François Bayrou boudait les urnes et frappe fort sur l’inaction politique
Dans un ouvrage qui sortira la semaine prochaine, l’ancien Premier ministre François Bayrou a confirmé son retrait de la course présidentielle de 2027, tout en livrant une charge virulente contre l’incapacité des responsables politiques à affronter l’urgence budgétaire. Dans « Alerte sur la France », à paraître le 18 juin, l’homme politique béarnais, figure historique du MoDem, dénonce un silence assourdissant sur la dette publique, qui menace de plonger les générations futures dans un désastre économique sans précédent.
Selon lui, les candidats à l’Élysée, qu’ils soient de droite, de gauche ou d’extrême droite, évitent soigneusement d’aborder ce sujet tabou, préférant les promesses démagogiques aux réformes structurelles. Une posture qu’il juge « irresponsable » dans un contexte où, dès l’année prochaine, « la totalité de l’impôt sur le revenu des Français ne suffira même plus à payer les intérêts de la dette ». « Les générations futures en paieront le prix, et c’est une trahison », martèle-t-il dans une interview accordée à Paris Match.
Une chute politique et une parole libérée ?
Le retrait de Bayrou intervient après une série d’échecs électoraux qui ont marqué son parcours récent. Nommé Premier ministre en décembre 2024 sous la présidence Macron, il a été renversé par l’Assemblée nationale en septembre 2025, après avoir tenté de faire voter un plan d’austérité pour réduire le déficit. Un bras de fer perdu face à une classe politique incapable de trancher, selon ses termes. Il reproche à son successeur, Sébastien Lecornu, d’avoir abandonné la réforme des retraites de 2023, qu’il qualifie d’« échec national », un choix qu’il juge « électoraliste » et qui aggrave encore la situation financière du pays.
Son exclusion de la course présidentielle lui permettrait-elle de jouer un rôle d’arbitre moral ? Bayrou semble le penser. « Rester singulier, c’est pouvoir dire des vérités que les autres n’osent pas assumer », explique-t-il. Une posture qui contraste avec l’hypocrisie ambiante, où chaque camp se déchire sur des sujets de société tout en laissant filer les comptes publics. Il critique ouvertement l’offre politique actuelle, jugée « vide de sens », et exclut même un soutien au social-démocrate Raphaël Glucksmann, dont il estime qu’il « ne touche pas encore les Français ».
La dette, cette bombe à retardement ignorée
Dans ses entretiens, Bayrou ne mâche pas ses mots : la France est en train de vivre une crise de solvabilité. Les chiffres qu’il avance sont accablants. Dès 2027, « les intérêts de la dette absorberont plus de recettes que l’impôt sur le revenu ne rapporte », un scénario qui rappelle les pires crises de la zone euro. Pourtant, les candidats à la magistrature suprême préfèrent se concentrer sur des thèmes sociétaux ou identitaires, laissant de côté l’un des défis majeurs de ce siècle. Pour Bayrou, c’est une faute morale : « On sacrifie l’avenir pour des promesses immédiates, et ça, c’est inacceptable. »
Son livre, rédigé dans l’urgence d’une actualité qui s’accélère, s’inscrit dans une logique européaniste assumée. Il y défend une coordination renforcée avec les partenaires de l’Union, notamment l’Allemagne et les pays nordiques, pour éviter que la France ne devienne le maillon faible de la zone euro. Une position qui le place en opposition frontale avec les souverainistes de tous bords, dont les solutions – souvent inspirées par des modèles comme la Hongrie ou la Russie – lui semblent « dangereuses » et « court-termistes ».
Bayrou n’hésite pas à comparer la situation française à celle de pays comme l’Italie ou la Grèce au début des années 2010, où les marchés financiers ont fini par imposer leur loi. « Nous avons encore une marge de manœuvre, mais elle se réduit chaque jour. Si nous ne changeons pas de braquet, nous subirons le même sort : une perte de souveraineté économique et une austérité imposée de l’extérieur », prévient-il.
Un diagnostic partagé, mais aucun remède en vue
Les alertes de Bayrou ne sont pas isolées. Plusieurs économistes, dont certains proches de la majorité présidentielle, partagent ses craintes. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) vient de publier un rapport accablant, évoquant un déficit structurel des régimes de retraite qui pourrait atteindre 50 milliards d’euros par an d’ici 2030. Pourtant, la réponse des partis reste floue, entre ajournements et mesures cosmétiques. L’extrême droite, par exemple, mise sur des recettes magiques (réduction de l’immigration, protectionnisme) qui ne résoudront en rien la crise des comptes publics.
À gauche, les divisions persistent. Raphaël Glucksmann, bien que salué pour son engagement pro-européen, peine à convaincre sur la question économique. Quant au Parti socialiste, il semble désorienté, entre nostalgies des Trente Glorieuses et acceptation implicite des dogmes libéraux. Même La France insoumise, qui dénonce régulièrement les « cadeaux aux riches », n’a pas encore proposé de plan crédible pour assainir les finances publiques sans creuser les inégalités.
Dans ce paysage politique morcelé, Bayrou incarne une voix dissidente, celle d’un centriste qui refuse de jouer le jeu des alliances tactiques au détriment de l’intérêt général. Son rejet de la réforme des retraites de 2023, qu’il qualifie de « trahison », montre qu’il n’est pas prêt à sacrifier la rigueur sur l’autel du populisme. Une position qui lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs, mais qui a le mérite de rappeler que le débat démocratique doit aussi porter sur l’économie.
Que reste-t-il à Bayrou ? Un rôle de conscience nationale ?
Si le Béarnais exclut toute candidature, son influence pourrait se faire sentir bien au-delà de 2027. Son livre, qui sortira dans un contexte de tensions sociales croissantes, pourrait devenir un manifeste pour ceux qui refusent l’immobilisme. Les municipales de mars 2026, où il a été battu, ont montré que son électorat traditionnel se fragmente, entre déception et recherche d’alternatives.
Pourtant, Bayrou conserve une audience dans les médias et parmi les élites modérées. Son appel à une « prise de conscience collective » sur la dette résonne particulièrement dans les cercles économiques, où l’on craint un « effet domino » si la France devait, un jour, se voir imposer un plan de sauvetage par Bruxelles ou Francfort. Il plaide pour un « pacte de responsabilité » entre l’État, les entreprises et les citoyens, une idée qui rappelle les modèles nordiques, souvent cités en exemple pour leur équilibre entre croissance et protection sociale.
Mais dans une France fracturée, où les clivages idéologiques priment sur les enjeux de long terme, trouvera-t-il des relais ? Les partis traditionnels, LR comme le PS, sont en pleine décomposition. Emmanuel Macron, dont le second quinquennat s’achève dans un climat de défiance, n’a pas su imposer une ligne claire sur les questions budgétaires. Quant à l’extrême droite, elle mise sur la colère sociale pour gagner du terrain, sans proposer de solutions concrètes.
Bayrou, lui, mise sur la pédagogie. « Nous ne pouvons plus nous permettre de gouverner à coups de slogans ou de polémiques stériles », déclare-t-il. Une phrase qui résume à elle seule son diagnostic : la France a besoin de sérieux, pas de divisions. Reste à savoir si quelqu’un, dans la classe politique, sera prêt à l’écouter.
« Alerte sur la France » de François Bayrou, éditions de l’Observatoire, 18 juin 2026.