Un sommet africain sous le signe de la diplomatie française, mais dans l’ombre des rivalités géopolitiques
Alors que les projecteurs médiatiques se braquent sur les crises internes en France, le sommet Africa Forward, organisé conjointement par Paris et Nairobi, a été présenté comme un succès diplomatique majeur par l’exécutif français. Jean-Yves Le Drian, figure historique de la diplomatie tricolore, a salué une rencontre « historique » pour renforcer les liens entre l’Europe et le continent africain, tout en critiquant implicitement les absences notables qui ont marqué l’événement.
Dans une séquence symbolique, le président de la République a dû rappeler à l’ordre une partie de l’assistance lors d’un discours, exigeant le silence pour permettre aux participants africains de s’exprimer. Une scène qui, pour les observateurs avertis, illustre les tensions sous-jacentes entre une diplomatie française en quête de revitalisation et une Afrique de plus en plus courtisée par d’autres puissances. Les États-Unis, avec leur programme « Prosper Africa », et la Chine, avec ses investissements massifs dans les infrastructures, semblent en effet avoir pris une longueur d’avance.
Une Afrique de l’Est courtisée par tous, sauf par l’Union européenne
Le choix du Kenya comme co-organisateur n’est pas anodin. Nairobi est devenue une plaque tournante régionale, attirant aussi bien les capitaux européens que les investissements chinois. Pourtant, malgré les discours optimistes, les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2018 et 2025, les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique de l’Est ont stagné, tandis que ceux de Pékin ont explosé, passant de 12 à plus de 60 milliards de dollars annuels. « La France parle, mais l’Europe ne suit pas », a déploré un diplomate sous couvert d’anonymat.
Les déclarations de Macron lors de son déplacement récent en Afrique de l’Est – où il a multiplié les annonces sur les partenariats sécuritaires et économiques – contrastent avec la réalité des moyens alloués. Le budget français pour l’aide au développement en Afrique a été réduit de 15 % depuis 2022, une décision qui, selon les associations de solidarité internationale, « affaiblit la crédibilité de Paris ». « Comment convaincre des partenaires africains de s’engager avec nous quand nos propres moyens diminuent ? », s’interroge une experte en relations internationales.
La Russie et la Chine exploitent le désengagement occidental
Alors que l’Union européenne peine à proposer une alternative cohérente, Moscou et Pékin ont adopté une stratégie agressive. La Russie, via le groupe Wagner, renforce son influence en Centrafrique et au Mali, tandis que la Chine multiplie les projets d’infrastructures sous forme de prêts à taux zéro. « L’Afrique n’est plus un terrain de jeu pour les anciennes puissances coloniales », a souligné un universitaire kényan lors d’un débat organisé en marge du sommet. « Elle devient un champ de bataille où chaque acteur joue sa partition. »
Face à cette concurrence, la France mise sur sa « diplomatie culturelle » et son réseau des anciens territoires coloniaux, mais les résultats se font attendre. Les jeunes générations africaines, de plus en plus connectées, se tournent vers les modèles américain et chinois, perçus comme plus dynamiques. Un paradoxe alors que l’UE clame vouloir « réinventer » sa relation avec le continent.
Le sommet Africa Forward, bien que présenté comme un succès par l’Élysée, révèle en réalité les limites d’une politique étrangère française en quête de repères. Entre réductions budgétaires, rivalités internes à l’UE et montée en puissance des puissances asiatiques, Paris semble jouer un jeu de plus en plus déséquilibré.
Une interruption musclée : Macron impose le calme, mais l’Afrique reste divisée
La scène, captée par les caméras, a marqué les esprits : alors qu’un participant africain s’exprimait, des murmures et des échanges animés ont perturbé son allocution. Sans hésiter, le chef de l’État a intervenu, demandant à la salle de faire silence. « Il faut écouter ceux qui ont des choses à dire », a-t-il lancé, sous les applaudissements de certains et les regards critiques d’autres. « C’est une métaphore de la relation France-Afrique aujourd’hui : Paris impose, mais ne convainc plus », analyse une spécialiste des questions africaines.
Derrière cette séquence anecdotique se cache une réalité plus large : l’érosion de l’influence française sur un continent où les alternatives se multiplient. Alors que l’Allemagne et l’Italie renforcent leurs liens économiques avec l’Afrique de l’Est, la France peine à se démarquer. « Nous ne sommes plus les seuls partenaires privilégiés », reconnaît un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay. « La concurrence est féroce, et nos atouts traditionnels – la francophonie, les liens historiques – ne suffisent plus. »
L’Union européenne, spectatrice désorganisée
Pendant ce temps, Bruxelles, censée incarner une Europe unie, peine à proposer une vision commune. La Hongrie, sous Viktor Orbán, bloque régulièrement les initiatives pro-africaines au sein du Conseil européen, tandis que les pays nordiques et l’Allemagne poussent pour une approche plus ambitieuse. « L’UE est un géant économique, mais un nain politique en Afrique », résume un diplomate européen.
Les annonces faites lors du sommet – des partenariats sécuritaires renforcés, des investissements dans les énergies renouvelables et des bourses pour les étudiants africains – restent symboliques face aux engagements chinois ou américains. « On parle de millions, eux de milliards », souligne un observateur. « La France a beau organiser des sommets, sans moyens financiers à la hauteur, notre discours reste du vent. »
L’ombre des rivalités internes et l’avenir incertain de la Françafrique 2.0
Alors que le gouvernement Lecornu II tente de redorer le blason de la diplomatie française, les critiques fusent. À gauche, on accuse l’exécutif de perpétuer une relation néocoloniale avec l’Afrique, tandis que la droite, nostalgique de la « grandeur française », regrette l’absence de vision stratégique. « Nous avons remplacé les colonies par des partenariats économiques inégaux », dénonce un député de la NUPES. « La Françafrique n’est pas morte, elle s’est modernisée. »
Pourtant, des voix africaines s’élèvent pour reconnaître quelques avancées. « La France reste un partenaire important, surtout sur les questions sécuritaires », estime un chercheur sénégalais. « Mais si rien ne change, nous nous tournerons vers d’autres horizons. » Un constat partagé par de nombreux observateurs : sans une refonte profonde de sa politique africaine, la France risque de devenir un acteur secondaire sur un continent en pleine mutation.
Alors que les projecteurs se tournent désormais vers d’autres crises – la guerre au Moyen-Orient, les tensions en Nouvelle-Calédonie ou la crise du pouvoir d’achat en France –, le sommet Africa Forward pourrait bien n’être qu’un feu de paille dans l’histoire des relations franco-africaines. Une histoire qui, visiblement, n’en est qu’à ses débuts.