La droite sénatoriale tente de contourner l’interdiction des néonicotinoïdes
Alors que l’exécutif français s’apprête à finaliser une loi d’urgence agricole destinée à répondre à la crise du secteur, une frange de la majorité sénatoriale, emmenée par le président du Sénat Gérard Larcher et le senateur LR Laurent Duplomb, fait pression pour y intégrer des dispositions controversées. Parmi elles, la réintroduction partielle de l’acétamipride, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes, pourtant interdit dans l’Union européenne depuis des années en raison de ses effets dévastateurs sur les pollinisateurs.
Ce texte, initialement adopté en juillet 2025 dans une version encore plus libérale, avait été partiellement censuré par le Conseil constitutionnel après une saisine des écologistes et des associations de défense de l’environnement. Les sages avaient jugé contraire à la Constitution – et au principe de précaution inscrit dans la loi fondamentale – la réintroduction de cette substance au motif qu’elle « porte une atteinte excessive à la biodiversité et à la santé publique ». Une décision saluée par les défenseurs du vivant, mais qui n’a pas suffi à calmer les ardeurs des partisans d’une agriculture intensive.
Un projet qui divise jusqu’au sein de la majorité
Si le gouvernement Lecornu II, dirigé par le Premier ministre Sébastien Lecornu, affiche officiellement une ligne pro-environnement – alignée sur les engagements européens de la France –, les tensions internes au camp présidentiel et dans les rangs de la droite sénatoriale laissent craindre de nouveaux reculs. Emmanuel Macron, dont le quinquennat a été marqué par des compromis répétés avec les lobbies agricoles, se trouve désormais pris en étau entre les exigences écologistes de Bruxelles et les revendications d’une partie de sa droite, prête à saborder toute mesure perçue comme une « ingérence bruxelloise ».
Dans les couloirs du Palais du Luxembourg, les sénateurs de droite et d’extrême droite multiplient les déclarations chocs. Gérard Larcher, figure historique de la droite républicaine, a ainsi qualifié l’interdiction des néonicotinoïdes de « décision idéologique et anti-rurale ». Son allié Laurent Duplomb, connu pour ses positions radicales sur l’agriculture, a quant à lui dénoncé une « Europe qui étouffe nos paysans sous couvert de greenwashing ». Des propos qui résonnent particulièrement à l’approche des prochaines échéances électorales, alors que la droite cherche à séduire un électorat rural en proie au désarroi économique.
Bruxelles contre-attaque : la France isolée dans son laxisme
L’Union européenne, qui a fait de la protection des pollinisateurs une priorité avec son Green Deal, ne compte pas laisser la France revenir en arrière. Plusieurs commissaires européens, dont la commissaire à l’Environnement, ont déjà prévenu Paris que toute réintroduction de l’acétamipride serait considérée comme une violation du droit européen. « Nous avons des règles communes pour une raison : éviter que chaque État membre ne fasse cavalier seul au détriment de la santé des citoyens et des écosystèmes », a souligné une source proche de l’exécutif bruxellois.
La France, déjà sous le feu des critiques pour son retard dans la transition écologique, risque de se retrouver isolée au sein du Conseil des ministres. Plusieurs pays nordiques, comme la Suède ou les Pays-Bas, ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils s’opposeraient à toute dérogation. Quant à l’Allemagne, elle maintient une position ferme sur le sujet, malgré les pressions de son propre lobby agricole.
À l’inverse, la Hongrie, dirigée par Viktor Orbán, a récemment assoupli ses règles sur les pesticides, illustrant une tendance croissante au sein de certains États membres à remettre en cause les normes environnementales. Une dynamique que la France, en cas de succès de son projet, pourrait être tentée d’exploiter – au risque d’affaiblir encore davantage la crédibilité de l’UE en matière de protection du vivant.
Les agriculteurs entre deux feux
Le débat oppose deux visions de l’agriculture, l’une productiviste et court-termiste, l’autre résolument tournée vers l’agroécologie. Les représentants des syndicats agricoles, comme la FNSEA, restent divisés. Si certains, notamment dans les grandes cultures, réclament des assouplissements pour faire face à la concurrence internationale, d’autres, issus des filières bio ou de la permaculture, dénoncent une « course au poison » qui hypothèque l’avenir du métier.
Les études scientifiques sont pourtant unanimes : les néonicotinoïdes, même à faible dose, déstabilisent les colonies d’abeilles et contribuent au déclin vertigineux de la biodiversité. En 2023, un rapport de l’INRAE avait alerté sur le fait que 30 % des espèces d’insectes en Europe risquaient l’extinction d’ici 2030 si aucune mesure drastique n’était prise. Pourtant, malgré ces constats alarmants, les partisans de la réintroduction de l’acétamipride brandissent l’argument économique : « Sans ce pesticide, nos rendements chuteront de 15 à 20 % », soutient un céréalier de la Beauce, cité par un sénateur LR anonyme.
Une loi d’urgence agricole instrumentalisée ?
L’inclusion de cette mesure dans le texte final de la loi d’urgence agricole soulève des questions sur les méthodes employées. Alors que le gouvernement met en avant la nécessité de « soutenir les agriculteurs dans un contexte de crise », les observateurs pointent du doigt une stratégie de détournement de l’attention. « Ils savent très bien que la réintroduction des néonicotinoïdes ne résoudra pas la crise du secteur, explique une analyste politique. C’est un cadeau empoisonné aux lobbies, qui leur permet de faire passer des mesures impopulaires sous couvert de soutien aux ruraux. »
Cette suspicion est d’autant plus forte que le texte initial, avant sa censure partielle, contenait d’autres dispositions contestées, comme l’assouplissement des normes sur les épandages aériens ou la réduction des aides aux exploitations engagées dans la conversion bio. Autant de mesures qui, selon les écologistes, « profitent avant tout aux grands groupes agrochimiques » au détriment des petits paysans.
La mobilisation des associations en ordre de bataille
Face à cette offensive, les ONG environnementales et les collectifs citoyens se préparent à une bataille juridique et médiatique. « Nous ne laisserons pas la droite sénatoriale imposer des régressions écologiques sous couvert de crise agricole », déclare Clara Chabaud, porte-parole de Générations Futures. Son association, aux côtés d’autres comme Les Amis de la Terre ou Pollinis, a déjà annoncé un recours devant le Conseil d’État si le texte venait à être adopté en l’état.
Les manifestations paysannes, quant à elles, pourraient se radicaliser. Après des années de tensions entre les différents syndicats, une convergence des luttes semble se dessiner entre les défenseurs de l’agroécologie et les opposants à la réintroduction des pesticides. « Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, mais de survie », estime un agriculteur bio du Tarn, qui participe à un collectif local de résistance aux néonicotinoïdes.
Dans ce contexte, le gouvernement Lecornu II se trouve dans une position délicate. S’il cède aux pressions de la droite sénatoriale, il risque de s’aliéner une partie de son électorat progressiste et les partenaires européens. Mais s’il maintient une ligne ferme, il pourrait affronter une fronde parlementaire susceptible de bloquer l’adoption de la loi – voire de provoquer une crise institutionnelle.
Une chose est sûre : la bataille des pesticides n’est pas terminée. Elle s’inscrit désormais dans une guerre plus large, où s’affrontent deux modèles de société – l’un fondé sur l’exploitation à outrance de la nature, l’autre sur sa préservation. Et cette fois, les défenseurs du vivant ne comptent pas lâcher le morceau.
Les prochaines étapes : un calendrier serré
Le texte de la loi d’urgence agricole doit être adopté en commission mixte paritaire d’ici la fin du mois d’avril 2026. Les négociations s’annoncent tendues, d’autant que le Sénat, à majorité de droite, a déjà fait savoir qu’il ne voterait aucune mesure jugée « anti-agriculteurs ». Du côté de l’Assemblée nationale, où la majorité présidentielle est plus fragile, le gouvernement devra user de toute son habileté politique pour éviter un nouveau camouflet.
En coulisses, les tractations vont bon train. Certains observateurs évoquent déjà un possible compromis : une réintroduction limitée de l’acétamipride, sous conditions strictes, couplée à des mesures de compensation pour les exploitations en transition agroécologique. Une solution qui, selon eux, permettrait de « sauver les meubles » sans pour autant braquer Bruxelles. Mais pour les écologistes, ce serait une trahison de plus. « On ne négocie pas avec la santé des abeilles », martèle un militant.
Reste à savoir si la raison l’emportera sur les calculs politiques. Dans une Europe où les crises environnementales s’accumulent, la France pourrait bien devenir le prochain champ de bataille d’une guerre bien plus vaste : celle qui décidera de l’avenir même de la planète.