RN interdit Mediapart et deux autres médias : l’extrême droite muselle-t-elle la presse ?

Par Éclipse 05/11/2026 à 09:20
RN interdit Mediapart et deux autres médias : l’extrême droite muselle-t-elle la presse ?

Le RN a interdit l’accès à Mediapart et deux autres journalistes lors du lancement du livre de Jordan Bardella. Une censure qui interroge sur la liberté de la presse en France et révèle les méthodes de l’extrême droite. Analyse.

Accès refusé à Mediapart et deux journalistes : l’extrême droite au pouvoir en France censure-t-elle les médias critiques ?

La soirée de lancement du dernier ouvrage de Jordan Bardella, Gouverner, organisée ce mercredi 4 novembre dans un établissement parisien, a tourné au scandale politique après que trois représentants de la presse indépendante se sont vus refuser l’accès à l’événement. Parmi eux figuraient un journaliste de Mediapart, doté pourtant d’un billet nominatif, un membre de la rédaction de Politis, et un journaliste indépendant. Une exclusion qui a provoqué le départ en masse des autres médias présents, révélant une fois de plus la stratégie d’isolement des voix critiques par le Rassemblement National.

Un épisode symptomatique d’une stratégie de contrôle de l’information

Alors que des dizaines d’invités, journalistes accrédités ou non, se pressaient ce soir-là au Pavillon Wagram dans le 17e arrondissement de Paris, le service d’ordre du RN a choisi d’exclure sans ménagement trois professionnels de l’information. Victor Chabert, directeur du service de presse du parti, a justifié cette décision par un argument aussi flou que contestable : « C’est une soirée privée, ils ont été signifiés qu’ils n’étaient pas accrédités. »

L’argument peine à convaincre, d’autant que plusieurs médias, dont certains proches du pouvoir, avaient pourtant obtenu une accréditation. Parmi eux, des titres appartenant au groupe Bolloré, maison-mère de l’éditeur Fayard, ont pu assister à l’événement sans encombre. Une disparité d’accueil qui interroge sur les critères réels de sélection, bien loin des principes d’équité et de pluralisme médiatique.

Le départ en bloc des journalistes présents, à l’exception notable des médias liés à la sphère conservatrice, a sonné comme une protestation collective. Une réaction qui contraste avec le discours officiel du RN, souvent prompt à dénoncer une prétendue « chasse aux médias » lorsque ses propres représentants sont mis en difficulté.

Mediapart dans le collimateur : une censure à caractère politique ?

L’exclusion de Mediapart, site d’investigation connu pour ses révélations sur les milieux politiques, n’est pas un hasard. Depuis la publication, fin septembre, d’écrits de jeunesse attribués à Jordan Bardella et jugés antisémites par une partie de l’opinion publique, le RN a multiplié les offensives contre ce média. Carine Fouteau, présidente de la rédaction, a dénoncé avec véhémence cette « nouvelle entrave » à la liberté de la presse, qualifiant l’événement de « censure déguisée ».

Cette affaire s’inscrit dans un climat de tensions croissantes entre le parti d’extrême droite et les médias indépendants. À deux reprises déjà, lors du congrès du RN et du premier meeting de campagne de Marine Le Pen fin octobre à Orléans, des journalistes de Mediapart avaient été évacués manu militari par le service d’ordre. Une hostilité récurrente qui interroge sur les méthodes employées par le RN pour contrôler la narration médiatique autour de ses figures.

Pourtant, le droit à l’information est un pilier de la démocratie. En interdisant l’accès à des journalistes accrédités, le RN envoie un signal inquiétant : celui d’une volonté de museler les voix dissidentes au profit d’une communication maîtrisée et aseptisée. Une stratégie qui rappelle étrangement les méthodes des régimes autoritaires, où la presse indépendante est systématiquement marginalisée.

Une protestation citoyenne face à l’extrême droite

Dehors, une quinzaine de militants du collectif « Nous vivrons », engagé dans la lutte contre l’antisémitisme, avaient organisé un rassemblement pour dénoncer la présence de Bardella. Brandissant pancartes et mégaphones, ils ont scandé des slogans percutants : « Pas d’antisémites en République » et « Bardella, ton antisémitisme ne s’efface pas. »

Le ton est monté d’un cran lorsque Jordan Bardella, avant même son arrivée, a répondu sur le réseau social X en accusant « l’extrême gauche [qui] manifeste contre… un livre ». Un propos qui a immédiatement suscité la réplique cinglante du collectif : « Vous utilisez le même rayon paralysant que l’extrême gauche pour disqualifier des militants qui luttent contre l’antisémitisme. »

Une réponse qui met en lumière la stratégie rhétorique du RN : confondre critique légitime et « extrémisme », puis se poser en victime d’une prétendue « cancel culture ». Pourtant, les faits sont têtus. Les écrits de jeunesse de Bardella, s’ils ont été partiellement contestés, ont relancé le débat sur la tolérance zéro face aux discours de haine au sein des formations politiques.

Un gouvernement en difficulté face à la montée des tensions

Dans un contexte politique déjà tendu, marqué par les divisions à gauche et la montée de l’extrême droite dans les sondages, cet incident rappelle à quel point la liberté de la presse reste fragile. Avec un gouvernement Lecornu II en survie politique, la France semble plus que jamais divisée entre ceux qui défendent les valeurs républicaines et ceux qui, à l’image du RN, cherchent à y substituer un discours identitaire et exclusif.

L’Europe, souvent perçue comme un rempart face aux dérives autoritaires, observe avec inquiétude cette dérive. Alors que la Hongrie de Viktor Orbán incarne déjà les dangers d’un pouvoir médiatique sous contrôle, la France pourrait-elle suivre le même chemin ? La question mérite d’être posée, d’autant que les attaques contre la presse indépendante se multiplient, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale.

La liberté de la presse en première ligne

Cet épisode n’est pas isolé. Depuis plusieurs années, les attaques contre les journalistes se sont intensifiées, avec des méthodes allant de l’intimidation à l’exclusion pure et simple. En 2023, Reporters sans frontières plaçait la France à la 21e place de son classement mondial de la liberté de la presse, loin derrière des pays comme la Norvège ou le Japon, mais devant des régimes autoritaires comme la Biélorussie ou la Turquie.

Pourtant, une presse libre est essentielle au bon fonctionnement d’une démocratie. En refusant l’accès à des journalistes accrédités, le RN franchit une ligne rouge. Ce n’est pas seulement une question de censure : c’est une attaque frontale contre les principes mêmes de transparence et de redevabilité qui fondent notre République.

Alors que les prochaines échéances électorales approchent, la question se pose avec une urgence renouvelée : jusqu’où ira l’extrême droite dans sa volonté de contrôler l’information ? Et dans quelle mesure la société civile, les partis démocratiques et les institutions européennes sauront-ils opposer une résistance efficace à cette dérive ?

Une chose est certaine : l’histoire retiendra ces moments où la liberté de la presse a été menacée au nom d’une prétendue « unité nationale ». Et cette mémoire pèsera lourd dans le débat public à venir.

Un climat politique sous haute tension

Alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron touche à sa fin dans un contexte de grande fragilité institutionnelle, la France semble plus que jamais ballottée entre les extrêmes. D’un côté, une gauche divisée mais résiliente, de l’autre, une extrême droite en pleine ascension, prête à utiliser tous les leviers pour imposer sa vision d’une société fermée et uniformisée.

Dans ce paysage politique morcelé, les médias indépendants restent les derniers remparts contre la désinformation et la propagande. Leur exclusion systématique par les partis d’extrême droite, qu’elle soit directe ou indirecte, doit alerter l’ensemble des forces démocratiques. Car lorsque la censure devient une méthode de gouvernance, c’est l’avenir même de la République qui est en jeu.

La soirée de lancement de Gouverner restera comme un symbole de cette dérive. Un symbole que les citoyens, les institutions et les partenaires européens ne pourront ignorer plus longtemps.

Que faire face à cette menace ?

Face à cette situation, plusieurs pistes s’offrent aux défenseurs de la démocratie. D’abord, renforcer les mécanismes de protection des journalistes, notamment en prévoyant des sanctions lourdes contre les tentatives de censure ou d’intimidation. Ensuite, soutenir financièrement les médias indépendants, souvent en première ligne face aux pressions économiques et politiques. Enfin, mobiliser l’opinion publique pour rappeler que la liberté de la presse n’est pas un privilège, mais un droit inaliénable.

Car au-delà des querelles partisanes, c’est bien la santé de notre démocratie qui est en jeu. Et dans une Europe où les démocraties illibérales gagnent du terrain, la France a un rôle clé à jouer : celui de rempart contre les dérives autoritaires.

Reste à savoir si nos dirigeants, à commencer par le gouvernement Lecornu, auront la lucidité et le courage d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

À propos de l'auteur

Éclipse

Les affaires étouffées, les scandales enterrés, les lanceurs d'alerte persécutés : je m'intéresse à tout ce que le pouvoir voudrait garder dans l'ombre. J'ai reçu des menaces, des pressions, des tentatives d'intimidation. Ça ne m'arrêtera pas. La transparence démocratique n'est pas négociable. Quand un élu détourne de l'argent public, quand une entreprise pollue en toute impunité, quand un ministre ment au Parlement, les citoyens ont le droit de savoir. Je suis là pour ça. Et je ne lâcherai rien

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Commentaires (3)

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Nocturne

il y a 2 minutes

RN = parti de la transparence... en mode 'vous ne verrez rien, point final'.

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R

Roscoff

il y a 34 minutes

Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle des médias par l’extrême droite européenne. Rappelez-vous comment Erdogan a progressivement muselé la presse en Turquie. La France pourrait suivre le même chemin si on ne réagit pas.

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F

FreeThinker

il y a 57 minutes

mdr c'est quoi cette censure de merde ??? on est en 2024 ou en 1942 ?! sérieux ils veulent qu'on vive dans une France où on peut plus lire qui on veut ???

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