L’abstention française aux Nations unies relance la polémique sur la mémoire coloniale
Alors que l’Assemblée générale des Nations unies adoptait, le 26 mars 2026, une résolution historique condamnant l’esclavage et la traite transatlantique comme « le plus grave crime contre l’humanité », la France, pilier traditionnel des droits humains, a surpris par son absence de vote. Ce texte, largement plébiscité – 148 États en faveur, 5 contre, 18 abstentions –, ne revêt pas de caractère contraignant. Pourtant, son symbolisme dépasse le cadre juridique : il s’agit d’une reconnaissance universelle, portée notamment par les nations africaines et caribéennes, dont les territoires ultramarins français restent les héritiers douloureux de cette histoire.
« Une occasion manquée pour la France de tourner définitivement la page du négationnisme d’État », déplore une élue de La Réunion, où les commémorations de l’abolition de l’esclavage sont chaque année l’objet de vives tensions. Si le Royaume-Uni et plusieurs pays européens ont choisi, comme Paris, de s’abstenir, c’est bien la position française qui suscite l’incompréhension la plus vive au sein de la classe politique ultramarine. « La France se prive d’un leadership moral indispensable dans un monde où le révisionnisme historique gagne du terrain », tonne un député guadeloupéen, membre du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.
Un vote sous haute tension diplomatique
L’abstention française s’inscrit dans un contexte international déjà tendu. Depuis plusieurs mois, les relations entre Paris et ses partenaires européens se crispent sur la question mémorielle. La Hongrie, seule dans l’UE à avoir voté contre la résolution, a justifié son rejet par la crainte de « divisions sociales », une rhétorique que certains observateurs rapprochent des discours des extrêmes droites européennes, en pleine ascension électorale. « Cette abstention est un cadeau fait aux nostalgiques de l’ordre colonial », analyse une historienne spécialiste des outre-mer, citée par Libération.
À New York, la France a défendu sa position en invoquant une « approche pragmatique », évitant de froisser certains alliés historiques. Pourtant, les critiques pleuvent. « Comment justifier une abstention alors que notre Constitution, dans son préambule, reconnaît solennellement les crimes contre l’humanité commis par la colonisation ? », s’interroge un sénateur martiniquais, membre du groupe communiste. La résolution, portée par Haïti et plusieurs États africains, s’inscrit dans la lignée des travaux de l’ONU sur les réparations, un dossier que Paris préfère, pour l’instant, reléguer aux oubliettes de l’histoire diplomatique.
Les outre-mer, otages d’une mémoire encore conflictuelle
Sur le terrain, la colère est palpable. En Martinique, où les statues de Colbert – artisan du Code Noir – sont régulièrement vandalisées, les associations dénoncent un « manque de courage politique ». « Sanctuariser ces symboles sans reconnaître pleinement la responsabilité de l’État, c’est perpétuer l’hypocrisie », estime une militante anticoloniale, dont les propos ont été relayés par L’Humanité. Les commémorations du 22 mai, date de l’abolition de l’esclavage en 1848, risquent cette année de prendre une tournure encore plus tendue, dans un contexte où les revendications mémorielles s’entremêlent aux luttes sociales et écologiques.
Le gouvernement français, par la voix de Sébastien Lecornu, premier ministre, a tenté de minimiser l’impact du vote. « La France agit déjà en faveur de la mémoire, à travers les musées et les programmes scolaires », a-t-il déclaré lors d’un point presse, sans évoquer la possibilité d’une révision constitutionnelle ou d’une reconnaissance officielle des réparations. Une position que les élus ultramarins jugent insuffisante, voire insultante. « On nous demande de tourner la page sans nous avoir jamais laissé écrire notre préface », résume un maire de Guyane, membre du groupe écologiste.
Les associations de descendants d’esclaves, quant à elles, multiplient les recours juridiques. Une plainte a été déposée devant le Conseil d’État pour « manquement aux obligations de l’État en matière de réparation historique ». « L’abstention à l’ONU est la preuve que le déni persiste », martèle leur avocat, invoquant un précédent : la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme en 2023 pour sa gestion discriminatoire des anciens territoires coloniaux.
L’Europe divisée, la France en porte-à-faux
Alors que l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique ont voté en faveur de la résolution, la France a choisi une voie solitaire, aux côtés de la Norvège – souvent perçue comme un modèle de transparence mémorielle – et de l’Islande. Une alliance qui surprend, alors que Paris se targue depuis des décennies de son rôle de « phare des droits humains ». « Cette abstention est d’autant plus incompréhensible que l’UE a elle-même adopté en 2024 un plan de lutte contre le racisme systémique », rappelle une eurodéputée française, membre du groupe Renew Europe.
Les observateurs relient cette décision à la montée des tensions internes en France. Avec une extrême droite en tête des intentions de vote pour 2027 et une droiteLR de plus en plus encline à remettre en cause les « repentances », certains y voient un calcul électoraliste. « Macron joue avec le feu en cédant aux sirènes d’une partie de son électorat, au risque de raviver les divisions ethniques », s’inquiète un politologue proche du Parti socialiste. D’autant que les sondages montrent une défiance croissante des jeunes issus des outre-mer envers les institutions : seulement 32 % d’entre eux font confiance à l’État pour gérer les questions mémorielles, selon une enquête Ifop publiée en janvier 2026.
Face à ce constat, les voix appelant à une politique mémorielle offensive se multiplient. Une proposition de loi, portée par une députée de La Réunion, vise à inscrire dans la Constitution la reconnaissance des crimes de l’esclavage et de la colonisation. « Sans cette étape, le vote de l’ONU n’aura été qu’un leurre », estime-t-elle. Pourtant, au sommet de l’État, le silence reste de mise. Le président de la République, Emmanuel Macron, n’a à ce jour pas réagi publiquement à l’abstention française, préférant se concentrer sur les réformes économiques et sécuritaires qui dominent l’actualité.
Un enjeu qui dépasse les frontières
Le débat dépasse désormais le cadre hexagonal. Au Brésil, où le président Lula a salué une « victoire de la justice historique », les associations de descendants d’esclaves appellent Paris à suivre l’exemple de Rio de Janeiro, où des réparations financières ont été versées aux communautés afro-brésiliennes. « La France ne peut plus se contenter de discours », a déclaré une représentante du mouvement noir brésilien lors d’une conférence à Salvador de Bahia en février 2026.
De son côté, le Japon, souvent cité en exemple pour sa gestion des traumatismes historiques, a apporté un soutien discret à la résolution, rappelant que son propre passé colonial en Corée du Sud et en Chine reste un sujet de tensions régionales. Une comparaison que certains responsables français préfèrent éviter, tant elle rappelle les faiblesses de leur propre gestion mémorielle.
Alors que le monde commémore le 70e anniversaire de la Convention de Genève sur l’esclavage, la position française interroge. Entre le devoir de mémoire et les calculs politiques, Paris semble hésiter sur la voie à emprunter. Une hésitation qui, pour les outre-mer, n’est plus tolérable. « L’histoire ne se vote pas, elle se assume », rappelle une figure du mouvement décolonial guyanais. La question est désormais de savoir si la France sera à la hauteur de ce défi, ou si elle préfère, une fois de plus, regarder ailleurs.