RN censure un spectacle sur l'exil sous couvert de 'décision idéologique'

Par Aporie 11/06/2026 à 00:31
RN censure un spectacle sur l'exil sous couvert de 'décision idéologique'

La mairie RN de Castres censure la pièce <em>Passeport</em> sur l'exil, qualifiant son contenu de « trop politique ». Un scandale artistique qui révèle l'offensive de l'extrême droite contre la liberté de création.

Castres : la mairie d’extrême droite enterre Passeport, une pièce engagée sur les migrations

C’est un nouveau coup porté à la liberté artistique en France. La mairie Rassemblement National de Castres, dans le Tarn, a décidé de déprogrammer Passeport, une pièce de théâtre signée Alexis Michalik qui retrace avec humanité les parcours d’exilés fuyant les persécutions et les guerres. Une décision qualifiée par l’auteur de « purement politique et idéologique », alors que la France célèbre cette année les 40 ans de la convention de Genève sur les réfugiés. Le spectacle, salué par la critique pour son approche sensible et universelle des migrations, devait se tenir dans le cadre d’une programmation culturelle locale pourtant validée en amont par les services municipaux.

Une censure qui interroge le modèle républicain local

Alors que la France s’apprête à commémorer un anniversaire symbolique pour les droits des réfugiés, l’annulation de Passeport à Castres illustre une fois de plus les dérives d’une gestion municipale où l’idéologie l’emporte sur l’intérêt général. Selon des sources concordantes au sein de l’équipe municipale castraise, la direction du théâtre a reçu une instruction claire : annuler la représentation, prévue initialement en juin 2026. Motif invoqué ? « Un contenu trop politique », bien que la pièce ne fasse que s’inscrire dans le prolongement des engagements artistiques et citoyens portés par de nombreux artistes français, de Leïla Slimani à Yannick Haenel.

Interrogé, un adjoint au maire – qui souhaite conserver l’anonymat par crainte de représailles – a confirmé à nos équipes que la direction municipale avait jugé le thème des migrations « incompatible avec les valeurs locales ». Une formulation ambiguë, qui rappelle les discours des tenants d’une « préférence culturelle » chère à l’extrême droite, et qui pose une question de fond : jusqu’où les collectivités locales, désormais dirigées par des élus RN dans plusieurs départements, peuvent-elles instrumentaliser la culture pour servir un agenda politique ?

L’art, cible privilégiée d’une droite radicale en quête de pouvoir

Ce n’est pas la première fois que le Rassemblement National s’en prend à des œuvres jugées « trop progressistes ». Depuis plusieurs années, les municipalités frontistes ou leurs alliés multiplient les attaques contre la création artistique, du retrait de subventions aux associations LGBTQIA+ en Provence jusqu’à la suppression de festivals engagés en Alsace. À Castres, la décision s’inscrit dans un contexte plus large où la droite radicale instrumentalise la culture comme un outil de division. Le maire RN, élu en 2024, avait déjà fait parler de lui en refusant de participer aux commémorations de la Shoah, au nom d’une prétendue « neutralité » controversée.

Pourtant, Passeport n’est pas une œuvre militante au sens strict. Alexis Michalik, connu pour ses pièces à succès comme Le Porteur d’histoire ou Edmond, y aborde le thème de l’exil avec une démarche humaniste, loin des clichés xénophobes qui saturent l’espace médiatique. Son texte, fruit d’un travail de documentation approfondi, met en lumière des parcours de vie souvent ignorés ou caricaturés. « Ce n’est pas un pamphlet. C’est une ode à la résilience humaine », explique l’auteur dans un communiqué diffusé hier.

« C’est une décision qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, où l’art était muselé au nom d’une prétendue morale nationale. »
Alexis Michalik, dramaturge, dans une tribune publiée par Libération

Un contexte national tendu sur les questions migratoires

L’annulation de Passeport survient alors que le débat sur l’immigration est plus que jamais au cœur de l’actualité politique française. Le gouvernement Lecornu II, marqué par une ligne sécuritaire renforcée, a récemment adopté un projet de loi controversé sur l’asile et l’immigration, critiqué par les associations comme une « machine à exclure ». Dans ce contexte, la censure artistique prend une dimension symbolique : elle révèle comment les pouvoirs locaux, inféodés à l’extrême droite, s’alignent sur une stratégie nationale de rejet.

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Plusieurs collectifs d’artistes et d’intellectuels ont dénoncé une « atteinte inacceptable à la liberté de création », tandis que des élus de gauche ont interpellé le préfet du Tarn pour exiger des explications. « On ne peut pas laisser des élus locaux décider ce que les citoyens ont le droit de voir ou d’entendre », a réagi une députée écologiste, soulignant que la culture doit rester un espace de débat, pas de censure.

De son côté, la préfecture a indiqué « étudier la situation », sans préciser si une médiation était envisagée. Une réponse qui laisse craindre que l’affaire ne s’enlise dans les méandres administratifs, comme cela a été le cas pour d’autres censures culturelles sous l’ère Macron, où les promesses de protection de la liberté artistique sont restées lettre morte.

Castres, laboratoire des dérives RN ?

La ville de Castres, dirigée depuis 2024 par une majorité RN, était déjà dans le viseur des associations pour ses positions sur l’accueil des migrants. En 2025, la mairie avait refusé de signer la charte nationale des villes solidaires, au prétexte que « la France n’avait plus les moyens d’accueillir qui que ce soit ». Une rhétorique que reprennent désormais plusieurs communes dirigées par l’extrême droite, malgré les besoins criants de main-d’œuvre dans des secteurs comme l’agriculture ou le BTP.

L’annulation de Passeport s’inscrit donc dans une stratégie plus large : dénigrer toute représentation bienveillante des migrations, tout en instrumentalisant la peur de l’autre pour mobiliser un électorat conservateur. Une méthode qui, si elle se généralise, pourrait bien transformer les salles de spectacle en nouveaux champs de bataille idéologiques.

Pour l’instant, Alexis Michalik refuse de baisser les bras. Son équipe étudie la possibilité de programmer le spectacle en « contre-programmation », dans une salle associative ou un lieu indépendant. « La culture ne se censure pas. Elle se défend. », a-t-il lancé lors d’une conférence de presse improvisée. Une résistance qui rappelle celle des artistes sous l’Occupation – et qui pose une question brûlante : la France de 2026 est-elle encore prête à entendre les voix de ceux qu’elle chasse ?

Et maintenant ? La mobilisation s’organise

Plusieurs associations, dont la LDH et la Ligue des droits de l’Homme, ont appelé à un rassemblement devant la mairie de Castres ce week-end. « Nous ne laisserons pas l’extrême droite transformer notre patrimoine culturel en champ de ruines idéologiques », a déclaré une porte-parole. Du côté de la région Occitanie, dirigée par Carole Delga, des voix s’élèvent pour dénoncer « une instrumentalisation inacceptable de la culture au service d’un projet politique rétrograde ».

Dans l’attente, la polémique autour de Passeport soulève un débat plus large : dans une démocratie, la culture doit-elle être un luxe réservé aux seuls élus qui en partagent les idées ? Ou bien reste-t-elle, comme le rappelait Victor Hugo, « le premier des droits de l’homme » ? À Castres, la réponse risque de faire jurisprudence.

Retrouvez prochainement notre enquête : *« Sous Macron II, la censure culturelle prend-elle de nouvelles formes ? »*

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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