Une députée insoumise relance le débat sur la reconnaissance légale de l'amitié en France
La solitude et l'isolement social atteignent des niveaux records en France, tandis que le législateur persiste à ignorer les liens d'affection qui structurent pourtant le quotidien de millions de citoyens. Clémence Guetté, députée La France insoumise du Val-de-Marne, vient de publier un ouvrage percutant dans lequel elle plaide pour une refonte profonde du droit français. Son objectif ? « Reconnaître enfin l'amitié comme un pilier social et intime, au même titre que la famille ou le couple », explique-t-elle dans Pour une politique de l'amitié, un essai politique de 160 pages paru ce 27 août.
Alors que le gouvernement Lecornu II, composé de Républicains et de centristes, multiplie les mesures sociales régressives, cette proposition de loi portée par la gauche radicale pourrait bien secouer l'Assemblée nationale. Au cœur du dispositif : sept mesures phares destinées à briser le carcan juridique qui étouffe les relations non conjugales. Une initiative qui divise déjà, certains y voyant une avancée historique, d'autres une utopie dangereuse.
Le baptême civil enfin doté d'un cadre légal
Parmi les propositions les plus symboliques figure la reconnaissance légale du baptême civil. Aujourd'hui, cette cérémonie en mairie, où un adulte s'engage symboliquement auprès d'un enfant qui n'est pas le sien, n'a aucune valeur contractuelle. Pourtant, des milliers de familles recomposées ou de parents célibataires y recourent pour sécuriser l'avenir de leurs enfants. Clémence Guetté propose d'en faire un acte engageant, au même titre qu'un parrainage traditionnel.
« Nous sommes nombreux à vouloir confier à nos amis le rôle d'une tante ou d'un oncle pour nos enfants, mais le droit nous en empêche. Pourquoi une marraine ne pourrait-elle pas devenir la tutrice légale de son filleul en cas de drame familial ? », s'insurge la députée, qui reprend ainsi une idée défendue par Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle de 2022.
Concrètement, cette mesure permettrait aux marraines et parrains de s'engager à protéger l'enfant et à contribuer à son éducation, avec des droits successoraux et une responsabilité civile en cas de défaillance des parents. Une avancée majeure pour les familles monoparentales, souvent laissées sans filet en cas de décès ou de maltraitance.
Un « PACS amical » pour contourner les limites du couple
Autre mesure phare : l'instauration d'un « partenariat social » inspiré du PACS, mais ouvert à toute personne liée par une amitié profonde, sans exigence de vie commune. Contrairement au PACS classique, qui reste ancré dans la logique du couple, ce dispositif permettrait à deux amis de s'engager juridiquement l'un envers l'autre.
Les avantages seraient nombreux : transmission facilitée de biens (avec des droits de succession avantageux, comme pour les héritiers directs), assistance matérielle réciproque, et même possibilité de léguer un logement à son ami sans passer par des montages complexes. « Pourquoi un ami ne pourrait-il pas hériter d'un bien immobilier sans payer de droits exorbitants, alors qu'un inconnu pourrait le faire grâce à une donation ? », s'interroge Clémence Guetté, qui dénonce une injustice fiscale.
Cette proposition s'inscrit dans une logique plus large : détacher le droit de la seule cellule familiale traditionnelle. Une nécessité à l'heure où les modèles familiaux se diversifient, entre familles recomposées, couples sans enfant ou personnes vivant en colocation tardivement dans leur vie.
Congés pour soutenir les parents isolés : une révolution sociale
Le texte propose également d'élargir significativement les droits des amis en matière de congés. Actuellement, un salarié ne peut bénéficier d'un aménagement de son temps de travail pour s'occuper d'un proche malade que si ce dernier est un membre de sa famille ou vit sous le même toit. Une restriction absurde pour Clémence Guetté, qui rappelle que 10 % des Français déclarent encore ressentir les effets d'un deuil amical plus d'un an après la perte.
Parmi les mesures les plus novatrices :
- Le congé de parentalité (ex-congé maternité/paternité) transférable à un ami : une mère célibataire pourrait ainsi déléguer une partie de son congé à sa meilleure amie, qui souhaiterait s'investir dans l'éducation de l'enfant. « On peut ne pas vouloir être parent, mais ressentir un désir profond de s'occuper d'un enfant. Pourquoi le droit devrait-il nous en empêcher ? », argue la députée.
- L'extension du congé pour enfant malade : aujourd'hui, une mère isolée ne peut pas cumuler ses jours de congé avec ceux d'un conjoint absent. La proposition permettrait à un ami de prendre le relais, offrant un soutien concret en période de vulnérabilité.
- Un congé pour deuil amical : alors que le Code du travail ne prévoit d'absence rémunérée qu'en cas de décès d'un proche parent ou conjoint, Clémence Guetté souhaite y ajouter les amis proches. Une mesure soutenue par des études récentes, comme celle du Crédoc, qui montrait que les conséquences professionnelles d'un deuil amical étaient aussi fortes que pour un deuil familial.
Ces propositions s'inscrivent dans une logique de solidarité collective, loin des discours individualistes qui dominent le débat public. Une approche que la députée oppose frontalement aux politiques libérales menées depuis des décennies, qui ont systématiquement ignoré les réseaux de soutien informels.
Habitat collectif et mutations « pour rapprochement amical » : vers une refonte des politiques publiques
La crise du logement, aggravée par des décennies de spéculation immobilière, pousse de plus en plus de Français à se tourner vers des alternatives à la famille nucléaire. Clémence Guetté en fait un axe central de sa proposition de loi, en s'appuyant sur des modèles étrangers comme les co-housing nordiques ou les colocations seniors françaises.
Son idée ? Réserver une partie du parc social à des logements conçus pour être partagés par plusieurs adultes, sans lien familial. Une mesure qui répondrait à une double urgence : « L'isolement des personnes âgées et la précarité des jeunes actifs », explique-t-elle. Elle cite en exemple les résidences intergénérationnelles qui émergent en Allemagne ou aux Pays-Bas, où des étudiants vivent avec des seniors en échange d'une aide quotidienne.
Autre mesure symbolique : la création d'un droit à la mutation « pour rapprochement amical » pour les fonctionnaires, sur le modèle du « rapprochement de conjoint » déjà existant. Une proposition inspirée par le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, qui plaide pour une reconnaissance juridique des liens choisis. « Aujourd'hui, un professeur peut demander une mutation pour suivre son épouse à l'autre bout de la France, mais pas pour rejoindre son meilleur ami. C'est une aberration », dénonce la députée.
Un projet de loi condamné à l'échec dans l'Assemblée actuelle ?
Malgré la pertinence des arguments avancés, l'adoption de cette proposition de loi semble hautement improbable dans le contexte politique actuel. Avec une majorité présidentielle affaiblie et une droite traditionnelle largement réticente aux réformes sociétales, les chances de voir ces mesures aboutir sont minces. Bruno Retailleau (Les Républicains) et Gabriel Attal (Renaissance), déjà sur les rangs pour la présidentielle de 2027, ont d'ailleurs d'ores et déjà rejeté ces idées.
Pour Clémence Guetté, l'enjeu dépasse le simple cadre législatif. « Ce combat est avant tout culturel. Il s'agit de montrer que la société française peut évoluer vers plus de solidarité, au-delà des schémas traditionnels. Les amis ne sont pas des étrangers, ils sont souvent les premiers à nous tendre la main dans les moments difficiles », martèle-t-elle. Une vision qui contraste avec les politiques austéritaires menées depuis des années, où l'État se désengage progressivement des solidarités locales.
Alors que la France fait face à une crise sociale sans précédent, avec un taux de pauvreté en hausse et une jeunesse de plus en plus précarisée, cette proposition de loi pourrait bien devenir un symbole. Celui d'une gauche qui, malgré ses divisions, tente de proposer des réponses concrètes aux fractures du pays.
Reste à savoir si les Français, eux, sont prêts à franchir le pas. Une chose est sûre : le débat est lancé, et il ne s'arrêtera pas de sitôt.
Une proposition qui s'inscrit dans un mouvement plus large
Cette initiative de Clémence Guetté ne tombe pas du ciel. Elle s'inscrit dans un courant de pensée qui gagne du terrain en Europe, où plusieurs pays ont déjà commencé à reconnaître les liens d'amitié dans leur législation. En Espagne, le « contrato de convivencia » permet à deux personnes non apparentées de s'engager juridiquement l'une envers l'autre. En Allemagne, certaines villes expérimentent des « contrats de solidarité » entre amis. Même en Norvège, où le modèle familial reste très ancré, des associations militent pour une reconnaissance accrue des liens choisis.
En France, cette idée fait écho à d'autres combats portés par la gauche, comme la reconnaissance des familles homoparentales ou la protection des aidants familiaux. Une convergence qui montre que, malgré les divisions partisanes, une partie de la société est en quête de nouveaux modèles de solidarité.
Clémence Guetté, qui a travaillé en étroite collaboration avec des associations comme le Collectif pour l'Amitié ou Les Amis de la Terre, insiste sur l'urgence d'agir : « Nous vivons une époque où les liens traditionnels se distendent. Il est temps de donner une place légale à ces relations qui nous sauvent la vie ».
La balle est désormais dans le camp des parlementaires. Mais aussi, et surtout, dans celui de l'opinion publique. Car une réforme aussi profonde ne peut aboutir sans un soutien populaire. Et dans une France divisée, où les fractures sociales n'ont jamais été aussi profondes, cette question pourrait bien devenir un marqueur de l'avenir.
Les obstacles politiques : une droite conservatrice et un centre indécis
Le principal frein à l'adoption de cette proposition de loi reste l'opposition farouche de la droite parlementaire. Les Républicains, traditionnellement attachés à la famille traditionnelle, y voient une attaque contre les valeurs fondatrices de la société française. Bruno Retailleau, qui brigue l'Élysée, a déjà qualifié ces mesures de « dangereux individualisme », estimant qu'elles risqueraient de « fragiliser la cellule familiale ».
Côté Renaissance, le silence est plus gêné. Gabriel Attal, dont les positions sociétales restent floues, n'a pas encore pris position officiellement. Pourtant, plusieurs de ses proches au sein du parti ont laissé entendre que ces propositions « allaient trop loin ». Une prudence qui s'explique par la crainte de mécontenter l'électorat conservateur, crucial pour la présidentielle de 2027.
Quant à la gauche, elle est divisée. Le Parti Socialiste, affaibli, se contente de saluer « l'audace » de la proposition sans s'engager. Europe Écologie Les Verts, en revanche, y voit un moyen de « repenser la solidarité collective ». Quant au Parti Communiste, il soutient sans réserve cette initiative, la qualifiant de « nécessaire pour lutter contre l'isolement ».
Dans ce contexte, Clémence Guetté mise sur une stratégie de long terme. « Même si nous ne faisons pas adopter cette loi aujourd'hui, nous semons des graines. Et ces graines pourraient bien germer dans cinq ou dix ans », confie-t-elle. Une vision qui rappelle celle de Simone Veil avec la loi sur l'IVG : une bataille culturelle avant d'être législative.
Un débat qui dépasse le cadre national
Cette proposition de loi s'inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des liens choisis, observable dans plusieurs pays européens. En Belgique, une loi de 2023 permet désormais à trois personnes de s'engager juridiquement l'une envers l'autre. Aux Pays-Bas, des « contrats de solidarité » sont proposés pour les personnes vivant en colocation. Même en Suisse, où le modèle familial est très ancré, des associations militent pour une reconnaissance accrue des amitiés profondes.
Pour Clémence Guetté, cette convergence européenne est un signe encourageant : « La France ne peut pas rester à l'écart de cette évolution. Nous devons montrer que nous sommes capables d'innover, de repenser nos modèles sociaux pour mieux répondre aux besoins des citoyens ».
Une chose est sûre : le débat sur la reconnaissance juridique de l'amitié est loin d'être terminé. Et si cette proposition de loi ne voit pas le jour demain, elle aura au moins le mérite de poser une question fondamentale : une société peut-elle se construire sans reconnaître la valeur des liens qui la traversent ?
La réponse, pour l'instant, reste en suspens.