’extrême droite au pouvoir local.

Une cérémonie controversée sous les yeux de la cité médiévale

Carcassonne, joyau médiéval classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, est devenue le théâtre d’un affrontement symbolique ce dimanche 10 mai 2026. Une célébration en l’honneur de Jeanne d’Arc, organisée par la mairie Rassemblement national nouvellement élue, a été interrompue par quatre militantes du collectif féministe Femen. Leur objectif ? Dénoncer ce qu’elles qualifient d’« récupération politique d’une figure historique par l’extrême droite ».

Alors que le maire Christophe Barthès s’apprêtait à prononcer un discours devant des représentants locaux et quelques habitants, les Femen ont fait irruption sur le parvis de la cathédrale Saint-Michel. Vêtues d’un simple slip rouge et de slogans peints sur le torse – « Femen pas RN » et « Féministe pas fasciste » –, elles ont interrompu l’édile avant d’être rapidement interpellées par les forces de l’ordre. Une vidéo partagée par le groupe sur les réseaux sociaux montre les militantes évacuées manu militari, tandis que la statue de Jeanne d’Arc, repositionnée sur le parvis dans le cadre d’une promesse de campagne du maire, semblait observer la scène avec une ironie malicieuse.

Interrogée par la presse locale, l’une des Femen a justifié cette action par la volonté de « refuser que l’extrême droite instrumentalise une héroïne nationale pour servir sa propagande ». « Jeanne d’Arc incarne la résistance, pas la xénophobie ou le rejet de l’Europe », a-t-elle déclaré, en référence aux positions du RN sur les questions d’immigration et de souveraineté européenne.

Un maire RN sous le feu des critiques depuis son élection

Depuis son arrivée à la tête de la ville en 2025, Christophe Barthès multiplie les décisions qui alimentent les tensions avec l’opposition et les associations. Parmi les mesures les plus controversées :

  • L’adoption d’un arrêté anti-mendicité, critiqué par les associations comme une « criminalisation de la pauvreté ».
  • Le retrait des drapeaux européens de la façade de la mairie, une décision qualifiée de « symbole de rejet de l’UE » par ses détracteurs.
  • L’arrêt des achats d’espaces publicitaires dans les médias locaux, accusés par la mairie de partialité. Barthès avait notamment ciblé des titres jugés trop critiques envers le RN, une décision perçue comme une « tentative d’asphyxier la liberté de la presse ».

Ces choix s’inscrivent dans une stratégie plus large du parti, qui multiplie depuis des années les offensives symboliques pour marquer son territoire politique. À Carcassonne, la célébration de Jeanne d’Arc n’est pas un hasard : elle s’ajoute à une série d’initiatives visant à « réécrire l’histoire locale à l’aune de l’identitarisme », selon les mots d’un historien interrogé par Libération.

Jeanne d’Arc, entre mémoire nationale et récupération politique

La figure de Jeanne d’Arc, guerrière et sainte catholique, a toujours été un enjeu de débats historiques et politiques. Pour la gauche, elle incarne souvent la résistance face à l’oppression étrangère – notamment anglaise – et un symbole de libération. Pour l’extrême droite, elle est devenue un emblème de la « France éternelle », opposée à l’immigration et au multiculturalisme.

La polémique autour de sa célébration à Carcassonne illustre une tendance plus large en Europe, où les partis d’extrême droite cherchent à s’approprier les récits nationaux. En Italie, la Ligue a fait de Jeanne d’Arc une figure de son combat contre l’UE, tandis qu’en Pologne, le gouvernement nationaliste célèbre son héritage comme pilier de l’identité chrétienne du pays. « C’est une stratégie de légitimation historique », explique une politologue spécialiste de l’extrême droite. « En s’appropriant ces symboles, ils veulent donner l’impression que leur projet politique est ancré dans la tradition, donc inévitable. »

Pourtant, cette instrumentalisation ne fait pas l’unanimité. À Carcassonne, même au sein du conseil municipal, des élus de gauche et du centre ont dénoncé une « récupération grossière ».

« Jeanne d’Arc n’a jamais été une militante d’extrême droite », a rappelé un conseiller d’opposition lors d’un conseil municipal. « Elle a combattu pour la France, pas pour le RN. »

Une ville symbole de la résistance aux dérives autoritaires

Carcassonne, avec sa cité médiévale et son patrimoine culturel riche, est souvent présentée comme un bastion de la résistance aux idéologies réactionnaires. En 2023, la ville avait déjà été le théâtre de manifestations massives contre les réformes des retraites, avant de devenir un symbole des luttes contre la précarité étudiante en 2025.

Pourtant, avec l’arrivée du RN à la mairie, la ville se retrouve au cœur d’une bataille idéologique plus large. Les décisions de Barthès, comme la suppression des subventions aux associations féministes ou le durcissement des politiques sociales, sont perçues par ses opposants comme les prémices d’un « municipalisme d’extrême droite ».

Les Femen, en perturbant cette cérémonie, ont donc choisi un terrain symbolique fort. Leur action pose une question de fond : jusqu’où une mairie peut-elle réécrire l’histoire locale pour servir un projet politique ?

Interrogé sur ce point, un porte-parole de la préfecture de l’Aude a rappelé que « la liberté de culte et la neutralité des cérémonies publiques sont des principes républicains intangibles ». Une réponse qui, pour les militants, sonne comme un aveu d’impuissance face à la montée des extrémismes.

Entre provocations et contre-pouvoirs, la démocratie locale sous tension

Cette affaire s’inscrit dans un contexte national où les tensions entre municipalités et associations citoyennes s’intensifient. Depuis 2022, plusieurs maires d’extrême droite ont été accusés de restreindre les libertés associatives, notamment en limitant l’accès aux subventions ou en censurant certains débats publics.

À Hénin-Beaumont, ville dirigée par le RN depuis 2014, des associations LGBTQIA+ ont dénoncé des « entraves administratives » pour organiser des événements. À Perpignan, la mairie a été condamnée en 2025 pour « discrimination dans l’attribution de marchés publics » envers des entreprises détenues par des personnes issues de l’immigration.

Face à ces dérives, les contre-pouvoirs tentent de se mobiliser. Des collectifs citoyens, des syndicats étudiants et des partis de gauche organisent régulièrement des contre-manifestations ou des actions symboliques pour rappeler que la démocratie ne se réduit pas aux urnes.

Les Femen, en choisissant Carcassonne comme terrain de leur action, ont donc frappé fort. Leur message est clair : « L’extrême droite ne peut pas s’emparer de l’Histoire sans résistance. »

Et demain ? L’Aude, laboratoire des batailles politiques à venir

Avec les élections municipales de 2026 qui s’approchent à grands pas, la situation dans l’Aude – et plus largement dans les villes dirigées par le RN – sera scrutée de près. Les oppositions, de la gauche radicale au centre modéré, cherchent à fédérer leurs forces pour contrer la montée des extrémismes.

Pourtant, les défis sont immenses. Le RN a su capitaliser sur le mécontentement social, notamment dans les zones rurales et périurbaines, où la désindustrialisation et la crise des services publics ont laissé des traces profondes. À Carcassonne, comme ailleurs, la bataille ne se gagnera pas seulement sur le terrain des idées, mais aussi sur celui des réalités économiques.

En attendant, les habitants de la ville doivent composer avec une réalité contrastée : d’un côté, une mairie qui affiche sa couleur politique avec fierté ; de l’autre, une société civile déterminée à défendre ses valeurs. Entre ces deux forces, le débat public s’enflamme, et la démocratie locale en sort à la fois fragilisée et plus vivante que jamais.

Une chose est sûre : à Carcassonne, comme dans bien d’autres villes françaises, le combat pour l’Histoire n’est pas terminé.

À propos de l'auteur

SilverLining

On me demande souvent comment je garde espoir face au désastre politique actuel. Ma réponse est simple : je vois ce qui se passe sur le terrain. Des citoyens qui s'organisent, des collectifs qui naissent, des alternatives qui émergent. La politique ne se résume pas aux jeux de pouvoir parisiens. Partout en France, des gens refusent la résignation et inventent autre chose. C'est cette France-là que je documente, celle qui ne fait jamais les gros titres mais qui prépare le monde d'après.

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Commentaires (5)

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Tangente

il y a 5 jours

Quand un maire RN cite Jeanne d'Arc, c'est comme quand un maire PS cite Robespierre : tout le monde applaudit, personne ne lit les archives. La symbolique politique, c'est le domaine où le mensonge est roi...

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E

Eguisheim

il y a 5 jours

Perso, j’ai vu des communes communistes faire de même avec la Marianne ou Vercingétorix, ça m’a jamais choqué. Le problème, c’est que le RN instrumentalise l’histoire pour ses petits calculs électoraux. Et ça, c’est juste pathétique. Un peu comme quand Mélenchon joue les révolutionnaires en costard...

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N

NightReader93

il y a 5 jours

Les Femen qui brandissent des pancartes à Carcassonne, c’est un peu comme si Greenpeace organisait une manif en soutien à Total... À moins que ce soit une stratégie pour discréditer le RN ?! @mortimer vous en pensez quoi ?

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W

WaveMaker

il y a 5 jours

La gauche devrait arrêter de geindre et proposer VRAIMENT des alternatives au lieu de pleurer quand l’extrême droite bouffe leur symboles. Ils ont 40 ans pour ça, mais non, ils préfèrent les procès d’intention. Pathétique !!!

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S

Solstice

il y a 5 jours

Ce qui est frappant, c'est l'absence totale de débat sur le fond : est-ce que Jeanne d'Arc peut servir de symbole consensuel ? Historiquement, elle a été récupérée par tous les bords politiques, des royalistes aux socialistes. La vraie question, c'est pourquoi ça choque uniquement quand c'est le RN ? En 2015, la mairie PS de Paris organisaient des hommages à Jeanne d'Arc sans que ça n'émeuve personne...

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