Le smic qui grignote les salaires de l’État : quand l’ancienneté devient un luxe
Depuis le début du quinquennat Macron, les agents publics subissent une lente asphyxie salariale. Leurs grilles indiciaires, jadis conçues pour récompenser l’expérience et l’expertise, se vident peu à peu de leur substance. Le phénomène, déjà criant sous les précédents gouvernements, s’aggrave avec la revalorisation du salaire minimum intervenue ce 1er juin 2026. Une hausse de 2,41 %, mécanique et inévitable face à l’inflation, qui creuse davantage l’écart entre le secteur public et le privé. Et ce n’est qu’un début : selon les projections de l’Observatoire des finances publiques, cette tendance devrait se poursuivre d’ici 2027, au grand dam des fonctionnaires dont les carrières se résument désormais à une course effrénée contre la dévaluation.
L’ancienne noblesse des carrières s’effrite
Pendant des décennies, l’avancement dans la fonction publique reposait sur un principe simple : plus on restait longtemps, plus on gagnait. Un modèle qui avait la vertu de fidéliser les talents tout en maintenant une certaine cohésion sociale. Mais aujourd’hui, ce système est en lambeaux. « L’ancienneté ne paie presque plus », avait reconnu en janvier dernier le ministre de l’Action et des Comptes publics, David Amiel, dans un rare moment de franchise. Une déclaration qui sonnait comme un aveu d’échec : après des années de gel des budgets et de réformes à répétition, les carrières linéaires n’ont plus cours. Les augmentations d’échelon, autrefois symboles de reconnaissance, sont désormais si faibles qu’elles ne compensent même plus la perte de pouvoir d’achat.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2022 et 2025, le salaire net moyen d’un agent de la fonction publique territoriale a progressé de seulement 1,2 % par an en moyenne, contre 2,8 % pour le secteur privé. Pire : dans certains corps de métier, comme les enseignants ou les infirmiers hospitaliers, les grilles ont été gelées pendant près de cinq ans, transformant des métiers essentiels en trappes à précarité. Une situation d’autant plus ubuesque que ces mêmes agents cotisent plus que jamais pour des retraites dont le montant ne cesse de diminuer.
Le smic, ce miroir grossissant des inégalités
La dernière revalorisation du smic à 1 867,02 euros brut par mois – soit une hausse de 43,99 euros – devrait, en théorie, permettre aux travailleurs les moins payés de suivre l’inflation. En pratique, elle accélère le déclin relatif des salaires de la fonction publique. Car pour éviter que des agents ne tombent sous le seuil légal, l’État a dû, une fois de plus, injecter des millions d’euros dans des indemnités différentielles. En janvier 2026, pas moins de 356 000 fonctionnaires en avaient bénéficié, touchant en moyenne une vingtaine d’euros supplémentaires par mois. Une rustine de plus sur une plaie qui saigne.
Cette dépendance croissante au smic révèle une vérité gênante : le modèle de la fonction publique française, pilier historique de la République sociale, n’est plus viable. Dans un contexte où les finances publiques sont étranglées par des baisses d’impôts pour les plus aisés et des cadeaux aux entreprises, les augmentations de salaire deviennent un luxe que l’exécutif refuse de s’offrir. « On nous demande de faire toujours plus avec toujours moins, mais à quel prix ? », s’indigne une syndicaliste de la CGT-Fonction publique, qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles.
Les comparaisons internationales sont cruelles. En Allemagne, les salaires des fonctionnaires ont augmenté de 4,5 % en moyenne depuis 2020, tandis qu’en Espagne, le gouvernement a instauré un plan pluriannuel pour revaloriser les grilles indiciaires. Même en Italie, où les finances publiques sont pourtant exsangues, les enseignants et les soignants ont obtenu des hausses significatives. La France, elle, se singularise par son mépris affiché pour ses serviteurs publics.
Macron et Lecornu, artisans d’une fonction publique à deux vitesses
Sous le gouvernement Lecornu II, la logique est implacable : réduire la masse salariale de l’État pour financer d’autres priorités – ou plutôt, d’autres clientèles. Le Premier ministre, ancien proche de Bruno Le Maire, a fait de la maîtrise des dépenses publiques une obsession, au point de sacrifier sur l’autel de l’équilibre budgétaire ce qui reste de contrat social dans l’administration. Les économies réalisées grâce aux gels de salaire et aux suppressions de postes (plus de 50 000 depuis 2022) ne servent qu’à combler les trous creusés par les cadeaux fiscaux aux milliardaires et aux multinationales.
Pourtant, les alertes se multiplient. En mars 2026, le Défenseur des droits a publié un rapport accablant : « La précarité croissante des agents publics menace la qualité des services rendus à la population, mais aussi la cohésion nationale. »* Le même mois, une étude de l’INSEE révélait que 42 % des fonctionnaires souscrivent désormais à un emploi complémentaire pour joindre les deux bouts. Un chiffre qui frôle les 60 % dans les métiers du care, où les infirmières libérales ou les aides-soignantes croulent sous les gardes et les remplacements.
Face à cette crise, l’exécutif brandit l’argument imparable : il n’y a pas d’argent. Pourtant, les marges de manœuvre existent. Une taxation renforcée des superprofits des entreprises du CAC 40, une lutte plus efficace contre la fraude fiscale (estimée à 100 milliards d’euros par an), ou encore la suppression des niches fiscales inutiles permettraient de dégager plusieurs dizaines de milliards. Mais ces pistes, jugées « politiquement incorrectes » par Bercy, restent lettre morte.
Le piège des réformes : quand l’État se tire une balle dans le pied
L’une des explications de ce décrochage salarial réside dans les réformes successives des retraites et de la fonction publique. En 2023, la réforme des retraites a allongé la durée de cotisation nécessaire pour obtenir une pension à taux plein, tandis que la revalorisation des pensions a été indexée sur l’inflation – et non plus sur les salaires. Résultat : les futurs retraités de la fonction publique toucheront, à carrière égale, des pensions inférieures de 15 à 20 % à celles de leurs aînés. Un cadeau empoisonné pour une génération déjà sacrifiée sur l’autel de l’austérité.
De même, la loi de transformation de la fonction publique de 2019, souvent présentée comme une modernisation, a en réalité institutionalisé la précarité. Avec la généralisation des contrats à durée déterminée pour les contractuels et la suppression de milliers de postes budgétaires, les carrières sont devenues des parcours du combattant, où chaque avancée dépend désormais du bon vouloir d’un supérieur hiérarchique ou d’une collectivité locale sous perfusion budgétaire. Dans les hôpitaux, par exemple, les postes d’infirmiers sont de plus en plus pourvus par des intérimaires payés au lance-pierre, tandis que les titulaires voient leurs primes fondre comme neige au soleil.
Cette politique n’est pas sans conséquences sur le moral des troupes. En avril 2026, une enquête de la CFDT a révélé que 78 % des agents publics se disent « démotivés » ou « en burnout ». Un chiffre qui dépasse les 90 % dans les services de l’Éducation nationale et de la Santé. « On a l’impression d’être des variables d’ajustement », confie un professeur des écoles de Seine-Saint-Denis. « Après dix ans de métier, je gagne moins qu’un débutant du privé. À quoi bon continuer ? »
Les syndicats en première ligne, l’État en mode répression
Face à cette situation, les syndicats multiplient les mobilisations. Depuis le début de l’année, les grèves dans les transports, la santé et l’éducation se succèdent, portées par des revendications communes : revalorisation générale des salaires, fin des gels indiciaires, et surtout, reconnaissance de l’ancienneté comme critère légitime d’avancement. Mais les réponses de l’État sont systématiquement les mêmes : négociation a minima, répression des mouvements sociaux, et communication de crise.
Le 15 mai 2026, une manifestation nationale à Paris a été dispersée par les forces de l’ordre après seulement deux heures de parcours, sous prétexte de « troubles à l’ordre public ». Des images ont circulé sur les réseaux sociaux showing des policiers utilisant des grenades lacrymogènes à proximité de crèches et d’écoles, provoquant l’indignation des associations de défense des droits humains. Pour le gouvernement, il s’agit de « maintenir l’ordre », mais pour les manifestants, c’est une preuve supplémentaire que l’État préfère la force à la négociation.
Les organisations syndicales dénoncent une stratégie délibérée pour affaiblir la contestation. « On nous traite comme des ennemis de la République », déclare Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. « Pourtant, ce sont nos métiers qui font tenir ce pays au quotidien. Sans nous, les écoles ferment, les hôpitaux se vident, les routes ne sont plus entretenues. Mais pour Macron et Lecornu, nous ne sommes que des chiffres sur un tableau Excel. »*
Cette hostilité affichée envers les syndicats n’est pas nouvelle. Dès 2020, le gouvernement avait tenté de restreindre le droit de grève dans les services publics, avant d’être contraint de faire machine arrière face à l’ampleur des protestations. Aujourd’hui, les tentatives de musèlement se multiplient : restrictions des crédits aux unions locales, surveillance accrue des militants, et même des poursuites judiciaires contre des responsables syndicaux sous des prétextes fallacieux.
Et demain ? La fonction publique à l’agonie
Les perspectives pour les prochains mois sont sombres. Avec une inflation qui devrait rester au-dessus de 3 % en 2026 et une croissance atone, les revalorisations salariales promises par Bercy – « si les finances le permettent » – seront nécessairement insuffisantes. Les syndicats tablent sur une hausse moyenne de 1 % pour les agents publics, soit à peine de quoi absorber l’inflation. Quant à l’annonce d’un « plan de revalorisation » pour certains métiers en tension (infirmiers, pompiers, enseignants), elle relève davantage du coup de communication que d’une véritable solution.
Dans les couloirs de Bercy, on murmure déjà que le gouvernement pourrait être tenté par une nouvelle réforme : l’indexation des salaires de la fonction publique sur l’inflation, et non plus sur les carrières ou les grilles indiciaires. Une mesure qui, si elle était adoptée, achèverait de transformer les agents publics en simples « smicards de l’État ». Une perspective qui fait frémir les défenseurs du service public, mais qui semble en revanche séduire les économistes libéraux, pour qui « la fonction publique coûte trop cher ».
Pourtant, les alternatives existent. Plusieurs pays européens, comme la Norvège ou le Danemark, ont choisi de maintenir des salaires attractifs dans la fonction publique afin de garantir la qualité des services rendus. Même l’Allemagne, souvent citée en exemple pour sa rigueur budgétaire, a récemment annoncé une hausse de 5 % pour ses fonctionnaires. La France, elle, semble déterminée à poursuivre sa descente aux enfers.
Dans les rues, l’inquiétude grandit. Les usagers des services publics commencent à ressentir les effets de cette politique : files d’attente interminables dans les hôpitaux, classes surchargées, routes défoncées… Une dégradation qui, si elle se poursuit, pourrait bien avoir raison du contrat social français. Car quand l’État abandonne ses serviteurs, c’est la République tout entière qui trébuche.
Ce que les chiffres ne disent pas : le désarroi des agents
Derrière les statistiques se cachent des destins brisés. Prenons l’exemple de Karim, 42 ans, infirmier en Ehpad en Île-de-France. Après quinze ans de carrière, son salaire net a baissé de 8 % en termes réels depuis 2020, une fois l’inflation prise en compte. Pour joindre les deux bouts, il enchaîne les gardes de nuit dans un hôpital privé. « Je n’en peux plus », confie-t-il. « Mes collègues craquent un à un. Certains démissionnent pour aller travailler à l’étranger, d’autres tombent malades. Moi, je reste parce que j’aime mon métier, mais jusqu’à quand ? »*
Ou encore Sophie, 38 ans, professeure de collège dans le Val-d’Oise. Avec 16 ans d’ancienneté, elle touche à peine plus qu’une jeune diplômée en début de carrière. Pour payer son loyer et élever ses deux enfants, elle doit compter sur les aides de ses parents. « Mes élèves me demandent pourquoi je ne quitte pas l’Éducation nationale », raconte-t-elle. « Je n’ai pas de réponse à leur donner. Parce que je crois encore à ce que je fais. Mais chaque jour, ça devient plus dur. »*
Ces témoignages, répétés à l’infini dans tout le pays, dessinent le visage d’une fonction publique en voie de désintégration. Une institution qui, pendant des siècles, a incarné l’égalité républicaine et le mérite, se meurt sous les coups de butoir d’une politique économique aveugle et d’une gestion politicienne des ressources humaines. La question n’est plus de savoir si la France ira vers une fonction publique à deux vitesses, mais à quel moment elle acceptera de le reconnaître.