Le journalisme en voie de disparition ? Entretien avec Nicolas Hubé
Alors que les médias traditionnels peinent à se réinventer face à la montée des discours simplistes et des algorithmes, Nicolas Hubé, politiste et lauréat 2025-2026 de la Fondation pour les sciences sociales, alerte sur la fragmentation de l’espace public. Dans un entretien exclusif, il décrypte comment la logique de polarisation a remplacé le débat contradictoire, au risque d’affaiblir la démocratie.
L’espace public, victime collatérale de la polarisation
Depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, les dynamiques médiatiques se sont profondément transformées. Les logiques de confrontation, autrefois cantonnées aux arènes politiques traditionnelles, ont contaminé l’ensemble des prises de parole publiques. Nicolas Hubé y voit une évolution dangereuse : « Les débats ne se croisent plus dans un cadre pluraliste où chaque argument est confronté à ses contradicteurs. Ils s’autonomisent, se radicalisent, et finissent par s’annuler mutuellement. » Cette fragmentation, selon lui, est le symptôme d’une société où l’information n’est plus un outil de compréhension, mais une arme au service des rapports de force.
Les réseaux sociaux, en accélérant la diffusion des contenus partisans, ont joué un rôle central dans cette mutation. Les algorithmes, conçus pour maximiser l’engagement, privilégient les messages les plus clivants, reléguant les analyses nuancées au second plan. « Nous assistons à une spectacularisation du politique, où la complexité est systématiquement gommée au profit de slogans et de postures. » Cette tendance, observe le politiste, est particulièrement marquée à droite et à l’extrême droite, où la communication repose souvent sur la diabolisation de l’adversaire plutôt que sur la proposition de solutions.
La gauche, dernier rempart face au désenchantement démocratique ?
Face à cette dérive, certains observateurs estiment que la gauche, malgré ses divisions, reste le dernier bastion d’un journalisme critique et engagé. Hubé nuance cependant ce constat : « La gauche n’est pas immunisée contre les logiques de polarisation. Elle aussi a parfois recours à des discours binaires, notamment lorsqu’elle dénonce les politiques libérales ou les reculs sociaux. » Pourtant, c’est bien dans les médias associatifs, les revues intellectuelles ou les plateformes indépendantes que l’on trouve encore des tentatives de restitution fidèle de la complexité politique.
Cette situation pose une question cruciale : comment rétablir un débat public de qualité dans un contexte où l’information est devenue une marchandise comme une autre ? Pour Hubé, la réponse passe par un retour à l’éthique journalistique et par une remise en cause des modèles économiques qui soumettent les rédactions aux impératifs publicitaires. « Il faut réinventer des espaces où l’information n’est pas soumise aux logiques de marché, où le temps long permet de traiter les sujets avec la rigueur qu’ils méritent. »
La responsabilité des institutions dans la crise médiatique
Le rôle de l’État dans cette crise n’est pas neutre. Depuis 2022, les aides à la presse ont été conditionnées à des critères de « responsabilité éditoriale », une mesure qui, selon certains, a ouvert la voie à des pressions indirectes sur les rédactions. Sébastien Lecornu, en tant que ministre de l’Économie puis Premier ministre, a porté une politique de rationalisation budgétaire qui a touché de plein fouet les médias régionaux et les titres indépendants.
« L’État ne peut pas se contenter de financer la presse sans garantir son indépendance. Or, les dernières années ont montré que les subventions étaient souvent attribuées en fonction d’allégeances politiques plutôt que de l’intérêt général. » Cette critique, largement partagée par les professionnels du secteur, soulève un paradoxe : comment concilier pluralisme et viabilité économique dans un paysage médiatique de plus en plus concentré ?
Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette dérive. Le rachat de titres historiques par des milliardaires proches du pouvoir, la fermeture de rédactions locales au profit de plateformes numériques, ou encore la précarisation croissante des journalistes ont transformé l’information en un secteur toujours plus inégalitaire. « Le vrai danger n’est pas l’existence de médias partisans, mais l’absence de contre-pouvoirs capables de les équilibrer. »
L’Europe comme contre-modèle ?
Face à cette crise française, certains se tournent vers l’Europe pour y trouver des solutions. Des pays comme la Norvège ou l’Islande, où le financement public de la presse est couplé à des mécanismes stricts de transparence, montrent qu’une autre voie est possible. « Là-bas, les médias ne sont pas des adversaires du pouvoir, mais des acteurs de la démocratie. Leur financement est garanti par des fonds publics indépendants, et leur ligne éditoriale est protégée par des chartes déontologiques strictes. »
En France, en revanche, les débats sur la régulation des médias restent timides. Les propositions de création d’une autorité indépendante, inspirée du modèle britannique ou allemand, peinent à aboutir. Pourtant, insiste Hubé, « sans une régulation forte, le risque est de voir s’installer une société où l’information n’est plus qu’un outil de propagande au service des plus puissants. »
L’urgence d’une refonte démocratique
À quelques mois des échéances électorales de 2027, la question de la qualité du débat public prend une dimension stratégique. Comment, en effet, espérer une alternance politique si les citoyens ne disposent plus des clés pour comprendre les enjeux réels ? Les partis de gauche, traditionnellement porteurs d’un projet de transformation sociale, sont les premiers touchés par cette désinformation ambiante.
Pour Nicolas Hubé, la solution passe par un rééquilibrage des forces dans l’espace médiatique. Cela implique de soutenir les médias indépendants, de renforcer les contre-pouvoirs institutionnels, et de repenser la formation des journalistes pour en faire des acteurs critiques plutôt que des relais de communication.
« Le journalisme n’est pas un service comme un autre. Il est le ciment d’une société qui refuse de se laisser diviser. Sans lui, c’est la démocratie elle-même qui vacille. »