Un sommet africain sous le signe de l’ambivalence
Dans la capitale kényane, les attentes étaient immenses. Le sommet Africa Forward, organisé les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, devait marquer une nouvelle étape dans les relations entre la France et le continent africain. Pourtant, l’exercice s’est rapidement transformé en une démonstration des contradictions d’une diplomatie française en quête de réinvention, mais toujours prisonnière de ses vieux démons. Entre gesticulations médiatiques et déclarations maladroites, Emmanuel Macron a une nouvelle fois montré que ses initiatives en Afrique restent un mélange de séduction opportuniste et de maladresses symboliques.
Un président en mode « deux poids, deux mesures »
Lundi matin, les images ont fait le tour des réseaux sociaux : le chef de l’État français, vêtu d’un simple short et de baskets, courait aux côtés d’Eliud Kipchoge, légende kényane du marathon. Un message de proximité, presque fraternel, destiné à incarner une France moderne et dynamique, loin des clichés coloniaux. Mais à peine quelques heures plus tard, le même Macron, costume impeccable et regard sévère, intervenait sur scène pour interrompre un débat, exigeant le silence sous prétexte de « remettre de l’ordre » dans la salle. L’incident, filmé et partagé en masse, a immédiatement suscité une vague de réactions. Pour ses détracteurs, cette attitude renvoyait à une vieille habitude française : celle d’un pays qui croit toujours pouvoir dicter ses règles, même en terre africaine.
Les critiques n’ont pas tardé à fuser. « La France n’a pas à jouer les gendarmes en Afrique », a réagi un éditorialiste sénégalais, tandis que des associations panafricaines dénonçaient une « forme d’arrogance déguisée en pédagogie ». Même parmi les partenaires européens les plus proches, certains ont sourcillé. « Un sommet doit être un espace de dialogue, pas un théâtre où l’on joue les premiers rôles », a commenté un diplomate de l’Union européenne sous couvert d’anonymat.
Les fantômes du passé hantent les discours
Cette séquence, bien que symbolique, n’est pas isolée. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Macron a tenté de rompre avec les pratiques d’une « politique africaine de la France » qu’il qualifiait lui-même de dépassée. Pourtant, chaque étape de sa diplomatie continentale a été émaillée de polémiques. En 2017, à Ouagadougou, une phrase anodine sur un dirigeant africain avait suffi à relancer les débats sur le mépris supposé des élites françaises envers leurs homologues africains. En 2021, à Montpellier, l’exclusion des chefs d’État africains au profit de la société civile avait provoqué un tollé, perçu comme une tentative de contourner les institutions légitimes au profit d’interlocuteurs plus dociles.
À Nairobi, le président français a de nouveau brandi le slogan de la « rupture », insistant sur la nécessité de « construire une relation d’égal à égal ». Mais les mots peinent à masquer les actes. Les engagements financiers, bien que réels, restent souvent conditionnés à des partenariats économiques avantageux pour les entreprises françaises. Pendant ce temps, les pays africains, conscients de leur poids démographique et géostratégique, multiplient les alliances alternatives – avec la Chine, la Russie, ou même les États-Unis – où les promesses de souveraineté et de développement local résonnent davantage que les discours sur la « responsabilité historique » de l’ancienne puissance coloniale.
Un partenariat économique sous haute tension
Parmi les dossiers brûlants discutés à Nairobi figurait celui de la transition énergétique. La France, qui mise sur son expertise nucléaire pour séduire le continent, a tenté de vendre sa technologie comme une solution miracle aux défis climatiques africains. Pourtant, les critiques fusent. « Pourquoi proposer des centrales nucléaires quand l’Afrique a besoin d’énergies renouvelables accessibles et décentralisées ? », s’interroge une experte en développement basée à Johannesburg. Les écologistes locaux rappellent que le nucléaire, malgré ses atouts, reste un secteur coûteux et centralisé, loin des besoins réels des populations.
Les tensions se sont également cristallisées autour des accords commerciaux. La France pousse pour un renforcement des liens économiques, mais sous une forme qui arrange surtout ses grands groupes. Les produits agricoles africains, par exemple, se heurtent encore à des barrières douanières européennes, tandis que les investissements français dans les secteurs stratégiques (mines, infrastructures) sont souvent accusés de reproduire les schémas d’exploitation des siècles passés. « L’Afrique n’a pas besoin de nouveaux maîtres, mais de partenaires respectueux », a martelé un représentant de la société civile ivoirienne lors d’une table ronde.
Une diplomatie française en quête de légitimité
Face à cette défiance croissante, l’exécutif français semble avoir pris conscience de l’urgence à réformer son approche. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, présent aux côtés de Macron à Nairobi, a multiplié les déclarations sur la nécessité d’une « coopération gagnant-gagnant ». Pourtant, les mesures concrètes peinent à suivre. Les annonces sur l’annulation de la dette de certains pays africains, par exemple, restent limitées et conditionnelles. Quant aux promesses de transferts de technologies, elles se heurtent à la réalité des budgets publics français, de plus en plus tendus par les crises internes – inflation, pouvoir d’achat, et divisions politiques.
Dans ce contexte, l’Union européenne tente de jouer les médiateurs, mais son rôle reste ambigu. Bruxelles mise sur des partenariats avec les pays africains dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de la sécurité, mais peine à imposer une vision commune face aux ambitions divergentes de ses États membres. La Hongrie, souvent en porte-à-faux avec les positions européennes, a d’ailleurs profité du sommet pour vanter ses propres accords avec des pays comme le Mali ou la Centrafrique, où Budapest mise sur des échanges commerciaux peu regardants sur les questions de droits humains.
L’ombre de la Chine plane sur les discussions
Personne, à Nairobi, ne nie l’influence croissante de Pékin. La Chine, par le biais de la Nouvelle Route de la Soie, a tissé des liens économiques indéfectibles avec de nombreux pays africains, offrant des prêts sans condition politique et des infrastructures clés en main. « Les Africains savent ce qu’ils veulent : des partenaires qui ne leur dictent pas leur gouvernance », a souligné un chercheur nigérian. Face à cette concurrence, la France et l’UE semblent condamnées à jouer les seconds rôles, à moins de proposer une alternative crédible – ce qui implique de revoir en profondeur leur modèle de coopération.
Les observateurs s’accordent sur un point : l’Afrique n’est plus un terrain de jeu où les anciennes puissances peuvent imposer leur agenda. Les sociétés civiles africaines, plus organisées que jamais, exigent des comptes. Les jeunes générations, connectées et informées, rejettent les discours paternalistes. Et les dirigeants africains, même les plus proches de Paris, n’hésitent plus à jouer la carte de la diversité des alliances pour maximiser leurs marges de manœuvre.
Vers une nouvelle ère des relations France-Afrique ?
Alors que le sommet s’achevait mardi soir, le bilan restait contrasté. D’un côté, des avancées symboliques : renforcement des échanges universitaires, promesses de soutien aux start-ups locales, ou encore engagement à lutter contre les paradis fiscaux abritant des fortunes africaines. De l’autre, un sentiment persistant d’inachevé. « La France parle beaucoup, mais agit peu », a résumé un journaliste kényan. Les images de Macron en short, aussi médiatisées soient-elles, n’ont pas suffi à masquer l’essentiel : une diplomatie française toujours en quête de sa place dans un monde multipolaire, où l’Afrique, enfin, dicte ses propres règles.
Pour ses partisans, le président français reste un visionnaire, capable de bousculer les codes traditionnels. Pour ses détracteurs, il incarne une nouvelle forme de néocolonialisme, où le soft power remplace les fusils. Une chose est sûre : à l’heure où les tensions géopolitiques s’exacerbent – de l’Ukraine au Moyen-Orient en passant par l’Asie –, l’Afrique est devenue un enjeu stratégique majeur, et la France ne pourra plus longtemps se contenter de miettes symboliques.