Un ministre sous pression face à l’explosion des expulsions locatives
Alors que la trêve hivernale s’achève ce mardi, Vincent Jeanbrun, ministre de la Ville et du Logement, tente de concilier des impératifs contradictoires : protéger les locataires en grande précarité tout en répondant aux revendications des propriétaires, souvent laissés pour compte dans le débat public. Invité sur les ondes de France Inter ce dimanche 5 avril, il a esquissé une ligne de défense de l’exécutif, oscillant entre compassion affichée et fermeté revendiquée envers les « mauvais payeurs ».
Des chiffres alarmants, mais contestés
Les dernières données disponibles, publiées avant-hier par la Chambre nationale des commissaires de justice, révèlent une hausse historique de 27 % des expulsions locatives en 2025, avec plus de 30 000 ménages concernés. Un record qui s’ajoute à une augmentation de 60 % des expulsions forcées en seulement deux ans. Pourtant, Vincent Jeanbrun a choisi de relativiser ces chiffres, évoquant la nécessité de « consolider ces données ». Une prudence qui interroge, alors que les expulsions sous contrainte ont été multipliées, souvent à la demande des préfets, dont les marges de manœuvre se sont réduites depuis l’adoption de la loi Kasbarian-Bergé en juillet 2023.
Cette réforme, saluée par la droite mais décriée par les associations, a en effet réduit les possibilités pour les juges et les préfets d’accorder des délais supplémentaires aux locataires en difficulté. Les motifs autrefois invoqués – présence d’enfants en bas âge, absence de solution de relogement, ou santé précaire du locataire – sont désormais bien moins pris en considération. « Les préfets ajournent moins d’expulsions, suivant les prises de position du ministre, qui vont vers une accélération et une extension des motifs », dénonçait récemment Manuel Domergue, responsable de la Fondation pour le logement.
Pourtant, les commandements de payer, adressés par les propriétaires aux locataires en retard, n’ont progressé que de 2,4 % en 2025, après une hausse de 11 % l’année précédente. Une progression anormalement faible, au regard de l’explosion des expulsions. Interrogé sur ce paradoxe, le ministre a pointé du doigt « des locataires de mauvaise foi, qui jouent avec le système et deviennent des professionnels des impayés ». Une affirmation qui a de quoi surprendre, alors que les associations et les études indépendantes attribuent la majorité des impayés à la précarité structurelle des ménages, bien plus qu’à une mauvaise gestion budgétaire.
Précarité structurelle vs. « mauvaise foi » : le grand écart
Une enquête de l’Agence nationale pour l’information sur le logement (Anil), datant de 2022, avait déjà montré que seulement une minorité d’impayés étaient liés à des comportements frauduleux. Dans la plupart des cas, les retards de paiement s’expliquaient par des ressources insuffisantes, des dépenses imprévues ou des situations personnelles difficiles. Pourtant, Vincent Jeanbrun a choisi de mettre en avant des exemples de familles « gérant mal leur budget », évoquant même l’abonnement à des plateformes de streaming comme Netflix ou Amazon Prime chez des ménages en difficulté. Une anecdote qui a fait bondir les défenseurs du droit au logement.
Face à cette réalité complexe, le ministre a tenté de se positionner en arbitre bienveillant, affirmant vouloir « protéger ces familles » tout en « protégeant les propriétaires ». Une équation difficile, alors que les petits propriétaires, souvent des ménages modestes eux-mêmes, se retrouvent en première ligne face aux impayés. « Je rencontre autant de locataires en grande difficulté que de tout petits propriétaires en très grande difficulté quand ils sont eux-mêmes victimes d’impayés », a-t-il souligné, sans pour autant proposer de mesures concrètes pour endiguer la crise.
Les maires de gauche dans le collimateur de l’exécutif
La tension est montée d’un cran ces dernières semaines, après que plusieurs maires de gauche, comme Bally Bagayoko à Saint-Denis, ont pris des arrêtés anti-expulsions pour protéger les locataires les plus vulnérables. Des initiatives jugées « populistes » et « illégales » par Vincent Jeanbrun, qui a salué la décision des préfets de saisir la justice pour les contester. Une position qui illustre la volonté de l’exécutif de reprendre le contrôle sur les collectivités locales, alors que ces dernières dénoncent un État qui abandonne les plus fragiles.
Pourtant, les associations de défense du logement rappellent que les expulsions massives aggravent la crise sociale, en plongeant des milliers de familles dans l’errance. « Les préfets appliquent désormais les consignes de l’exécutif sans nuance, alors que la loi prévoit des garde-fous », regrette un responsable associatif sous couvert d’anonymat. « Comment parler d’équilibre quand on accélère les procédures et qu’on réduit les possibilités de recours ? »
Une réponse gouvernementale en demi-teinte
Dans ce contexte tendu, le gouvernement semble peiner à trouver une issue. Après des années de promesses non tenues sur la construction de logements sociaux et la régulation des loyers, Emmanuel Macron et son équipe misent désormais sur des mesures d’accompagnement pour les ménages en difficulté, tout en durcissant les sanctions contre les « mauvais payeurs ». Une stratégie qui divise, alors que les associations réclament une réforme structurelle du marché locatif, avec notamment un encadrement renforcé des loyers et un fonds de solidarité pour les propriétaires.
Interrogé sur les solutions envisagées, Vincent Jeanbrun a évoqué des « mesures d’accompagnement » et le relogement des familles en difficulté. Mais sans calendrier précis ni budget alloué, ces annonces peinent à convaincre. Pendant ce temps, les files d’attente dans les centres d’hébergement d’urgence s’allongent, et les expulsions continuent de s’accélérer. La fin de la trêve hivernale s’annonce comme un nouveau point de rupture.
Alors que la gauche dénonce une « politique du logement au service des propriétaires », et que la droite critique un « laxisme coupable », le gouvernement tente de se frayer un chemin entre deux feux. Mais à quel prix ?
L’Europe comme modèle, une solution ignorée ?
Alors que plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou les pays nordiques, ont su concilier protection des locataires et équilibre du marché, la France semble s’enliser dans une logique punitive. Pourtant, des mécanismes comme les fonds de garantie locative ou les aides personnalisées au logement (APL), inspirés de modèles européens, pourraient apporter des réponses durables. Mais dans un contexte de tensions budgétaires et de priorités politiques fluctuantes, ces solutions peinent à s’imposer.
Alors que l’Union européenne appelle à des politiques sociales ambitieuses, la France reste à la traîne, préférant des mesures d’urgence peu efficaces. Une approche qui risquerait, à terme, d’aggraver la fracture sociale et territoriale.
Dans l’attente de mesures plus ambitieuses, locataires et propriétaires devront composer avec une réalité de plus en plus brutale.