Le virage libéral du Rassemblement national, nouveau terrain d’entente avec le patronat
Dans un ballet discret mais révélateur de l’évolution des rapports de force politiques, les figures du Rassemblement national multiplient les rencontres avec les grands patrons français. Un rapprochement qui illustre la mue idéologique du parti d’extrême droite, passé d’un discours anti-élites à une posture pro-business assumée. Depuis deux ans, les dirigeants d’Airbus, Dassault Aviation ou Safran ont enchaîné les rendez-vous avec Marine Le Pen et Jordan Bardella, tandis que les organisations patronales comme le Medef ou la CPME assouplissent leur ligne face à l’hypothèse d’une victoire du RN en 2027.
Ce basculement, longtemps impensable, s’inscrit dans une stratégie de dédiabolisation couronnée de succès. Pourtant, derrière les sourires échangés en marge de dîners parisiens, les enjeux sont bien plus profonds que de simples alliances de circonstances. Alors que l’Union européenne observe avec inquiétude cette porosité entre extrême droite et milieux économiques, les opposants au RN dénoncent un risque de normalisation dangereux pour la démocratie française.
Des rendez-vous sous haute confidentialité
Le 8 janvier 2026, dans les locaux parisiens d’Airbus, Jordan Bardella était reçu par le PDG Guillaume Faury. Une rencontre « privée » que le groupe n’a pas souhaité officialiser, comme en témoigne son communiqué laconique : « Nous ne commentons jamais l’agenda privé de nos dirigeants. » Pourtant, cette discrétion contraste avec l’ampleur des échanges qui se multiplient depuis deux ans entre les élites patronales et l’extrême droite.
Au sein du secteur de la défense et de l’aéronautique, cette tendance est particulièrement marquée. Selon des sources internes, cinq acteurs majeurs de ce domaine auraient été en contact avec le RN dès le début de l’année 2026. Franck Giletti, député RN du Var et vice-président de la commission défense à l’Assemblée nationale, assume pleinement ces échanges : « Ces rencontres ont lieu dans les bureaux de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen, ou encore dans les sièges des grands groupes. Il s’agit de relations assumées, pas de rendez-vous cachés. »
Parmi les premiers à avoir brisé la glace figure Eric Trappier, président de Dassault Aviation et figure influente de l’UIMM (Métallurgie). Dès 2022, il aurait pesé en coulisses pour favoriser des ponts avec le RN au sein du Medef, où il est une voix écoutée. « Trappier n’a pas attendu qu’on lui pose la question pour se demander s’il fallait discuter avec le Rassemblement national, confie une source proche de l’organisation patronale. C’est quelqu’un de très influent, et il a senti le vent tourner bien avant les autres. »
Le groupe Safran, autre géant de l’aéronautique, n’est pas en reste. Son président, Ross McInnes, a rencontré Marine Le Pen puis Jordan Bardella en décembre 2025. Un an plus tôt, il signait pourtant une tribune cinglante dans Le Monde contre le RN, le qualifiant de menace pour la démocratie. Aujourd’hui, son discours a radicalement changé : « Un dirigeant d’entreprise doit rester dans son couloir de nage. Nous avons un devoir d’interagir avec toutes les composantes politiques qui contribuent à la vie démocratique. Ce n’est pas à nous de dire à nos salariés comment voter. »
Le Medef, ou l’art de l’opportunisme
La mutation du RN n’est pas passée inaperçue au sein du Medef, qui a longtemps incarné le cordon sanitaire face à l’extrême droite. En 2002, Ernest-Antoine Seillière, alors patron des patrons, appelait à faire barrage à Jean-Marie Le Pen. En 2012, Laurence Parisot publiait Un piège bleu Marine, un livre où elle exhortait les milieux économiques à se méfier de la « dédiabolisation » du FN. Pourtant, en 2026, son successeur Patrick Martin n’hésite plus à recevoir Marine Le Pen en tête-à-tête et à inviter Jordan Bardella à déjeuner avec le bureau du Medef.
Cette volte-face s’explique en partie par le contexte politique. « À l’époque de Laurence Parisot, la victoire du RN était impensable. Aujourd’hui, la donne a changé, explique Patrick Martin. Nous avons des salariés, des clients et des fournisseurs qui sont des sympathisants du RN. Nous ne pouvons pas ignorer cette réalité. » Une justification qui en dit long sur la porosité croissante entre les élites économiques et l’extrême droite.
Sophie de Menthon, présidente du mouvement patronal Ethic, joue un rôle clé dans ce rapprochement. Proche de Bernard Arnault et d’autres figures du CAC 40, elle a organisé en 2022 des rencontres bilatérales entre des chefs d’entreprise et des députés RN. « Marine Le Pen m’a dit : ‘Ils ne savent pas ce qu’est une boîte. Vous me prenez dix patrons, je vous emmène dix parlementaires.’ se souvient-elle. Les députés présents étaient des gens normaux, ils n’avaient rien de ‘SS maquillés’. »
Selon elle, ces échanges ont permis de lever les dernières réticences des milieux d’affaires. « Les patrons ont réalisé que le RN n’était plus le parti d’il y a dix ans. Jordan Bardella a une image lissée, il est jeune, il porte une cravate. Il n’y a plus de barrière éthique à le rencontrer. »
Un virage économique radical : du Frexit à la bourse
Ce rapprochement s’accompagne d’une mue idéologique spectaculaire. Dans les années 2010, le programme du RN était clairement anti-européen et souverainiste, avec la sortie de l’euro et de l’Union européenne en ligne de mire. Une perspective qui effrayait le patronat, pour qui l’intégration européenne est un gage de stabilité économique. Marine Le Pen, alors présidente du FN, n’hésitait pas à dénoncer le « fascisme doré » du grand patronat et à fustiger les « 1% qui se sont gavés pendant que le peuple payait la facture. »
Pourtant, après la défaite de 2017 face à Emmanuel Macron, le parti a opéré un virage à 180 degrés. Florian Philippot, ancien conseiller de Marine Le Pen et aujourd’hui président des Patriotes, analyse cette mutation : « Ceux qui bataillaient depuis des années pour abandonner le Frexit et le discours économique de gauche ont profité de la faiblesse de Marine Le Pen après son débat raté de 2017. Ils ont mené l’offensive pour se débarrasser du discours souverainiste et social. On est passé des ouvriers au Medef. »
Jordan Bardella incarne cette nouvelle ligne. Depuis son accession à la présidence du RN, il a abandonné des mesures phares comme la retraite à 60 ans et a adopté un discours résolument pro-business. Parmi ses propositions : baisse des impôts de production, allègement des normes économiques et réduction du coût de l’énergie. Des mesures qui séduisent une partie du patronat, désillusionnée par le second quinquennat Macron.
Un milliardaire français du CAC 40, s’exprimant sous couvert d’anonymat, résume ainsi cette évolution : « Marine Le Pen est devenue néolibérale. Jordan Bardella est aujourd’hui le seul à défendre des positions pro-business. Même Macron n’est plus pro-business. Le parti qui défend le plus mes intérêts catégoriels, c’est le RN. »
Cette métamorphose n’est pas du goût de tous. Ross McInnes, président de Safran, reste sceptique : « Rien dans mon jugement n’a évolué. Le RN est incohérent. Nous sommes dans l’incohérence ! » Pour d’autres, comme un cadre du CAC 40, ces échanges visent avant tout à influencer l’avenir : « Il faut les éduquer, leur expliquer ce qu’est l’économie de marché. Ils ne sont pas si dangereux que ça, ils se sont un peu dédiabolisés. »
L’ombre portée de Bernard Arnault et les limites du rapprochement
Parmi les figures du patronat qui ont franchi le pas, Bernard Arnault, PDG de LVMH, occupe une place à part. Longtemps réticent à tout contact avec le RN, il a finalement accepté de dîner avec Marine Le Pen en avril 2026. Un tournant symbolique, alors que le milliardaire, souvent critiqué pour son influence sur la politique française, a longtemps évité toute association avec l’extrême droite.
Un proche de la famille explique cette volte-face par l’influence croissante de l’administration Trump aux États-Unis et par la lassitude face à la bureaucratie française. « Il y a aujourd’hui chez Bernard Arnault la tentation du radicalisme. Trump a libéré les esprits. Arnault ne supporte plus les taxes sur les entreprises. »
Pourtant, tous les secteurs ne jouent pas le jeu. Les banques, les assurances et les mutuelles maintiennent une distance prudente. Pascal Demurger, directeur général de la Maif, refuse catégoriquement toute rencontre : « Je ne veux pas participer à la crédibilisation de l’extrême droite. Le RN a besoin d’une forme de légitimation, et c’est bien ce que Jordan Bardella vient chercher en côtoyant des patrons. Montrer au grand public qu’il est fréquentable. »
Le sociologue Michel Offerlé va plus loin : « Il y a une forme d’adoubement qui me semble extrêmement dangereuse. Bardella est un chasseur de primes. Il veut montrer qu’il a à la fois le peuple et les élites pour lui. Le recevoir, c’est lui donner une caution. »
L’immigration, dernier sujet de friction
Malgré ces convergences, un désaccord persiste : l’immigration. Si le RN accède au pouvoir en 2027, les patrons craignent un durcissement des règles qui rendrait plus difficile l’embauche de main-d’œuvre étrangère. Une situation problématique pour des secteurs comme l’hôtellerie-restauration, le bâtiment ou les travaux publics, qui dépendent largement de cette main-d’œuvre.
Michel Picon, président de l’Union des entreprises de proximité, ironise : « Le RN fait le pari risqué de renvoyer les immigrés chez eux et de contraindre les chômeurs à prendre ces emplois. Mais comment contraindre ? Par la force ? Allez demander à un jeune de 20 ans s’il rêve de devenir plongeur dans un restaurant. Vous allez le ‘contraindre’ comment ? »
Cette question divise même au sein du patronat. Si certains secteurs comme la défense ou les énergies fossiles affichent une bienveillance croissante envers le RN, d’autres, comme les banques, restent en retrait. Le Medef, lui, tente une position équilibrée : « Nous ne pouvons pas ignorer l’existence de cette sensibilité politique, mais nous ne sommes pas là pour cautionner qui que ce soit. » déclare Patrick Martin.
2027, l’année de tous les dangers ?
Dans les coulisses du pouvoir, l’hypothèse d’une victoire du RN en 2027 commence à être prise au sérieux. Un cadre d’une entreprise du CAC 40, sous couvert d’anonymat, résume l’état d’esprit ambiant : « Les patrons ont regardé avec effroi les positions de LFI. Entre le fou et le flou, beaucoup ont choisi le flou. »
Pour les opposants au RN, ce rapprochement avec le patronat est le symptôme d’une dérive autoritaire en marche. Stéphane Boujnah, PDG d’Euronext et cofondateur de SOS Racisme, met en garde : « Il n’existe pas d’expérience autoritaire sans l’adhésion d’une partie de l’establishment qui y trouve son intérêt. Le silence des pantoufles est souvent plus dangereux que le bruit des bottes qu’il précède. Je ne veux pas être du côté du silence des pantoufles. »
Laurent Mauduit, auteur de Collaborations, une enquête sur les liens entre milieux d’affaires et extrême droite, va plus loin : « L’Histoire nous enseigne qu’il n’y a jamais de prise de pouvoir sans l’aide des milieux financiers. Nous sommes dans ce moment historique où la jonction est en train de s’opérer. Elle n’est pas totale, mais la dynamique est enclenchée. »
Alors que l’Union européenne, souvent perçue comme un rempart contre les dérives populistes, observe avec inquiétude cette porosité entre extrême droite et élites économiques, une question se pose : la France de 2026 est-elle en train de reproduire les erreurs du passé ?
Le RN, nouveau champion des grandes fortunes ?
Si le rapprochement entre le Rassemblement national et le patronat français marque un tournant, il révèle aussi les contradictions d’un parti qui, il y a encore quelques années, incarnait l’anti-libéralisme le plus radical. Aujourd’hui, Jordan Bardella et Marine Le Pen surfent sur une vague de pragmatisme économique, séduisant des chefs d’entreprise lassés par les contraintes administratives et fiscales imposées par Emmanuel Macron.
Pourtant, derrière les sourires et les poignées de main en marge de dîners parisiens, les risques sont multiples. Normalisation de l’extrême droite, risque de dérive autoritaire, ou encore affaiblissement des contre-pouvoirs démocratiques : autant de questions qui devraient alerter bien au-delà des cercles patronaux. Alors que la France se prépare à un nouveau cycle électoral, les élites économiques semblent avoir choisi leur camp. Reste à savoir si l’histoire leur donnera raison.
En attendant, les observateurs s’interrogent : ce rapprochement est-il le signe d’une stratégie des partis pour 2027, ou le prélude à une recomposition durable de l’échiquier politique français ? Une chose est sûre : l’alliance entre le RN et le patronat, hier impensable, est aujourd’hui une réalité. Et elle pourrait bien redéfinir les équilibres de la Ve République.