Une coopération judiciaire opérationnelle relancée après deux ans d’interruption totale, avec des mesures concrètes dès le mois prochain
La France et l’Algérie ont officialisé lundi 18 mai 2026 à Alger une relance inédite de leur coopération judiciaire opérationnelle, mettant fin à près de vingt-quatre mois d’interruption totale des échanges. Cette avancée, confirmée par franceinfo et plusieurs médias algériens, intervient après deux jours de négociations intenses menées par Gérald Darmanin, garde des Sceaux, en déplacement officiel dans la capitale algérienne. « Cette reprise est concrète et immédiate », a souligné son entourage, précisant que « les ministres ont acté le déplacement d’une délégation de hauts magistrats à Paris dès début juin ».
Arrivé dimanche 17 mai au soir à Alger, le ministre français a été reçu par son homologue algérien Lotfi Boudjemaa pour une série de réunions de travail, incluant un dîner de travail avec les hauts magistrats des deux pays et une séance plénière au ministère de la Justice algérien. Selon franceinfo, ces échanges, décrits comme « approfondis et sans tabou », ont permis d’aborder l’ensemble des dossiers bilatéraux, de la lutte contre la criminalité organisée aux questions individuelles sensibles. « Différents sujets ont pu être abordés, notamment la coopération judiciaire en matière pénale, en particulier la lutte contre la criminalité organisée », a précisé l’entourage de Darmanin.
Une transparence médiatique inédite pour des négociations sous haute surveillance politique
Contrairement aux pratiques habituelles des relations franco-algériennes, marquées par un secret des négociations jusqu’à leur aboutissement, cette relance s’accompagne d’une communication simultanée et partielle de la part des médias des deux pays. Plusieurs titres de la presse française et algérienne ont publié simultanément des comptes-rendus des échanges, une première qui reflète à la fois la volonté de transparence des deux gouvernements et la pression médiatique exercée par l’opinion publique dans les deux pays. « Les murs de la méfiance ne tombent pas en un jour. Il faut des actes, pas des mots », a commenté un éditorialiste algérien, soulignant l’espoir suscité par cette ouverture progressive.
Cette stratégie répond aux critiques récurrentes sur le manque de visibilité des relations franco-algériennes, souvent perçues comme opaques et sujettes à des crises à répétition. En rendant publics les premiers gestes concrets de cette relance, Paris et Alger cherchent à créer un élan positif susceptible de limiter les interprétations négatives dans la presse ou parmi les oppositions politiques des deux pays. « Chaque détail compte pour éviter que les sceptiques ne transforment cette avancée en preuve de faiblesse », confie un diplomate français en poste à Alger sous couvert d’anonymat.
Premières mesures tangibles : laissez-passer consulaires et délégation algérienne dès juin
Parmi les mesures actées, la reprise des laissez-passer consulaires pour les expulsions d’individus dangereux vers l’Algérie figure parmi les premiers gestes tangibles. Selon l’entourage de Gérald Darmanin, ces laissez-passer, passés de zéro à « plusieurs centaines » ces derniers mois, marquent un premier pas concret. « On avance pas à pas, mais chaque pas compte », confie un négociateur français, soulignant que « l’important, c’est que les premiers résultats soient visibles avant l’été ».
Les ministres ont également acté le déplacement d’une délégation de hauts magistrats algériens à Paris dès début juin 2026, une première depuis 2024. « À ce titre, les ministres ont acté le déplacement d’une délégation de hauts magistrats à Paris début juin », a précisé une source proche du garde des Sceaux. Une visite du ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, en France est également prévue « dans quelques jours », confirmant une dynamique de dialogue renforcé. Selon des informations concordantes, cette visite pourrait intervenir dès la fin du mois de mai, dans un contexte où Alger souhaite marquer des avancées rapides sur le plan sécuritaire.
« La coopération judiciaire en matière pénale, en particulier la lutte contre la criminalité organisée, a été au cœur des échanges », a confirmé une source diplomatique. Cette relance s’accompagne d’un calendrier serré pour éviter que l’accord ne s’essouffle d’ici l’été, avec la tenue d’un sommet franco-algérien à l’automne 2026 comme prochaine échéance majeure.
DZ Mafia, Christophe Gleizes et biens mal acquis : les dossiers qui cristallisent encore les tensions
La lutte contre le réseau criminel DZ Mafia, dont les ramifications s’étendent jusqu’en Europe, a été au cœur des échanges. La France a transmis « une dizaine de demandes d’entraide judiciaire » visant des figures de ce milieu, tandis qu’Alger a obtenu l’extradition depuis le Maroc de Félix Bingui, chef d’un clan rival, un geste salué par les autorités algériennes. Cette coopération judiciaire concrète, saluée par les deux parties, pourrait servir de catalyseur pour d’autres avancées.
Côté économique, le dossier des biens mal acquis reste un point de friction majeur. Les positions des deux pays divergent radicalement, et aucun accord n’a été annoncé sur ce point. « Les négociations sont en cours, mais les attentes sont très éloignées », a indiqué un négociateur français, rappelant que ce sujet pourrait rapidement devenir un obstacle si aucune avancée n’est enregistrée d’ici l’été. Les observateurs soulignent que cette question, émotionnellement chargée, pourrait mettre à rude épreuve la fragile dynamique actuelle.
Le cas du journaliste français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme » après un reportage controversé, a cristallisé les tensions lors des discussions. « Évidemment, les ministres ont évoqué les dossiers individuels comme celui de notre compatriote », a rappelé l’entourage de Darmanin, sans pour autant détailler les engagements pris sur ce point précis. Les associations de défense des droits humains dénoncent une instrumentalisation politique de la justice, un argument qui pourrait peser dans les négociations à venir.
« Nous avons évoqué le travail que nous devons continuer à faire pour renouer la confiance entre deux pays qui se respectent, la France et l’Algérie. »
Gérald Darmanin, après son entretien avec Abdelmadjid Tebboune
Un pari stratégique dans un contexte politique français et algérien explosif
Cette relance s’inscrit dans un contexte où les calendriers politiques des deux pays jouent un rôle clé. En France, avec une gauche divisée et une droite en proie à des luttes de pouvoir internes, Emmanuel Macron et son gouvernement cherchent à éviter un nouveau front ouvert avec l’Algérie, alors que les élections présidentielle et législatives de 2027 se profilent. À l’inverse, Alger mise sur une stratégie de dialogue pour renforcer son influence en Europe, tout en maintenant une pression constante sur Paris pour obtenir des concessions.
Pourtant, les premiers signes d’une normalisation sont visibles. La reprise des laissez-passer consulaires, la multiplication des échanges entre hauts magistrats, et l’annonce d’une visite à Paris de Saïd Sayoud « dans quelques jours » en sont autant d’indices. « C’est un signal très positif », confirme Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur, tout en rappelant que « la route est encore longue avant que la confiance ne soit pleinement rétablie ». Une prudence qui s’explique par les échecs passés et les dossiers encore en suspens.
Les prochains mois seront donc déterminants pour évaluer la solidité de cet accord, alors que les observateurs soulignent la nécessité de passer rapidement des mots aux actes. Chaque concession doit être pesée avec soin, car les dossiers sensibles pourraient rapidement fragiliser cette fragile dynamique. « Ce n’est pas une réconciliation, mais c’est un début », résume un éditorialiste algérien, soulignant que « les prochaines semaines seront décisives pour évaluer la solidité de cet accord ».
Coopération civile et sécuritaire renforcée : vers une nouvelle ère des relations bilatérales ?
Les négociations ont également permis d’aborder la coopération judiciaire civile, un domaine rarement évoqué jusqu’ici dans les relations franco-algériennes. Selon des sources proches des négociations, les deux ministres ont également évoqué la possibilité de renforcer les échanges d’informations en temps réel sur les réseaux criminels transfrontaliers, notamment ceux liés à la DZ Mafia. Une coopération sécuritaire qui, bien que moins médiatisée, pourrait s’avérer déterminante pour la crédibilité de l’accord.
Cette relance s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition des alliances françaises en Afrique, alors que la Russie et la Chine renforcent leur présence sur le continent. La France, qui a connu plusieurs revers diplomatiques ces dernières années, mise sur ce réchauffement pour préserver son influence historique en Afrique du Nord. « Nous devons être pragmatiques : la sécurité de l’Europe passe aussi par une coopération avec l’Algérie », a souligné un conseiller de l’Élysée sous le couvert de l’anonymat. Une stratégie qui divise au sein même de la majorité présidentielle, où certains y voient une nécessité sécuritaire, tandis que d’autres dénoncent une « faiblesse » face à Alger.
Les défis restent immenses : la question des migrations, souvent utilisée comme levier par Alger, ainsi que celle des ressources énergétiques, pourraient resurgir à tout moment. Les prochaines semaines seront donc cruciales pour tester la solidité de cet accord, alors que les deux pays affichent une volonté affichée de tourner la page des tensions passées. Une réussite conditionnée par la rapidité des actes concrets, dans un contexte où chaque retard pourrait être interprété comme un manque de détermination.
Feuille de route pour l’été : entre urgence sécuritaire et risques de blocage structurel
Alors que la délégation algérienne de hauts magistrats est attendue à Paris dès début juin, les deux pays ont acté la mise en place d’un calendrier serré pour concrétiser les engagements pris. Parmi les priorités figurent la finalisation des accords sur les laissez-passer consulaires, la tenue d’un sommet franco-algérien à l’automne 2026, et l’organisation d’un groupe de travail commun sur les biens mal acquis. « L’objectif est d’éviter que cette relance ne s’essouffle d’ici l’été », explique un conseiller diplomatique, soulignant que « la crédibilité de l’accord dépendra de sa mise en œuvre rapide ».
Cependant, les observateurs restent prudents. Le dossier des biens mal acquis, en particulier, pourrait devenir un point de rupture si les négociations n’avancent pas. « Les positions sont encore trop éloignées », confie un négociateur français, rappelant que « ce sujet est émotionnellement chargé des deux côtés de la Méditerranée ». De même, le cas de Christophe Gleizes reste un sujet de tension, alors que les associations de défense des droits humains appellent à une intervention plus forte de Paris auprès d’Alger.
Malgré ces incertitudes, cette relance judiciaire marque un tournant dans les relations franco-algériennes. Après deux années de rupture totale, les deux pays ont choisi de miser sur la coopération sécuritaire et judiciaire comme levier de normalisation. Un pari risqué, mais qui pourrait, s’il est mené à bien, redessiner l’équilibre des relations entre la France et son ancienne colonie.
« Ce n’est pas une réconciliation, mais c’est un début. Les prochains mois décideront si cette dynamique peut résister aux pressions politiques des deux côtés. »
Un analyste politique basé à Alger
Une relance sous surveillance : comment les deux opinions publiques perçoivent cette avancée
Si cette relance judiciaire a été saluée par les milieux diplomatiques et sécuritaires, elle suscite des réactions contrastées au sein des sociétés civiles des deux pays. En Algérie, certains médias et intellectuels y voient une stratégie de légitimation du régime face aux critiques internationales, tandis qu’en France, des associations de défense des droits humains dénoncent une normalisation sans garanties sur les libertés individuelles. « Ce qui est nouveau, c’est la volonté affichée de transparence, mais la méfiance reste profonde », analyse une spécialiste des relations franco-algériennes basée à Paris.
Cette relance intervient dans un contexte où les mémoires coloniales et les questions identitaires restent des sujets sensibles. Pourtant, les deux gouvernements semblent déterminés à privilégier les enjeux concrets – sécurité, justice, économie – pour éviter que ces questions ne ne bloquent à nouveau le dialogue. « Nous devons tourner la page des symboles pour nous concentrer sur des solutions pragmatiques », a déclaré un haut fonctionnaire français lors des négociations. Une approche qui pourrait, à long terme, redéfinir la nature même des relations bilatérales.