Sétif, le symbole d’une mémoire enfin partagée
Sous un ciel algérien chargé d’histoire, la cérémonie du 8 mai 2026 à Sétif a marqué un tournant dans les relations franco-algériennes. À l’ombre de la stèle de Bouzid Saâl, deux ministres, Alice Rufo et Abdelmalek Tachrift, ont marché côte à côte, déposant des gerbes en un geste lourd de sens. Cette date, celle des massacres coloniaux de 1945, reste un traumatisme pour l’Algérie, où les autorités évoquent jusqu’à 45 000 morts, tandis que la France, plus mesurée, parle de 1 500 à 20 000 victimes. Pourtant, devant les médias, Alice Rufo a insisté sur la nécessité de regarder l’histoire « dans sa vérité, avec respect pour toutes les mémoires ». Une formule prudente, mais qui rompt avec l’attitude du passé.
Pourtant, cette séquence historique ne doit pas occulter les tensions persistantes. L’Élysée a beau afficher sa volonté de « restaurer un dialogue efficace », les dossiers brûlants s’accumulent. Parmi eux, celui du journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné depuis mai 2024 pour « apologie du terrorisme » après un reportage sur la JS Kabylie. Condamné à sept ans de prison en appel, son cas reste un symbole des divergences entre Paris et Alger. La famille du journaliste a annoncé cette semaine le retrait de son pourvoi en cassation, rendant sa condamnation définitive. Une issue qui ouvre la voie à une grâce présidentielle, mais qui maintient la pression sur les autorités algériennes.
Le retour de l’ambassadeur français à Alger, Stéphane Romatet, le 8 mai, est un geste fort, mais il ne suffit pas à effacer deux années de méfiance. Rappelé en avril 2025 après une crise diplomatique sans précédent, son retour coïncide avec une volonté affichée de renouer les liens. Pourtant, les dossiers en suspens rappellent que le dégel reste fragile.
Deux ans de tensions : comment la France a perdu Alger
L’été 2024 avait marqué l’apogée de la crise. Tout avait commencé par un revirement français sur le Sahara occidental. Soutenant le plan marocain qui envisageait une souveraineté marocaine sur ce territoire disputé, Paris avait brisé un équilibre régional soigneusement entretenu depuis des décennies. Pour Alger, ce changement de cap équivalait à une trahison. Le Maroc, soutenu par les États-Unis et Israël, voyait ainsi ses ambitions consolidées, tandis que l’Algérie, historiquement alliée au Front Polisario, se retrouvait isolée.
Les tensions n’ont cessé de s’aggraver. En novembre 2024, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, figure dissidente, était arrêté en Algérie. Son cas avait rapidement été instrumentalisé par la droite française, notamment par Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, qui en avait fait un symbole de la répression algérienne. Les déclarations belliqueuses de Retailleau, dénonçant une « diplomatie des lâchetés » envers Alger, avaient achevé de braquer les autorités algériennes. Son départ du gouvernement en octobre 2025, remplacé par Laurent Nuñez, avait marqué le début d’un apaisement progressif.
Mais l’escalade avait atteint son paroxysme en avril 2025, lorsque l’Algérie avait expulsé douze agents de l’ambassade de France en représailles à des mesures jugées hostiles. Emmanuel Macron, sous pression, avait alors rappelé Stéphane Romatet pour « consultations », une décision symbolique d’un climat de défiance totale. Pendant des mois, les échanges s’étaient limités à des déclarations froides, tandis que les dossiers sensibles s’accumulaient : affaires judiciaires, questions migratoires, et surtout, le dossier du Sahara occidental, où la France semblait désormais alignée sur les positions américaines et israéliennes.
Pourtant, malgré ces tensions, les liens économiques et sécuritaires entre les deux pays restaient indéniables. L’Algérie, premier fournisseur de gaz de la France, et un partenaire stratégique en Afrique, ne pouvait être ignorée. C’est cette réalité qui a poussé Paris à chercher une issue, même si cette réconciliation reste conditionnée par des concessions.
Un réchauffement sous conditions : quels compromis en jeu ?
Le déblocage du dossier Boualem Sansal, finalement gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune en novembre 2025, avait ouvert une brèche. Son retour en France avait été salué comme un premier pas, même si les conditions de sa libération restaient floues. Depuis, les signaux se multiplient : rencontre entre les ministres des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf, visite à Alger d’Anne-Claire Legendre, ancienne conseillère Afrique d’Emmanuel Macron, ou encore la reprise des expulsions d’Algériens en situation irrégulière, suspendues pendant la crise.
Pourtant, les désaccords persistent. Sur la question migratoire, la France maintient une ligne ferme, accusant Alger de ne pas faciliter les retours. Sur le Sahara occidental, Paris reste aligné sur les positions marocaines, malgré les protestations algériennes. Et sur la mémoire, les blessures du passé resurgissent à chaque anniversaire, comme celui du 8 mai 1945.
Dans ce contexte, la visite d’Alice Rufo à Alger prend une dimension particulière. En se rendant à Sétif, elle a envoyé un message clair : Paris est prêt à reconnaître les traumatismes coloniaux, sans pour autant s’excuser officiellement. Une position qui satisfait une partie de la gauche française, soucieuse de réconciliation, mais qui laisse les nostalgiques de l’Algérie française sur leur faim.Pour l’Élysée, l’objectif est double : désamorcer la crise diplomatique et sécuriser les intérêts économiques. Le gaz algérien reste vital pour la France, tout comme la lutte contre l’immigration irrégulière et le terrorisme au Sahel, où Alger joue un rôle clé. Mais cette réconciliation a un prix : l’abandon de certaines positions traditionnelles de la France, notamment sur le Sahara occidental, ou la reconnaissance implicite des revendications mémorielles algériennes.Pour les observateurs, cette stratégie relève d’un pragmatisme nécessaire, mais risqué. En cédant sur le plan symbolique, Paris pourrait être perçu comme faible par ses partenaires internationaux, notamment par les États-Unis, qui soutiennent ouvertement le Maroc. À l’inverse, en refusant toute concession, la France risquait de perdre définitivement son influence en Afrique du Nord.L’ombre de l’extrême droite et les défis à venir
Cette réconciliation franco-algérienne intervient dans un contexte politique français particulièrement tendu. La montée de l’extrême droite, incarnée par Marine Le Pen, et les divisions au sein de la droite traditionnelle, entre partisans d’une ligne dure envers Alger et ceux prônant un réalisme économique, compliquent la donne. Certains analystes y voient une stratégie risquée, qui pourrait aliéner une partie de l’électorat de droite, historiquement attaché à une vision plus ferme de la souveraineté française.
Pourtant, le gouvernement Lecornu II semble décidé à aller de l’avant. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a multiplié les déclarations en faveur d’un « partenariat équilibré » avec l’Algérie, tout en insistant sur la nécessité de « tourner la page des tensions ». Une approche qui tranche avec les années de conflits ouverts, mais qui pourrait se heurter à des réalités plus complexes.
Car si la France a besoin du gaz algérien, l’Algérie, elle, cherche à diversifier ses alliances. Son rapprochement avec la Russie et la Chine, notamment sur les questions énergétiques et sécuritaires, montre que Paris n’a plus le monopole de l’influence à Alger. Dans ce jeu d’équilibriste, la France doit composer avec des partenaires de plus en plus assertifs.Quel avenir pour les relations franco-algériennes ?
Le retour de l’ambassadeur français marque une étape symbolique, mais le chemin reste long. Plusieurs dossiers attendent une résolution : la libération de Christophe Gleizes, bien sûr, mais aussi la question des visas, suspendus pendant la crise, ou encore la coopération sécuritaire au Sahel, où les intérêts français et algériens divergent parfois.
Pour l’instant, Paris mise sur des gestes concrets : la réintégration progressive des échanges diplomatiques, la reprise des expulsions, et une communication plus apaisée sur la mémoire coloniale. Mais cette stratégie dépendra aussi de la capacité de l’Algérie à faire des concessions, notamment sur le Sahara occidental, où son alliance avec le Front Polisario reste un point de friction majeur.
Une chose est sûre : après deux années de crise, la France et l’Algérie n’ont plus les moyens de se permettre un nouveau conflit. Mais le prix de cette réconciliation pourrait bien être une perte d’influence française en Afrique du Nord, au profit d’autres acteurs plus assertifs. Dans un contexte géopolitique marqué par les tensions au Moyen-Orient et la rivalité sino-américaine, Paris doit jouer serré pour ne pas se retrouver marginalisé.
Chronologie d’une crise évitée de justesse
Depuis l’été 2024, les relations franco-algériennes ont connu des hauts et des bas. Retour sur les étapes clés de cette crise :
Juillet 2024 : La France soutient le plan marocain pour le Sahara occidental, provoquant la colère d’Alger.
Novembre 2024 : Arrestation de Boualem Sansal en Algérie, instrumentalisée par la droite française.
Avril 2025 : L’Algérie expulse douze agents de l’ambassade de France. Paris rappelle son ambassadeur.
Octobre 2025 : Bruno Retailleau quitte le gouvernement. Début d’un apaisement progressif.
Novembre 2025 : Boualem Sansal est gracié et rentre en France.
Février 2026 : Laurent Nuñez se rend à Alger, marquant une étape clé du rapprochement.
Mai 2026 : Retour de l’ambassadeur français et visite d’Alice Rufo à Sétif. Le dossier Christophe Gleizes reste en suspens.
Dans ce contexte, une question persiste : cette réconciliation est-elle sincère, ou simplement un calcul économique et stratégique ? Une chose est sûre, elle ne satisfera ni les nostalgiques de l’Algérie française, ni les défenseurs d’une mémoire algérienne intransigeante. Elle devra donc composer avec les attentes des deux côtés de la Méditerranée.