France en Afrique : entre héritage colonial et nouvelle stratégie d'influence

Par BlackSwan 12/05/2026 à 09:15
France en Afrique : entre héritage colonial et nouvelle stratégie d'influence

La visite de Macron au Kenya relance le débat sur la Françafrique : entre héritage colonial et nouveaux investissements, la France tente de se réinventer face à une jeunesse africaine de plus en plus critique. Analyse d’une relation en crise.

La visite de Macron au Kenya relance le débat sur la relation franco-africaine

Alors que le président français poursuit sa tournée africaine avec une escale au Kenya pour le sommet Africa Forward, les tensions persistent entre la volonté affichée de rompre avec le passé colonial et les réalités d’une diplomatie économique encore marquée par des décennies d’influence. Entre contrats juteux et symboles persistants de la Françafrique, la jeunesse africaine oscille entre espoir d’une coopération apaisée et méfiance tenace envers Paris.

Un discours en demi-teinte : la fin du « pré carré » français ?

Emmanuel Macron, en déplacement à Nairobi depuis dimanche 10 mai, a multiplié les annonces économiques : 23 milliards d’euros d’investissements sur le continent, censés incarner une nouvelle ère des relations entre la France et l’Afrique. Pourtant, le ton reste ambigu. Le chef de l’État a répété, comme à son habitude, que le « pré carré français » – cette expression désignant l’influence historique de Paris en Afrique francophone – était « terminé ». Un message qui peine à convaincre, tant les traces de cette époque coloniale subsistent dans les mentalités comme dans les infrastructures.

L’exemple des rues d’Abidjan, rebaptisées mais toujours désignées par les noms de figures de l’ancienne puissance coloniale – boulevard Mitterrand, boulevard VGE –, illustre cette contradiction. Comme le souligne Paola, une Camerounaise installée en Côte d’Ivoire, « il y a de la proximité, mais aussi de la complexité ». Une proximité qui se manifeste par une francophonie omniprésente, mais aussi par des rapports de domination économique et politique que les jeunes générations africaines remettent de plus en plus en cause.

Jeunesse africaine : entre gratitude et rejet des héritages coloniaux

Les réactions de la jeunesse africaine face à la présence française sont contrastées, révélant une fracture générationnelle et linguistique. Selon un récent sondage Ipsos, l’image de la France est bien plus dégradée chez les francophones que chez les anglophones, avec un écart de près de trente points. Un constat qui s’explique en partie par la mémoire vive des indépendances et des interventions militaires passées.

Pourtant, certains jeunes Africains reconnaissent les apports positifs de la coopération française. Andrew, un consultant ougandais, cite l’exemple d’un réseau d’eau potable financé par l’Agence française de développement (AFD) en Ouganda, saluant le rôle de Paris dans des projets concrets. « La France fait vraiment de son mieux pour changer les choses », estime Linda, une artiste kényane de 27 ans, tout en ajoutant : « Nous sommes la nouvelle génération. Il est temps d’avancer, en paix. » Une vision optimiste qui contraste avec les critiques plus acerbes venues des milieux universitaires et militants.

« Il y a un peu ce ressenti quand même à se demander si on est encore une petite préfecture coloniale. Il y a encore beaucoup de boulot. »

— Paola, Camerounaise installée en Côte d’Ivoire

La Françafrique, un fantôme qui hante encore les relations franco-africaines

Malgré les déclarations officielles, les mécanismes de l’influence française en Afrique persistent. Les contrats opaques, les soutiens à des régimes autoritaires sous couvert de stabilité, ou encore la mainmise sur des secteurs stratégiques (énergie, mines, finances) alimentent les suspicions. Les révélations sur les cadeaux diplomatiques et les conflits d’intérêts au sein de l’élite française n’ont fait qu’aggraver la défiance, notamment dans les anciennes colonies où les populations subissent encore les conséquences des politiques postcoloniales.

En Égypte, où Macron s’est rendu avant le Kenya, les débats autour des accords militaires et économiques ont une fois de plus mis en lumière les ambiguïtés de la stratégie française. Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, proche de Moscou et Pékin, a su jouer des rivalités entre puissances pour tirer profit des investissements occidentaux, tout en maintenant des liens étroits avec la Russie et la Chine. Une réalité qui rappelle que l’Afrique, continent stratégique, est devenue le terrain d’une guerre d’influence globale, où la France peine à se positionner comme un partenaire crédible et désintéressé.

Les propos tenus par Macron lors de son intervention au sommet Africa Forward – où il a dû « remettre un peu d’ordre » après des interruptions hostiles – illustrent cette difficulté à concilier discours modernisateur et réalités géopolitiques. Entre les 23 milliards d’engagements annoncés et les critiques sur le néocolonialisme, le président français semble marcher sur un fil, où chaque pas en avant est scruté à la loupe par une jeunesse africaine de plus en plus méfiante envers les anciennes puissances coloniales.

L’Union européenne peut-elle jouer un rôle d’alternative ?

Dans ce contexte, certains observateurs estiment que l’Union européenne, avec ses fonds structurels et ses mécanismes de coopération plus transparents, pourrait offrir une alternative aux méthodes traditionnelles de la diplomatie française. Les programmes européens en matière d’éducation, d’innovation ou de transition écologique sont souvent salués pour leur approche moins marquée par l’héritage colonial. Pourtant, la France reste un acteur clé au sein de l’UE, et ses choix politiques – notamment son alignement sur les positions atlantistes ou son soutien à des régimes contestés – limitent sa capacité à incarner une nouvelle voie.

Les défis sont immenses : réparer la confiance, sortir des logiques de prédation économique, et construire une relation fondée sur l’égalité et le respect mutuel. Mais comment y parvenir quand les symboles du passé – comme les noms de rues ou les statues de colons – disparaissent à peine des paysages urbains africains ? La jeunesse, elle, ne compte pas attendre éternellement.

Afrique : vers une nouvelle ère postcoloniale ?

Alors que Macron multiplie les annonces et les voyages, la question n’est plus seulement de savoir si la France est prête à tourner la page de la Françafrique, mais si elle en a réellement les moyens. Entre les pressions des lobbies économiques, les exigences de souveraineté des États africains et les attentes d’une génération déterminée à briser les chaînes du passé, le statu quo n’est plus une option. Les 23 milliards d’euros promis par Paris ne suffiront pas à effacer des décennies de méfiance – ni à convaincre que l’ère de l’influence discrète et des intérêts cachés est bel et bien révolue.

Dans un contexte où la Chine et la Russie étendent leur emprise sur le continent par des routes commerciales et des alliances militaires, la France risque de se retrouver marginalisée si elle ne clarifie pas sa position. Une chose est sûre : les jeunes Africains, eux, ne se contenteront plus de demi-mesures. Ils veulent une relation transparente, équitable et tournée vers l’avenir – ou ils iront chercher ailleurs les partenariats dont ils ont besoin.

À propos de l'auteur

BlackSwan

Le Brexit, Trump, les Gilets jaunes : les experts n'ont rien vu venir. Normal, ils vivent dans une bulle parisienne déconnectée du pays réel. Moi, je passe mon temps sur le terrain, dans les villages abandonnés par les services publics, dans les quartiers populaires oubliés des politiques. C'est là que se prépare le prochain séisme électoral. La colère monte, et elle est légitime. Les élites feraient bien d'écouter au lieu de mépriser. Mon travail est de leur tendre un miroir.

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Commentaires (6)

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Nocturne

il y a 3 jours

Macron au Kenya pour 'relancer le dialogue'... pendant que TotalEnergies négocie un nouveau contrat gazier. La boucle est bouclée.

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Cynique bienveillant

il y a 3 jours

Perso, je me souviens d’un pote sénégalais qui m’a dit un jour : 'Votre pays nous 'aide' comme un dealer aide son client... avec des crédits à taux d’usure'. Après, nous, on fait quoi ? On boycotte l’Afrique pour les vins et le fromage ? C’est ça la solution ? Moi j’en sais rien, mais clairement les discours lénifiants ça fait plus rire que pleurer là-bas.

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Nolwenn de Nivernais

il y a 3 jours

Ce qui me frappe, c’est que Macron parle de 'partenariats gagnant-gagnant' alors que les chiffres de la dette africaine envers la France ont explosé depuis 20 ans... On recycle l’ancien colonialisme sous un vernis 'économique'. Et les jeunes africains le voient très bien, d’ailleurs : 72% des 18-35 ans en Afrique subsaharienne ont une image négative de la France d’après l’IFOP de 2023. Bref, du beau travail.

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Fab-49

il y a 3 jours

1960 : 'Décolonisation'. 2023 : 'Partenariats'. Le rapport de force n’a pas changé, juste le vocabulaire. La France dépense 3 fois plus en lobbying pour ses intérêts économiques en Afrique qu’en aide au développement (source : CCFD-Terre Solidaire). Mais chut, c’est 'diplomatie'.

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Claude54

il y a 3 jours

La Françafrique version 2.0... avec des PowerPoint en plus. Génial.

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TruthSeeker

il y a 3 jours

@claude54 Tu trouves ça drôle, toi ? Parce que les africains qui meurent en Méditerranée à cause de nos politiques migratoires, ils rigolent pas. La 'stratégie d’influence' française, c’est surtout 'on vous pompe vos ressources et on vous ferme la porte au nez'. Mais bon, continue à faire l’autruche si ça te fait marrer.

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