Coopération judiciaire France-Algérie : Darmanin scelle un accord historique après deux ans de rupture, malgré les dossiers sensibles
C’est un soulagement mesuré qui s’installe entre Paris et Alger après deux années de rupture totale des échanges judiciaires. Lundi 18 mai 2026 au soir, Gérald Darmanin, ministre français de la Justice, a acté lors d’une visite officielle en Algérie la reprise concrète de la coopération judiciaire opérationnelle entre les deux pays. Une avancée saluée par les chancelleries, mais qui s’inscrit dans un contexte où les dossiers sensibles, mémoriels comme sécuritaires, restent des bombes à retardement.
Selon les informations recueillies par franceinfo, cette relance s’est concrétisée par l’annonce officielle du déplacement d’une délégation de hauts magistrats algériens à Paris dès début juin, une première depuis 2024. L’entourage de Darmanin précise que cette délégation sera chargée de finaliser les modalités pratiques de cette coopération, notamment dans les domaines pénal et civil. « Les ministres ont acté le déplacement d’une délégation de hauts magistrats à Paris début juin », a confirmé une source proche du garde des Sceaux, sans plus de détails sur le calendrier précis.
Arrivé dimanche soir à Alger, Darmanin a été reçu par son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, pour un dîner de travail élargi aux magistrats des deux pays, suivi d’une réunion marathon au ministère de la Justice algérien. Selon les comptes-rendus partiels rendus publics par plusieurs médias, les discussions ont porté sur trois axes majeurs : la lutte contre la criminalité transnationale, les biens mal acquis et les dossiers individuels sensibles, dont celui du journaliste français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme ».
Une coopération judiciaire relancée sous haute tension : criminalité organisée et extraditions en négociation
Parmi les sujets les plus urgents abordés, la DZ Mafia, réseau criminel aux ramifications européennes, a occupé une place centrale dans les échanges. La France a transmis à Alger « une dizaine de demandes d’entraide judiciaire » visant des figures de ce milieu, tandis qu’en contrepartie, Alger a obtenu l’extradition depuis le Maroc de Félix Bingui, chef d’un clan rival. Un geste symbolique, mais insuffisant pour apaiser les méfiances réciproques. « La coopération judiciaire en matière pénale, en particulier la lutte contre la criminalité organisée, a été au cœur des échanges », a confirmé une source diplomatique sous couvert d’anonymat.
Les deux pays ont également évoqué la question des biens mal acquis, un dossier où les attentes divergent radicalement. Pour l’Algérie, il s’agit de récupérer des fortunes détournées pendant la colonisation ou par des élites corrompues, tandis que pour la France, la priorité reste la lutte contre les réseaux criminels transnationaux. « Les positions restent éloignées, mais l’important est d’avancer pas à pas », a tempéré un négociateur français. Une stratégie risquée, qui pourrait être interprétée à Alger comme une preuve de faiblesse, ou, à l’inverse, comme une ouverture nécessaire pour éviter une rupture définitive.
Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique déjà bien engagée. Après le déplacement de Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur, en février 2026, puis celui d’Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées, en mai, c’est au tour du ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, de se rendre à Paris « dans quelques jours ». Une dynamique qui marque un tournant dans les relations bilatérales, mais qui reste sous haute surveillance des deux côtés de la Méditerranée. « C’est un partenaire à la fois indispensable… et ingérable », résume un diplomate sous couvert d’anonymat, illustrant la complexité d’une relation où pragmatisme et rancœurs historiques s’entremêlent.
Christophe Gleizes, l’épine dorsale des tensions mémorielles toujours au cœur des négociations
Le cas du journaliste français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme » après un reportage controversé, a cristallisé les tensions lors des discussions. Pour Paris, il s’agit d’un prisonnier politique dont la détention illustre les incompréhensions entre les deux rives de la Méditerranée. « Évidemment, les ministres ont évoqué les dossiers individuels comme celui de notre compatriote », a rappelé l’entourage de Darmanin, sans pour autant détailler les engagements pris sur ce point précis. Une question qui reste un sujet de discorde majeur, alors que les associations de défense des droits humains dénoncent une instrumentalisation politique de la justice.
La présence du procureur national financier Pascal Prache aux côtés de Darmanin lors de cette visite envoie un message clair : Paris est prêt à discuter, y compris sur des sujets que l’Algérie considère comme non négociables. Une stratégie qui contraste avec les réalités du terrain, où chaque concession doit être pesée avec la plus grande prudence. « Nous avons évoqué le travail que nous devons continuer à faire pour renouer la confiance entre deux pays qui se respectent, la France et l’Algérie », a déclaré Darmanin après un entretien avec le président Abdelmadjid Tebboune, une rhétorique apaisante qui peine à convaincre les observateurs les plus sceptiques.
« Nous avons évoqué le travail que nous devons continuer à faire pour renouer la confiance entre deux pays qui se respectent, la France et l’Algérie. »
Gérald Darmanin, après son entretien avec Abdelmadjid Tebboune
Un calendrier diplomatique sous surveillance : entre pragmatisme sécuritaire et calculs politiques
Pour comprendre cette tentative de réchauffement, il faut aussi regarder du côté des calendriers politiques. En France, avec une gauche divisée et une droite en proie à des luttes de pouvoir internes, Emmanuel Macron et son gouvernement cherchent à éviter un nouveau front ouvert avec l’Algérie. À l’inverse, Alger mise sur une stratégie de dialogue pour renforcer son influence en Europe, tout en maintenant une pression constante sur Paris pour obtenir des concessions. Une approche qui pourrait, à terme, se retourner contre la France si elle est perçue comme une capitulation face à un ancien colonisateur.
Les risques sont réels. Celui, notamment, de donner l’impression à Alger que Paris est prêt à tout céder pour obtenir des résultats – un message qui pourrait encourager d’autres pays africains à durcir leur position. Ou, à l’inverse, celui de voir la droite et l’extrême droite française exploiter cette politique de dialogue pour dénoncer une « capitulation » face à un ancien colonisateur. Une critique qui illustre la fracture idéologique traversant la droite française entre ceux qui prônent une approche pragmatique et ceux qui rejettent toute concession.
Pourtant, les premiers signes d’une normalisation sont visibles. La reprise des laissez-passer consulaires, la multiplication des échanges entre hauts magistrats, et l’annonce d’une visite à Paris de Saïd Sayoud en sont autant d’indices. « C’est un signal très positif », confirme Nuñez, tout en rappelant que « la route est encore longue avant que la confiance ne soit pleinement rétablie ».
L’ombre persistante de la mémoire coloniale : un passif qui complique chaque avancée
Malgré les avancées concrètes, la question mémorielle reste un obstacle majeur à une réconciliation durable. En avril 2026, Emmanuel Macron avait provoqué une polémique en traitant de « mabouls » les partisans d’une ligne dure avec Alger, une sortie qui avait relancé les tensions au sein même de la majorité présidentielle. Pourtant, face à l’urgence sécuritaire, Paris semble prêt à faire des concessions, même limitées. « C’est un signal très positif. Une coopération sécuritaire se réinstaure progressivement », s’était félicité Nuñez lors de sa visite à Alger en février, un optimisme que partagent certains observateurs.
Mais jusqu’où la France peut-elle aller sans perdre la face face à une opinion publique française de plus en plus sceptique ? Le cas de Christophe Gleizes illustre les limites du pragmatisme. Pour Alger, il s’agit d’un provocateur ; pour Paris, d’un prisonnier politique dont la détention cristallise les incompréhensions. Une question qui, si elle n’est pas résolue, pourrait hypothéquer l’ensemble de la dynamique de réchauffement engagée. « La confiance, une fois ébranlée, se reconstruit avec la même lenteur que les murs d’une ville bombardée », rappelle un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay.
Parmi les mesures immédiates, la reprise des laissez-passer consulaires pour les expulsions d’individus dangereux vers l’Algérie, passée de zéro à « quelques centaines » ces derniers mois, illustre cette volonté de concrétiser les engagements. Une dynamique qui, si elle se poursuit, pourrait permettre de relancer une coopération sécuritaire essentielle face aux menaces terroristes et criminelles qui pèsent sur l’Europe et l’Afrique du Nord. Pour l’Algérie, cette relance judiciaire est aussi une opportunité de renforcer son influence en Europe, tout en maintenant une pression constante sur Paris pour obtenir des concessions.
Un pari stratégique pour la diplomatie française en Afrique du Nord
Cette relance s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition des alliances françaises en Afrique, alors que la Russie et la Chine renforcent leur présence sur le continent. La France, qui a connu plusieurs revers diplomatiques ces dernières années, mise sur ce réchauffement pour préserver son influence historique en Afrique du Nord. « Nous devons être pragmatiques : la sécurité de l’Europe passe aussi par une coopération avec l’Algérie », a souligné un conseiller de l’Élysée sous le couvert de l’anonymat.
Pour autant, les défis restent immenses. La question des migrations, souvent utilisée comme levier par Alger, ainsi que celle des ressources énergétiques, pourraient resurgir à tout moment. « On avance pas à pas, mais chaque pas compte », confie un négociateur français. La visite de Darmanin, bien que symbolique, ouvre une fenêtre d’opportunité que les deux pays semblent déterminés à exploiter, malgré les ombres persistantes du passé.
Cette démarche s’accompagne d’une volonté affichée de transparence médiatique, rare dans les relations franco-algériennes. Les comptes-rendus partiels des négociations, publiés par plusieurs médias français, reflètent une volonté de montrer que les discussions avancent, même si les résultats concrets tardent à se matérialiser. Une stratégie qui pourrait, à terme, aider à désamorcer les critiques des deux côtés de la Méditerranée, où les méfiances restent profondes.
« Ce n’est pas une réconciliation, mais c’est un début », résume un éditorialiste algérien. Pour Darmanin, la priorité désormais est de transformer cette dynamique en actes concrets, avant que les prochaines élections en France ne viennent perturber cette fragile avancée.
Une avancée qui, selon les observateurs, pourrait aussi servir de test pour la capacité de la France à concilier pragmatisme sécuritaire et réalisme politique dans ses relations avec l’Afrique, alors que les équilibres géopolitiques se redessinent sur le continent.
Dans un contexte où les tensions migratoires et énergétiques restent des sujets explosifs, cette reprise de la coopération judiciaire pourrait marquer un tournant si elle s’accompagne de gestes concrets rapides. « L’important, c’est que les premiers résultats soient visibles avant l’été », confie un observateur diplomatique basé à Bruxelles, soulignant que la crédibilité de cet accord dépendra de sa mise en œuvre immédiate.