Macron à Nairobi : la France tente un virage risqué en Afrique de l'Est

Par Aurélie Lefebvre 12/05/2026 à 01:10
Macron à Nairobi : la France tente un virage risqué en Afrique de l'Est

Emmanuel Macron tente un virage audacieux en Afrique de l'Est après l'effondrement de l'influence française au Sahel. Nairobi accueille le sommet Africa Forward, symbole d'une diplomatie en quête de nouveaux alliés face à Moscou et Pékin.

Un sommet historique sous le signe du changement

Pour la première fois depuis des décennies, un sommet France-Afrique se tient hors du cadre traditionnel des anciennes colonies francophones. À Nairobi, au Kenya, Emmanuel Macron a officiellement lancé l’édition 2026 du forum Africa Forward, un événement aux allures résolument anglophones, tant dans son appellation que dans sa symbolique. Une stratégie délibérée, annoncée dès 2017 lors de son discours à Ouagadougou, où le président français avait promis de tourner la page de la Françafrique et de ses pratiques postcoloniales.

Pourtant, force est de constater que cette volonté de rupture s’est heurtée à une réalité bien plus brutale : l’effritement accéléré de l’influence française sur le continent. En l’espace de cinq ans, Paris a perdu la plupart de ses alliés historiques en Afrique de l’Ouest. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, autrefois considérés comme des partenaires stratégiques, ont basculé sous l’emprise de juntes militaires hostiles, poussant l’armée française à un retrait précipité. En 2022, Paris a dû évacuer ses bases militaires dans des conditions chaotiques, laissant le champ libre à des acteurs comme la Russie, dont les mercenaires du groupe Wagner ont rapidement comblé le vide.

« La rupture n’est pas choisie, elle est subie », analyse Ousmane Ndiaye, journaliste et auteur de L’Afrique contre la démocratie. « Aujourd’hui, l’équation est simple : où la France quitte, Moscou ou Pékin s’engouffrent. L’influence militaire française en Afrique de l’Ouest a été réduite à presque rien. » Une situation que le gouvernement Lecornu II tente désormais de compenser par une approche plus discrète, comme en témoignent les missions de formation menées par des forces spéciales prépositionnées au Bénin, où une tentative de coup d’État a été déjouée en décembre 2025 grâce à l’intervention des troupes françaises.

Une stratégie de contournement sous haute tension

Face à ce déclin, Paris mise désormais sur l’Afrique de l’Est, une région anglophone où la présence française était jusqu’ici marginale. Le choix du Kenya comme pays hôte du sommet n’est pas anodin : ce pays, locomotive économique de la région, incarne une alternative aux anciennes colonies francophones, souvent perçues comme des reliques d’un passé colonial honni. Mais cette stratégie comporte des risques majeurs.

D’abord, parce que l’influence française en Afrique de l’Est reste faible, face à des concurrents bien établis comme le Royaume-Uni, les États-Unis ou la Chine. Pékin, en particulier, a déjà investi massivement dans les infrastructures et les partenariats économiques, tandis que Washington renforce sa présence militaire avec des bases en Djibouti. « La France joue désormais une partie de rattrapage », confie Jean-Marc Gravellini, chercheur associé à l’Iris et ancien directeur de l’Alliance Sahel. « Elle ne peut plus se permettre de négliger des régions où ses partenaires traditionnels ont pris une longueur d’avance. »

Ensuite, parce que cette réorientation s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Alors que l’Union européenne tente de se positionner comme une troisième voie face à la rivalité sino-américaine, la France, membre fondateur de l’UE, peine à incarner un leadership crédible. Les tensions avec la Hongrie et la Turquie, ainsi que les divergences au sein même de l’Europe sur la question migratoire, affaiblissent la position de Paris. « L’UE a besoin d’une France forte et cohérente, pas d’une diplomatie en mode survie », estime un haut fonctionnaire européen sous couvert d’anonymat.

Le Sahel : une plaie ouverte que la France refuse de cautériser

Le retrait français du Sahel a laissé derrière lui un vide que personne, ni les Européens ni les Africains, ne semble en mesure de combler. Les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey multiplient les partenariats avec Moscou, Pékin et Ankara, tout en accusant Paris de néocolonialisme. « Les discours anti-français ne datent pas d’hier, mais la différence aujourd’hui, c’est que ces régimes n’ont plus besoin de la France pour exister », souligne Ndiaye. « Le Mali, par exemple, a trouvé un allié en la Russie, qui lui fournit une sécurité sans poser de conditions politiques. La France, elle, exigeait des réformes démocratiques en échange de son aide. Résultat : elle a tout perdu. »

Pourtant, malgré ces échecs cuisants, certains à Paris croient encore en une réhabilitation progressive. Au Gabon et en Côte d’Ivoire, quelques centaines de soldats français sont maintenus sous forme de bases partagées, tandis que des missions de formation se poursuivent au Bénin et au Togo. Mais ces présences résiduelles peinent à masquer l’ampleur de la débâcle. « La France a troqué ses bases visibles contre une présence discrète, mais cette stratégie est-elle durable ? », s’interroge Gravellini. « Les juntes n’ont pas changé de camp par amour pour la Russie ou la Chine, mais parce qu’elles estimaient que Paris ne leur offrait plus aucune garantie. »

L’Europe à la rescousse ? Un pari risqué

Face à cette situation, l’Union européenne tente de jouer les médiateurs. Sous l’impulsion de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, Bruxelles a lancé en 2024 un plan d’investissement de 150 milliards d’euros pour l’Afrique, baptisé Global Gateway Africa. L’objectif ? Proposer une alternative aux partenariats chinois ou russes, en misant sur des projets concrets : énergies renouvelables, numérique, santé. Mais le succès de cette initiative dépendra en grande partie de la capacité des États membres à parler d’une seule voix – une condition que la France, avec son histoire coloniale, a du mal à remplir.

« L’UE doit se montrer ambitieuse, mais aussi humble », explique une source diplomatique bruxelloise. « Il ne s’agit pas de remplacer la Françafrique par une Europafrique, mais de construire quelque chose de nouveau, fondé sur le respect et la réciprocité. » Pourtant, les divisions persistent : alors que la Suède et les Pays-Bas soutiennent pleinement cette approche, la Hongrie de Viktor Orbán multiplie les veto, bloquant des projets clés. « Sans unité, l’UE sera toujours l’ombre d’elle-même en Afrique », résume un observateur.

L’Afrique de l’Est : un pari gagnable ?

C’est dans ce contexte que Nairobi accueille le sommet Africa Forward. Contrairement aux éditions précédentes, largement dominées par les pays francophones, cette édition mise sur une ouverture vers l’Éthiopie, la Tanzanie ou encore l’Ouganda. Des pays où la France a peu d’emprise, mais où les besoins en investissements sont immenses.

Les enjeux sont multiples : économique, bien sûr, avec des contrats à la clé dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures, mais aussi géopolitique. L’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, pourrait devenir un partenaire clé pour Paris, à condition de dépasser les réflexes de l’ancienne puissance coloniale. « L’Afrique de l’Est n’est pas un terrain vierge, loin de là », rappelle Ndiaye. « Les Britanniques et les Américains y sont déjà très présents. La France part avec un handicap : sa réputation. »

Pour tenter de le surmonter, Emmanuel Macron mise sur des symboles forts. Lors de son discours à Nairobi, il a évoqué une « relation apaisée et constructive » avec l’ensemble du continent, sans céder aux sirènes du clientélisme. Mais les mots suffiront-ils ? Rien n’est moins sûr. « La Françafrique, c’est terminé ? », ironise un éditorialiste kenyan. « Peut-être pour la France, mais pas pour les Africains, qui ont encore en mémoire les interventions militaires et les accords inégaux des décennies passées. »

Un futur incertain pour la diplomatie française

Alors que le sommet Africa Forward s’achève aujourd’hui, une question reste en suspens : cette nouvelle stratégie africaine de la France est-elle un virage salvateur ou une fuite en avant ? Une chose est sûre : le continent africain n’est plus ce « pré carré » dont parlait Charles de Gaulle. Il est désormais un terrain de rivalité où s’affrontent les États-Unis, la Chine, la Russie, mais aussi l’Union européenne et, dans une moindre mesure, le Japon et le Brésil.

Pour Paris, l’enjeu est double : reconquérir une partie de son influence perdue, tout en évitant de reproduire les erreurs du passé. « La France ne peut plus se permettre de jouer solo en Afrique », estime un diplomate européen. « Elle doit s’appuyer sur ses partenaires, et notamment sur l’UE, pour proposer une alternative crédible. Sinon, elle sera condamnée à regarder, impuissante, l’histoire s’écrire sans elle. »

Alors que les drapeaux français et kényans flottent côte à côte sur les bords du lac Naivasha, où se tient le sommet, une chose est certaine : l’Afrique n’est plus le terrain de chasse des anciennes puissances coloniales. Elle devient, lentement mais sûrement, un acteur de son propre destin – avec ou contre elles.

À propos de l'auteur

Aurélie Lefebvre

Lassée de ne pas avoirs d'informations fiables sur la politique française, j'ai décidé de créer avec Mathieu politique-france.info ! Je m'y consacre désormais à plein temps, pour vous narrer les grands faits politique du pays et d'ailleurs. Je lis aussi avec plaisir les articles de politique locale que VOUS écrivez :)

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Commentaires (1)

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GhostWriter

il y a 4 jours

Macron qui court après les anciens colonies pour pas finir comme l'Angleterre mdr... "Africa Forward" ça sonne comme un stage de rattrapage en marketing pour pays en voie de disparition économique. On est où là ??? À part se faire avoir encore une fois par la Chine qui construit des routes et des ports pendant qu'on fait des discours... Et pff, la Françafrique version 2.0 avec des embrouilles en moins mais des promesses en plus ???

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